Politique / Société

L'annonce de la suppression de 1.800 postes dans l'Éducation nationale n'est finalement pas si surprenante

Temps de lecture : 3 min

On s’endormait avec des annonces vides et le recyclage de politiques déjà menées auparavant quand soudain, le ministre annonce des suppressions de postes. Un signal on ne peut plus inquiétant.

Emmanuel Macron et Jean-Michel Blanquer en visite dans un collège de Laval (Mayenne), le 3 septembre 2018 | Ludovic Marin / Pool / AFP
Emmanuel Macron et Jean-Michel Blanquer en visite dans un collège de Laval (Mayenne), le 3 septembre 2018 | Ludovic Marin / Pool / AFP

Voilà quelques jours que ça ronronnait pas mal du côté de la rue de Grenelle, avec des annonces superficielles et inoffensives, comme celle concernant concernait l’anglais. Oui, même si la quasi-totalité des élèves apprennent l’anglais à l’école, un rapport remis par le journaliste Alex Taylor propose de rendre cet enseignement obligatoire.

A-t-on vraiment du temps à perdre à parler de l'anglais obligatoire à l'école? Vu le nombre d’articles qui ont titré sur cette annonce, oui. Bien sûr le rapport ne se limite pas à cette proposition, mais c’est celle-ci qui en ressort.

Déjà, en mars 2018, lors des Assises de la maternelle, l'Éducation nationale a réfléchi à l'enseignement aux tous-petits. On a entendu beaucoup de choses intéressantes –mais pas toujours franchement nouvelles– sur les capacités d’apprentissage des jeunes enfants, la pédagogie, les langues dans les petites classes, et on a eu droit à l'annonce d'une mesure révolutionnaire par l'exécutif: l’instruction obligatoire dès 3 ans. Mesure qui ne concerne que 27.300 enfants sur 12,7 millions d’élèves en France, la très grande majorité étant déjà scolarisée dès 3 ans.

Mais le coup de maître de Jean-Michel Blanquer, en matière de décisions qui ne changent rien, reste l’interdiction du téléphone portable. De fait, rien ne change pour l’immense majorité des établissements: on peut venir au collège avec un portable éteint dans son sac, et on n’a toujours pas le droit de le consulter en classe. Certains établissements ne vont rien changer à leurs habitudes. En revanche, l’utilisation des portables en cours dans un cadre pédagogique –le fameux BYOD, l’acronyme de «Apporte ton propre matériel» en anglais– va être encouragé.

C'est gratuit, ça fait du bruit

Ces mesures, si elles n'ont aucun sens et une utilité très relative, ont un avantage: elles font du bruit et elles sont totalement gratuites. Et ça, ça n’a pas de prix. Jean-Michel Blanquer a ainsi rapidement acquis une notoriété inattendue pour quelqu'un de totalement inconnu du grand public avant son arrivé au poste de ministre.

Reconnaissons tout de même un avantage à ses lapalissades politiques: ces annonces permettent d'appliquer un règlement pas toujours respecté, par habitude, négligence ou routine –réaffirmer l'importance des séances d'éducation sexuelle et de l'enseignement de l'arabe à l'école dénote même un certain courage politique, quand on voit les réactions indignées.

Mais Blanquer ne se borne pas à réinventer une école qui existe déjà. Le ministre applique discrètement une feuille de route entamée quand il était numéro deux de la direction générale des affaires scolaires, concernant par exemple l'autonomie des établissements et le développement des évaluations, à tous les niveaux, dans l'éducation –que ce soit pour les profs, les établissements et les élèves (deux fois par an en CP, CE1 et sixième).

Vous pensez que ces sujets ne sont pas politiques? Ces évaluations ont été la première chose supprimée par la gauche en arrivant au pouvoir en 2012. Il s'agit d'un vrai débat, une conception à la fois du travail à l’école –celui des profs et des équipes– et du travail des élèves –doit-il être davantage tourné vers l’évaluation?.

Mesure inattendue

Et c'est dans ce calme apparent qu'est tombée une nouvelle que peu de spécialistes avaient vu arriver: 1.800 postes vont être supprimés dans le second degré et l'administration.

Depuis des années, on sait que des enseignants manquent, en particulier dans l’académie de Créteil. Les associations de parents d’élèves le crient sur tous les toits: il peut se passer des semaines sans cours de français, de maths, d’anglais.

Pour compenser la baisse d'effectifs, le ministre évoque le recours aux heures supplémentaires, imposées par les chefs d’établissements. Une proposition en rupture avec l’école de la confiance tant vantée par Blanquer, qui repose sur le présupposé que les enseignantes et enseignants ne travaillent pas assez ou pourraient tous travailler davantage.

Pour les profs, pas de doute: collèges et lycées devront faire appel à des contractuelles et contractuels. Vous peut-être, moi –je l’ai vraiment fait– ou toute personne titulaire d’un bac + 4 et suffisamment motivée pour aller passer dix-huit heures par semaine devant des classes en se demandant tout le reste de sa vie comment être un bon prof. L’avantage, c'est que ces personnes ne coûtent pas cher (elles sont payées au tarif plancher); le problème, c'est qu’elles ne sont pas formées.

Beaucoup se demandent ce matin si les économies de postes n’étaient pas le véritable objectif de la réforme du lycée, même si Blanquer tente de faire passer les suppressions comme un moyen d'améliorer le pouvoir d'achat des profs. Un «travailler plus pour gagner plus» d'un autre temps, symbole fort de ce que l'exécutif veut pour l'Éducation nationale –poste budgétaire qui ne semble plus prioritaire aux yeux du gouvernement et qui, comme les autres, doit obéir à des objectifs totalement indépendants des besoins éducatifs de notre pays.

Louise Tourret Journaliste

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