Égalités / Culture

«Sorcières», le livre de Mona Chollet qui donne envie d’en devenir une

Temps de lecture : 7 min

L'autrice réhabilite la figure de la sorcière, cette femme dangereusement indépendante, instruite et forte.

Sachez-le: si vous êtes de genre féminin, vous ne serez pas encouragée à prendre votre envol. | Leo Rivas via Unsplash License by
Sachez-le: si vous êtes de genre féminin, vous ne serez pas encouragée à prendre votre envol. | Leo Rivas via Unsplash License by

En lisant le titre, on pouvait s’attendre à un récit d’histoire de la misogynie à la Renaissance (apogée du génocide des sorcières). Mais le livre de Mona Chollet, Sorcières, est plutôt un livre d’empouvoirement, une invitation à la sorcellerie créatrice. Un grimoire de magie féministe pour les trois âges de la vie: il s'adresse aux jeunes femmes, pour qu’elles embrassent l’indépendance et se livrent avec audace à leurs rêves. Aux trentenaires et quarantenaires sans enfant, ou à celles qui en ont, pour qu’elles ne se laissent pas hanter par le regret de n’avoir pas enfanté. Et enfin aux plus vieilles femmes, pour qu’elles assument leur sagesse et aiment leurs cheveux blancs.

À 20 ans, cultiver son autonomie

Sachez-le: si vous êtes de genre féminin, vous ne serez pas encouragée à prendre votre envol. Du moins, pas autant que ceux qui ont eu la chance de naître avec un pénis entre les jambes. J’ai déjà eu mille fois l’occasion d’en parler sur ce site. On sait, par exemple, que les profs consacrent plus de temps aux garçons et leur donnent plus la parole. Les petits garçons sont poussés à se débrouiller tout seuls; les petites filles, à trouver un prince charmant. Et c’est un problème, car même si on peut être femme au foyer et parfaitement heureuse, les femmes élevées dans ce modèle sont nombreuses à souffrir de ce sentiment de dépendance et d’un certain manque de confiance en elles. Je suis pour ma part plutôt débrouillarde et autonome –impossible sinon d’être journaliste freelance– et pourtant je constate régulièrement, avec tristesse, les effets de cette éducation, qui se traduisent par une sorte de stress diffus lorsque je conduis une voiture ou que je me lance dans du bricolage (mais je me soigne, hein).

Comment en est-on arrivé là? Les femmes indépendantes, moins dociles, ont été jugées dangereuses par une élite masculine soucieuse de ses prérogatives. Pour mater ces femmes, on a inventé le mythe de la «sorcière» et on les a brûlées par milliers. Et aujourd’hui encore, leur indépendance n’est pas toujours regardée d’un bon œil. Une forme moderne de chasse aux sorcières subsiste au XXIe siècle, raconte Mona Chollet. On peut le constater dans ce billet exécrable de Tracy McMillan, «Pourquoi vous n'êtes pas mariée» (vous en trouverez un résumé ici). Ou derrière l’image de la «femme à chats» –l’animal préféré des sorcières, selon une iconographie ancestrale– devenue synonyme de vieille fille et de pathétique, à laquelle notre consœur Nadia Daam a réservé une ôde en ligne et même un livre.

La sorcière ne va pas sans son chat. | Irwin J. Weill via Wikimedia Commons License by

Mais n’écoutez pas ces bruits de fond, soyez autonome et fière de l’être, dit en substance Mona Chollet: «La sorcière est une femme qui tient debout toute seule». Les femmes indépendantes, qui n’ont pas construit leur vie (uniquement) autour du couple, sont plus créatives, lisent plus et ont une vie intérieure intense, selon une étude de la sociologue Érika Flahault. Et vous n’avez pas même besoin d’être célibataire ou veuve, d’ailleurs. Pour être autonome, il suffit de cultiver l’autonomie, comme une chose que l’on chérit. Et c’est là que se révèle le vrai programme politique de Mona Chollet, à coup de références savamment distillées et de modèles de femmes puissantes à découvrir, qui vous donneront envie de courir vous enfermer dans «une chambre à soi» ou une chambre tout court.

La romancière anglaise Virginia Woolf est bien sûr une pièce maîtresse de ce plan de bataille, mais le livre en offre bien d’autres et des moins connues: le film Ma brillante carrière de Gillian Amstrong, où l'héroïne refuse d’épouser un homme parce qu’elle a de plus grands projets. Les Sorcières d’Eastwick de George Miller. Le livre Le complexe d’Icare, d’Erica Jong. La Nuit des béguines, d’Aline Kiner. Et la vie et l’œuvre de la militante Gloria Steinem, qui donna sa démission le jour où on lui demanda de travailler dans un bureau.

À 30 ou 40 ans, éviter la «fonte» et les regrets

Quand approche la trentaine (ou parfois à 30 ans bien passés), qu’on dispose d’un travail qui apporte de la reconnaissance et d’amitiés solides, qu’on a en quelque sorte conquis en partie son autonomie, s’enclenche alors parfois une deuxième phase: celle du couple et de la vie de famille. Mais dès lors, de multiples obstacles se dressent. La grossesse éloigne du travail et crée souvent un déséquilibre dans le couple dans la prise en charge des tâches domestiques, qui parfois, ne se rattrappe jamais. Si vous avez des enfants et que vous continuez à prétendre malgré tout à cette autonomie chérie, un certain nombre de gens sont prêts à vous taxer de «mauvaise mère» à la moindre incartade.

Il s’agit alors de ne pas se faire bouffer et de ne pas devenir ce que Colette Cosnier, citée par Mona Chollet, appelle une «femme fondue», c’est-à-dire une femme absorbée par la vie de famille, les couches et les chaussettes. Que faire? Eh bien c’est le moment de se pencher sur le livre de notre consœur Titiou Lecoq, Libérées. Ou sur celui de la romancière Eliette Abécassis, Un heureux événement. Qui existe d’ailleurs aussi en film.

Vous pensez vous en sortir en n’ayant pas d’enfant? Ce n’est pas gagné. Parce qu’être une femme sans enfant, à 35 ans passés, c’est «bizarre». C’est mal perçu par la société, qui là encore se place dans la droite lignée de l’histoire des chasses aux sorcières. Saviez-vous que nombre d’entre elles étaient des avorteuses?

«Peut-être nos parents nous communiquent-ils parfois des passions si violentes qu'elles ne laissent de la place pour rien d'autre»

Contre ce regard culpabilisant, le livre de Mona Chollet est là encore un formidable outil pour se donner de la force. Parce qu’il ose, contre toute une littérature qui décrit la maternité comme un bonheur forcément parfait, jeter un pavé dans la mare: avoir des enfants n’est pas forcément kiffant. Ce peut être un boulet au pied. Et là aussi, des livres ou des films viennent à la rescousse: Moi, Tituba la sorcière, de Maryse Condé. No kid de Corinne Maier. Ou encore la bande dessinée Et toi, quand est-ce que tu t’y mets? Celle qui ne voulait pas d’enfant de Véronique Cazot et Madeleine Martin. On trouve aussi dans dans les ingrédients de cette potion magique et galvanisante des modèles de femmes qui ont choisi de ne pas avoir d’enfant et ne s’en sont pas portées plus mal: Chantal Thomas, Gabrielle Chanel, Virginia Woolf, Simone de Beauvoir. Ou Gloria Steinem, là encore. Mona Chollet elle-même explique les raisons qui l’ont poussée à ne pas avoir d’enfant, dans une page très belle, dont voici un extrait:

«Peut-être nos parents nous communiquent-ils parfois des passions si violentes qu'elles ne laissent de la place pour rien d'autre –surtout quand eux-mêmes n'ont pas pu s'y adonner comme ils l'auraient voulu. Peut-être y a-t-il des besoins de réparation qui ne souffrent pas de demi-mesure; qui exigent que l'on trace une clairière dans la forêt des générations et que l'on s'y établisse, en oubliant tout le reste.»

Après 50 ans, assumer ses cheveux blancs et aimer la sagesse accumulée

C’est une chose que j’ai observée, dans les réunions féministes auxquelles j’ai assistées: même au sein du mouvement existe une forme d’exclusion liée à l’âge. L’invisibilité touche les femmes, mais particulièrement les femmes d’un certain âge. Une vérité cruelle qu’elles apprennent en se comparant avec leurs homologues masculins, qui eux, bien souvent, ne souffrent pas du même discrédit: «On se pâme devant le beau visage tanné de Clint Eastwood», résume Mona Chollet. Les femmes finissent par prendre en grippe tous les signes de l’âge chez elles. Combien de femmes de plus de 45 ans teignent leurs cheveux blancs? 63%. Les hommes? 2%.

Or si une femme âgée paraît laide, c’est parce que la sagesse des femmes rogne sur le pouvoir des hommes. Elle représente un potentiel de rébellion qu’il faut mater. «Toutes les insoumises sont laides», analyse David LeBreton, cité par Mona Chollet. C’est ce que nous raconte l’histoire des sorcières: étant souvent des femmes âgées qui disposaient de connaissances en médecine, elles faisaient concurrence aux médecins traditionnels, explique l’autrice.

Il faut donc aimer nos corps de vieilles sorcières, pleins d’une longue sagesse accumulée. Les cheveux blancs eux-mêmes ne sont-ils pas beaux? «J’aime l’idée de laisser mes cheveux se métamorphoser lentement, développer leurs nuances et leurs reflets, avec la douceur et la luminosité que cela leur apporte», écrit Mona Chollet. On peut se déshabituer de l’idée que le corps d’une vieille femme est laid en regardant les photos de Nicholas Nixon, qui chaque année depuis 1975 réalise un portrait de groupe en noir et blanc de son épouse et de ses trois sœurs.

On peut aussi pleurer devant le film Sorcières, mes sœurs, où Thérèse Clerc, 83 ans, se masturbe (il s’agit d’une féministe qui a fondé la Maison des Babayagas, un centre autogéré pour femmes âgées). Mona Chollet cite aussi Une femme libre, de Paul Mazursky. Ou All about Eve, de Joseph L. Mankiewicz. Il y a aussi de nombreux livres pour nous donner cette force: Une apparition, de Sophie Fontanel, que l’autrice de Sorcières donne furieusement envie de lire («Je ne cherche pas la jeunesse, je cherche la beauté», écrit Fontanel). Ou Going Gray («Devenir grise») d’Anne Kreamer. Et si on a besoin d’un petit shoot immédiat, on peut taper sur un moteur de recherche le nom de Sarah Harris, directrice de la mode du Vogue britannique, qui arbore une longue et magnifique chevelure grise.

Aude Lorriaux Journaliste

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