Politique

Il faut s'intéresser à la tentation barcelonaise de Manuel Valls

Temps de lecture : 4 min

L'ancien Premier ministre dira s'il présente sa candidature à Barcelone avant la fin du mois.

Manuel Valls à Barcelone le 18 mars 2018 | Pau Barrena / AFP
Manuel Valls à Barcelone le 18 mars 2018 | Pau Barrena / AFP

Il a façonné sa stature avec «l'amour de la France»; sera-t-il demain candidat en Espagne? Depuis plusieurs mois, ce n'est plus un mystère: Manuel Valls s'intéresse aux élections municipales à Barcelone, prévues en mai 2019.

En 1993, Alain Juppé avait évoqué sa «tentation de Venise»: partir pour se détacher de la politique. Manuel Valls pourrait revendiquer une «tentation de Barcelone»: partir pour se raccrocher à la politique.

Car cette tentation catalane est aussi celle d'un ennui à Paris. Rescapé du chamboule-tout des législatives de 2017, l'ancien Premier ministre ne trouve pas son compte dans le «nouveau monde». Entre les jeunes loups du macronisme et les ministres dits «technocrates» ou «société civile», quelle place pour un quinqua expérimenté, dont la vie entière a été vouée à la politique?

Faisable peut-être, risqué à coup sûr

«Trop qualifié» pour le poste, dirait-on sur le marché du travail. Au sein de l'Assemblée, Manuel Valls est désormais un cadre sans troupes, un ambitieux sans futur et un stratège sans moyens. Noyé dans la masse du groupe parlementaire La République en marche, Manuel Valls n'est qu'un député parmi d'autre.

S'il a su nouer des liens parmi ses collègues, il n'a pas oublié l'accueil glacial qui lui fut fait. À l'annonce de son ralliement –tardif– à Emmanuel Macron, ce dernier avait cinglé: «Je n'ai pas vocation à ouvrir une maison d'hôtes». Sous-entendu, ma candidature n'a pas vocation à accueillir les âmes en peine de la politique.

Alors, que faire? S'obstiner, en attendant que les remous de la politique obligent Emmanuel Macron à utiliser la combativité et l'expérience vallsiennes? Ou s'arrimer à un nouveau défi, plus lointain mais plus grisant?

Ce ne serait pas la première fois que Manuel Valls change d'itinéraire. Jeune espoir du Parti socialiste, il s'était d'abord implanté à Argenteuil, dans le Val d'Oise, avant de constater que le paysage politique local était obstrué. Au début des années 2000, changement de cap: direction Évry, en Essonne. Sans antécédents politique dans la ville, il parvient tout de même à conquérir la mairie puis le siège de député.

Voilà le modèle que Manuel Valls rêve de dupliquer en Catalogne au printemps prochain: partir de rien, fédérer des troupes, établir un réseau, cliver et gagner.

Le défi est immense, mais pas infaisable. Après tout, Manuel Valls est aujourd'hui plus connu à Barcelone... qu'il ne l'était en arrivant à Évry.

Les journaux espagnols racontent la très discrète mais très active pré-campagne de l'ancien Premier ministre français: rencontres avec des chefs d'entreprises, des notables, des personnalités catalanes influentes... Ce qui s'appelle reconnaître le terrain avant d'ouvrir le parachute. Car l'opération n'est pas sans risques.

D'abord vis-à-vis de sa circonscription de l'Essonne. Même si rien n'oblige Manuel Valls à démissionner, pour l'instant, comment comprendre qu'un représentant de la nation française, élu à Évry, passe une partie de son temps à courtiser les Barcelonais?

Ses adversaires politiques, qui constatent déjà son absence du terrain essonnien, ne manqueront pas de poser la question de ses indemnités.

Peut-il cumuler une campagne espagnole et une rémunération française?

Et surtout, si Manuel Valls se présente, puis perd à Barcelone, comment imaginer un retour à Évry? Un retour au port d'attache après le frisson d'une aventure politique? La scène tiendrait du vaudeville politique.

Cumul des mandats

Mais dans cette affaire, le plus intéressant n'est pas Manuel Valls lui-même. C'est ce qu'elle dit de la société politique de 2018.

D'abord, la loi est prise au dépourvu. Rien n'interdit formellement au député français de détenir un mandat exécutif à l'étranger. Ou plus précisément, c'est un angle mort de la législation sur le cumul des mandats, qui n'envisage pas explicitement ces transferts européens.

C'est dire si la démarche est insolite. Mais pas isolée. Ainsi, le Parti socialiste français a fait appel au Belge Paul Magnette pour venir mener la liste française pour les élections européennes. Ce dernier a certes refusé, mais l'évolution est là: l'idée de candidatures transnationales fait son chemin. Une sorte d'Erasmus des têtes de listes, qui montre que la citoyenneté européenne prend corps. Après les étudiants, les ingénieurs... les responsables politiques.

Pour autant, ces candidatures transnationales traduisent-elles une vigueur nouvelle de la démocratie européenne? Rien n'est moins sûr. Dans les deux cas –Manuel Valls et Paul Magnette– ce sont des partis sur la défensive qui ont fait appel à eux.

Ainsi, l'hypothèse du populaire quadra belge Paul Magnette tenait de la bouffée d'oxygène pour le PS français. Une occasion d'importer une figure nouvelle, face à la bataille des «éléphants».

«Ciudadanos a choisi de faire appel à Manuel Valls car à Barcelone, il est vu comme un visage neuf en politique, loin des jeux d'appareil des partis catalans»

Máriam Bascuñán, professeure de Sciences politiques à l'Université autonome de Madrid

En Espagne, le parti centriste Ciudadanos promeut l'idée d'une candidature Valls pour s'opposer à la dynamique des indépendantistes catalans (Manuel Valls est hostile à l'indépendance de la Catalogne). «Ciudadanos a choisi de faire appel à Manuel Valls car à Barcelone, il est vu comme un visage neuf en politique, loin des jeux d'appareil des partis catalans, analyse Máriam Bascuñán, professeure de Sciences politiques à l'Université autonome de Madrid. Et il est présenté comme un candidat prestigieux, du fait de son expérience à la tête du gouvernement français».

Au risque que le «renouvellement» affiché soit avant tout cosmétique. Celui des figures plutôt que celui des programmes.

Autre interrogation: qu'est-ce qu'un candidat légitime? Doit-il avoir vécu au plus près des électeurs et électrices qu'il souhaite représenter? Doit-il connaître intimement, physiquement, leur territoire?

La question existe déjà à l'échelle française. Elle porte un nom: le parachutage, dont peu de responsables politiques sont innocents. Exemple: François Hollande, né à Rouen, formé à Paris et parachuté en Corrèze. Il va maintenant falloir traduire «parachutage» dans toutes les langues européennes. Manuel Valls, bien que né à Barcelone où il garde une partie de sa famille, est déjà visé par ce reproche. Récemment, une émission parodique de la télévision publique catalane TV3 l'a caricaturé en touriste politique décomplexé.

Dans un sketch, un faux Manuel Valls se perd dans les rues de la capitale catalane. Avant de découvrir, ébahi, que «Barcelone se trouve au bord de la mer». Comment dit-on «pari risqué» en catalan?

Frédéric Says Journaliste

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