Politique / Monde

Au niveau mondial, le nucléaire est loin de faire figure d’énergie du futur

Temps de lecture : 7 min

Les premières déclarations de François de Rugy augurent peu de profondes transformations dans le mix énergétique français.

La centrale nucléaire de Cruas-Meysse, au bord du Rhône, le 10 octobre 2017. | Philippe Desmazes / AFP
La centrale nucléaire de Cruas-Meysse, au bord du Rhône, le 10 octobre 2017. | Philippe Desmazes / AFP

Rupture de stock de bulles chez EDF... Les célébrations s’enchaînent comme jamais. 28 août: démission de Nicolas Hulot. Champagne! 4 septembre: nomination de François de Rugy. Champagne! 10 septembre: interview de François de Rugy dans Le Monde. Champagne! Le nouveau ministre de la Transition écologique et solidaire n’y va pas de main morte.

À la question du Monde: «Le nucléaire est-il encore une “énergie d’avenir”, comme le disait Emmanuel Macron pendant la campagne présidentielle?», il répond: «Spontanément, ma réponse est non. Mais il faut sortir de la guerre de religion. L’important est de savoir quelles sont les données économiques dans le domaine du nucléaire et dans le domaine des énergies renouvelables. De savoir aussi quelles sont les données en matière de sûreté. Le risque nucléaire n’est pas un petit risque qu’on peut balayer d’un revers de la main».

Les mots sont choisis. Analyse de texte.

Fantastique prise de conscience

Le début de sa réponse «Spontanément, ma réponse est non» renvoie aux années écologistes de François de Rugy, dont l’engagement remonte à 1991. En janvier 2017, lors de la primaire de la gauche à laquelle il participe, François de Rugy plaide pour atteindre l’objectif de 100% d’électricité renouvelable en 2050, celui-là même qu’avait étudié l’Ademe dès 2013. Il estime alors qu’il faut «aller plus loin» que la loi de transition énergétique de François Hollande visant 50% d’énergie nucléaire en 2025.

«Mais il faut sortir de la guerre de religion.» Remarquable transition... Pour le nouveau ministre, deux croyances sont donc face à face: celle des pro (impossible de se passer du nucléaire en France) et celle des anti (il est urgent d’en sortir). Voilà donc le débat érigé en opposition métaphysique. Heureusement, François de Rugy ne se satisfait pas de considérations irrationnelles.

Sa troisième phrase donne la porte de sortie: «L’important est de savoir quelles sont les données économiques dans le domaine du nucléaire et dans le domaine des énergies renouvelables». Pourquoi n’y avons-nous pas pensé plus tôt? Pourquoi François de Rugy est-il resté, pendant près de trente ans, accroché à des croyances écologiques infondées? Fantastique prise de conscience sans doute déclenchée par sa nomination ministérielle.

Reste à déterminer si les positions pro et antinucléaires relèvent toutes les deux de la croyance. Par chance, les données économiques que François de Rugy réclame existent et de nombreux pays les ont déjà utilisées pour fonder leur stratégie énergétique. Prenons quelques exemples.

L’Allemagne

Quelques jours après l’accident de Fukushima, le 11 mars 2011, Angela Merkel décide que son pays sortira du nucléaire en 2022. Depuis, les critiques fusent pour dénoncer le remplacement du nucléaire qui n’émet pas de CO2 par le charbon qui en émet énormément. Leçon: sortir du nucléaire contraint à exploiter le charbon et donc à contribuer massivement au réchauffement de la planète. La France, elle, grâce au nucléaire, produit une électricité propre. Le problème, c’est que cette analyse est fausse depuis… 2013.

Il est exact que l’Allemagne a augmenté la part du charbon dans son mix énergétique de production électrique entre 2010 (41,6%) et 2013 (45,2%). Depuis, la part du charbon est tombée à 36,6% en 2017, soit nettement moins qu’en 2010. Dans le même temps, la part des énergies renouvelables est passée de 16,5% en 2010 à 33,3% en 2017, soit un doublement en sept ans. La part du nucléaire, elle, est passée de 140 milliards de kWh en 2010 à 76,3 milliards de kWh en 2017, soit près d’une division par deux en sept ans. Elle représente 11,7% du mix électrique en 2017 contre 22,2% en 2010. Loin d’importer de l’électricité pour compenser l’arrêt progressif des centrales nucléaires, ce qui a été toutefois vrai de 2012 à 2014, l’Allemagne a exporté un record de 55 milliards de kWh en 2017.

Le Portugal

En mars 2018, pour la première fois, la production d’électricité provenant d’énergie verte a atteint 103,6% de la demande sur la partie continentale du Portugal. Le mix énergétique montre que l’hydraulique a apporté 55% de la production et que l’éolien a contribué à hauteur de 42% du total. Le Portugal récolte ainsi les fruits d’un investissement massif dans l’éolien et le solaire depuis 2008. Le pays vise une production électrique rentable 100% renouvelable sur l’ensemble de l’année en 2040 contre 60% aujourd’hui. Le Portugal ne dispose pas de centrales nucléaires.

Des éoliennes près de Villa Real, au Portugal | Nicolas Asfouri / AFP

Le Danemark

En 2017, l’énergie éolienne a fourni 43,4% de la consommation électrique du Danemark. Le pays vise 50% d’énergie renouvelable en 2030 et 100% en 2050. Le Danemark ne dispose pas de centrales nucléaires.

La Chine

Contrairement à de nombreux pays occidentaux, la Chine est confrontée à une forte croissance de sa consommation électrique liée aux besoins de son industrie: +6,6% en 2017 par rapport à 2016. La part des énergies fossiles (charbon, pétrole, gaz) est passée de 74,3% en 2016 à 73,5% en 2017. Parallèlement, le solaire photovoltaïque a atteint 130 GW en 2017, ce qui dépasse l’objectif fixé pour 2020 mais ne représente encore que 1 à 2% de la production électrique chinoise. L’hydroélectricité représente 17,2% du mix électrique en 2017 et augmente faiblement.

La production éolienne, en revanche, est passée de 47,5 TWh en 2016 à 63,7 TWh en 2017, ce qui en fait la première source d’électricité décarbonée derrière l’hydraulique. Elle a dépassé la part du nucléaire en 2016. Cette dernière a fourni 4% de la production d’électricité en 2017 avec 36 GW. Avec un objectif de 58 GW en 2020, la Chine prévoit un ralentissement de la croissance de son parc nucléaire malgré les dix-neuf projets en cours.

Les États-Unis

Alors qu’ils sont devenus les premiers producteurs mondiaux de pétrole brut, les États-Unis affichent une consommation électrique en baisse de près de 2% en 2017. Leur mix électrique est fondé sur le gaz naturel (31,7%) et le charbon (30,1%) devant le nucléaire (104 réacteurs, 20% du mix). Les énergies renouvelables ne représentent que 15% de la production d’électricité (7% hydraulique, 7% solaire, 1% éolien). Une étude récente montre que ces énergies pourraient, en théorie, assurer 80% des besoins en électricité du pays. Les élus californiens viennent d’approuver une mesure visant 100% d’énergie propre d’ici 2045.

Le Japon

Avant l’accident de Fukushima, le Japon produisait 30% de son électricité à l’aide de cinquante-quatre réacteurs nucléaires, soit presque autant qu’en France. Depuis septembre 2013, tous ces réacteurs sont à l’arrêt. Aujourd’hui, il reste quarante-deux réacteurs en état d’être remis en marche selon la World Nuclear Association, les autres étant définitivement arrêtés. Depuis 2015, neuf réacteurs ont redémarré. En 2016, le nucléaire a produit 1,7% des besoins japonais en électricité. Jusqu’en 2014, le gouvernement japonais prévoyait une sortie du nucléaire d’ici 2039.

Depuis, le nouveau Premier ministre Shinzo Abe a abandonné cet objectif et vise une part de nucléaire de 20 à 22% en 2030 avec 22 à 24% d’énergie renouvelable. Il faudrait remettre en service trente réacteurs nucléaires pour atteindre cet objectif. Difficile lorsque la catastrophe de Fukushima est encore loin d’être effacée. L’opérateur Tepco estime aujourd’hui que les problèmes de contamination pourraient n’être résolus qu’en 2020 et permettre alors le début du démantèlement de la centrale.

La France

Avec cinquante-huit réacteurs nucléaires dans dix-neuf centrales, la France dispose du deuxième parc mondial derrière les États-Unis. Elle arrive en tête en production d’électricité nucléaire par habitant et en part d’énergie nucléaire par rapport aux autres sources d’énergie avec 71,6% en 2017, en baisse par rapport aux 79% atteints dans les années 2000. Les énergies renouvelables ont fourni 18,4% de l’électricité consommée en France en 2017, en baisse par rapport à 19,6% de 2016 à cause de la chute de 18% de l’énergie hydraulique en raison des faibles pluies.

Ces deux reculs ont été compensés par des énergies fossiles qui ont conduit, pour la troisième année consécutive, à une augmentation des émissions françaises de CO2 en 2017 (+20,5%). La loi de transition énergétique de 2015 visait l’objectif de réduire la part du nucléaire en France à 50% en 2025 et de porter à 40% la part des énergies renouvelables en 2030. Des objectifs considérés aujourd’hui comme impossibles à tenir, et qui seront revus fin octobre par la nouvelle Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE).

Le nucléaire devrait perdre du terrain au niveau mondial

Il apparaît ainsi qu’au niveau mondial, le nucléaire est loin de faire figure d’énergie du futur ni même de «choix moderne», comme le déclarait en 2016 Emmanuel Macron, alors ministre de l’Économie. Que la filière nucléaire française représente 220.000 emplois, près de 2.600 entreprises et environ 50 milliards d'euros de chiffre d'affaires, ne change rien à l’histoire. Ou plutôt si. Cette situation devrait conduire à nous interroger sur l’avenir réel du nucléaire dans un contexte mondial qui ne lui est guère favorable.

Les projections de l’EIA (Energy Information Administration) américaine –qui n’est pas un organisme écologiste– estiment que la production d’électricité nucléaire dans le monde passera de 2,5 en 2015 à 3,2 puis à 3,7 milliards de milliards de kWh en 2040, soit une progression de 48% en vingt-cinq ans. Dans le même temps, la production totale d’électricité dans le monde augmenterait de 60%. Le nucléaire perdrait donc du terrain, essentiellement en raison de la progression des énergies renouvelables. Selon l’EIA, leur croissance atteindrait 2,8% par an sur la période 2015-2040. Si l’on exclue l’énergie hydraulique, c’est-à-dire si l’on conserve essentiellement l’éolien et le solaire, les énergies renouvelables représentaient 7% de la production mondiale d’électricité en 2015. Elles pourraient atteindre les 15% en 2040, la moitié de cette croissance venant de l’éolien.

Dans son interview au Monde, François de Rugy enterre l’objectif de 50% de nucléaire en 2025 et renvoie au PPE pour un nouveau calendrier afin d’atteindre «un équilibre entre 50% de nucléaire et 50% d’énergies renouvelables». S’agirait-il des termes du consensus parfait pour que la guerre du nucléaire cesse en France? Pas sûr. La France resterait le premier pays du monde en matière de nucléaire. Or, tous les autres pays démontrent que la croyance des pronucléaires qui affirment que c'est impossible de se passer du nucléaire est fausse. Tous y parviennent mieux que la France et développent plus rapidement que nous leurs énergies renouvelables. Qu’à cela ne tienne! EDF pourrait avoir bientôt d’autres occasions de sabrer le champagne.

Michel Alberganti

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