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Affaire Skripal: il ne faut pas prendre les Russes pour des imbéciles

Temps de lecture : 7 min

Contrairement à ce que les apparences pourraient laisser penser, les services secrets russes savaient très bien ce qui se tramait. Et le Kremlin a eu ce qu’il voulait.

Sous la blanche blanche et jaune, le banc ou les Skripal père et fille ont été retrouvés, empoisonnés. Salisbury, le 8 mars 2018. | Ben Stansall /AFP
Sous la blanche blanche et jaune, le banc ou les Skripal père et fille ont été retrouvés, empoisonnés. Salisbury, le 8 mars 2018. | Ben Stansall /AFP

Six mois après la tentative d’assassinat sur Sergei Skripal, ancien agent double russe au Royaume-Uni, des informations sur les auteurs de l’empoisonnement sont enfin apparues. D’après les autorités britanniques, les deux suspects appartiendraient aux services de renseignements militaires russes, le GRU, soit l’agence pour laquelle travaillait Skripal lorsqu’il était espion britannique. [Le Kremlin s’est défendu en affirmant qu’il s’agissait de simples civils venus faire du tourisme et qu’il ne comptait pas les poursuivre. Eux-mêmes se sont défendus de tout lien avec les services russes lors d'une interview surréaliste à RT ndlr]. Ces liens présumés semblent montrer le programme particulièrement agressif du GRU –ce qui devrait être à même d’inquiéter les gouvernements occidentaux. Toutefois, il serait dangereux de se focaliser uniquement sur cette seule agence. Et encore plus de prendre à la légère sa supposée maladresse.

Les premières informations sur les suspects ont été diffusées le 5 septembre, lorsque Neil Basu, commissaire adjoint de la police londonienne, a indiqué que les deux principaux suspects étaient des ressortissants russes qui voyageaient sous les noms d’Alexander Petrov et Rouslan Bochirov. Une vaste enquête, à laquelle ont pris part près de 250 policiers pour décortiquer plus de 1.400 témoignages et 11.000 heures de vidéosurveillance, a permis de remonter la piste des deux hommes et de connaître les détails de leur séjour de trois jours au Royaume-Uni.

Photo publiée par la police londonienne montrant les deux suspects de l’empoisonnement, Alexander Petrov et Rouslan Bochirov, filmés par une caméra de surveillance le 4 mars à Salisbury. | London Metropolitan Police / AFP

La police britannique affirme qu’ils sont arrivés en Angleterre le vendredi 2 mars dans l’après-midi par un vol en provenance de Moscou. Le lendemain, ils ont résidé dans un hôtel de Londres, où ils auraient préparé le Novitchok, l’agent innervant utilisé pour empoisonner Sergeï Skripal. Le dimanche, enfin, ils se seraient rendus dans la ville de Salisbury, où résidait Skripal. Une heure et demie après leur arrivée, ayant enduit de Novitchok la poignée de la porte de sa maison et jeté dans un parc voisin la fausse bouteille de parfum dans laquelle était contenu l’agent innervant, ils étaient à bord du train qui les ramenait à l’aéroport pour reprendre l’avion vers Moscou.

L'aval de Poutine

S’adressant au parlement britannique suite au briefing du commissaire, la Première ministre Theresa May a déclaré que les deux hommes étaient des agents du GRU, qu’elle a décrit comme «une organisation très disciplinée, avec une chaîne de commandement bien établie». Bien qu’elle se soit retenue de nommer expressément le président russe Vladimir Poutine, il était clairement sous-entendu qu’il était au courant du projet de Petrov et Bochirov. «Ce n’était pas une opération menée par des personnes agissant de leur propre chef, a poursuivi Theresa May. Elle avait sans doute été approuvée en dehors du GRU, à un niveau supérieur de l’État russe.»

Sur ce point, elle a, à n’en pas douter, raison. Bien qu’une autonomie opérationnelle considérable soit accordée aux divers services de sécurité russes (et aux autres instruments de lutte géopolitique contre l’Occident), les opérations de grande envergure, qui ont des implications internationales majeures, ne sont jamais menées sans feu vert du Kremlin. En outre, les observateurs n’ont pu constater aucun des signes que l’on rencontre habituellement lorsqu’un individu ou une agence a dépassé les limites (de la démission mystérieuse aux fuites documentées et accablantes). Que Vladimir Poutine ait lui-même décidé l’attaque ou, plus vraisemblablement qu’il l’ait juste approuvée, c’était à n’en pas douter une opération officielle.

Alexander Petrov et Ruslan Boshirov, suspectés de l'empoisonnement de l'agent double Sergei Skripal et de sa fille Yulia en mars 2018. | London Metropolitan Police / AFP

Cette implication possible de Poutine a entraîné au Royaume-Uni de nombreux récits au sujet du GRU, de son fonctionnement, des raisons de son existence et, surtout, des raisons de son «échec» à ne pas se faire prendre. Toutefois, cette focalisation sur le GRU, bien qu’elle soit sans doute compréhensible, pose problème. L’agence (qui depuis 2010, a été officiellement rebaptisée Direction principale des affaires générales, abrégé en russe en G.U., mais que tout le monde appelle encore GRU) a été nommée dans l’enquête sur l’ingérence russe dans les élections américaines, accusée d’avoir fomenté un coup d’État au Monténégro en 2016 et même soupçonnée d’avoir abattu un avion de ligne au-dessus de l’Ukraine en 2014. Même si ce dernier point est réfutable (le GRU a sans doute bien armé les rebelles du Dombass, ainsi que les chefs de guerre locaux, mais aucune preuve formelle ne permet d’affirmer que c’est bien d’elle qu’était venue la décision d’abattre l’avion), l’agence est indéniablement très active à travers le monde.

Elle a aussi la réputation de prendre des risques que les autres services n’oseraient jamais prendre. Elle contrôle les Spetsnaz, les forces spéciales russes, et les officiers du renseignement se vantent d’avoir une culture militaire, selon laquelle la mission doit être accomplie coûte que coûte.

«Programme des illégaux»

Mais le GRU n’est pas seul. Une autre équipe, appartenant soit au SVR (l’équivalent russe de la CIA), soit au FSB (le service de sécurité domestique, qui est de plus en plus actif à l’étranger), s’est également introduite dans les serveurs du parti Démocrate. C’était le SVR qui était à l’origine du célèbre «programme des Illégaux», réseau d’espions russes aux États-Unis qui fut mis au jour en 2010 par le FBI. Des membres du FSB (incontestablement les alliés les plus proches de Vladimir Poutine) sont impliqués dans une campagne mondiale de trolling et de désinformation. L’agence a même kidnappé un officier des services de sécurité intérieure estonien de l’autre côté de la frontière en 2014.

En réponse à la tentative d’assassinat sur Skripal, le Royaume-Uni a choisi de remonter d’un cran le niveau de sa campagne conte le GRU, notamment en «démantelant ses réseaux» et en lançant une cyber-campagne contre ses communications. C’est très bien (même s’il ne s’agit que d’une partie de la réponse appropriée de tout service de contre-espionnage aux attaques menées sur son sol par une autre agence), mais le danger est qu’en se focalisant trop sur le GRU, on risque de se détourner des autres menaces. Le FSB et le SVR disposent tous deux d’un permis de tuer (qu’ils utilisent) et leurs agents sont actifs aussi bien au Royaume-Uni qu’en Europe ou en Amérique du Nord. Ne cibler que le GRU revient en quelque sorte à traquer uniquement Petrov et Bochirov. C’est lancer une guerre pour ne prendre que quelques fantassins. Les ordres sont venus du Kremlin et le GRU n’est que l’un des outils qu’il a à sa disposition.

Mais le plus problématique est peut-être la façon dont les autorités britanniques ont sous-estimé les agents du GRU, en les dépeignant comme un duo de barbouzes assassins et maladroits. Le secrétaire d'État britannique à la Sécurité, Ben Wallace, a, par exemple, déclaré que leur opération évoquait «plus Johnny English que James Bond», dressant ainsi un parallèle avec une série de films comiques dans lesquels Rowan Atkinson incarne un espion maladroit. Ces considérations s'expliquent facilement: les Skripal ont survécu, les agents ont été «identifiés» et une femme innocente a été tuée par le reste de Novitchok jeté dans le parc.

Toutefois, penser que les services secrets russes ne savent pas ce qu’ils font serait une grave erreur. Tout d’abord, Sergeï Skripal et sa fille, Youlia, ne sont pas morts, mais ils le doivent uniquement à une certaine chance et à la présence, près de Salisbury, du laboratoire militaire national spécialisé dans les armes chimiques. Les choses auraient très bien pu tourner autrement.

Sergei Skripal avant son audition à Moscou, le 9 août 2006. | Yuri Senatorov / Kommersant Photo / AFP

En outre, Moscou savait très vraisemblablement que, à notre époque où les caméras de surveillance sont omniprésentes, ses agents finiraient tôt ou tard par être identifiés. «Petrov» et «Bochirov» sont sans doute des «légendes», c'est-à-dire de fausses identités créées dans un but précis puis abandonnées. Le très courageux site de journalisme d’investigation russe Fontanka a publié certaines informations supposées sur les suspects, telles que leurs adresses ou les amendes dont ils ont écopé pour des infractions routières. Étonnamment, rien, en dehors de leurs noms, ne permet de relier les deux suspects à ces informations. Il est probable que les agents du GRU aient emprunté les identités de tiers innocents ou que ces informations aient été créées de toutes pièces afin, justement, de les faire passer pour de véritables civils.

Scandale calculé

La philosophie du GRU impliquant d’achever la mission à tout prix, le sacrifice de la vie d’innocents ou le fait que les noms des agents soient découverts ne constituent pas tant des fautes que des points de détails. Pour tout dire, compte tenu du fait que l’opération visait sans doute au moins autant à envoyer un message à Londres qu’à exécuter un traître, le scandale fait autour de l’affaire pourrait très bien avoir été souhaité, du moins calculé comme une possibilité.

Si les Russes avaient seulement voulu tuer Skripal, ils avaient les moyens de le faire de manière beaucoup plus simple, facile et discrète. Cependant, puisqu’il a été dit que Skripal aurait pu révéler aux Estoniens des secrets russes et qu’il aurait même pu aider l’Ukraine (ce qui constituerait une rupture de l’accord implicite à la base de son échange en 2010), il se peut que Moscou ait voulu signifier à Londres que tout cela ne l’amusait pas du tout. Le GRU a utilisé un agent innervant fabriqué en Russie (dans un laboratoire spécialisé, car ce n’est pas le type de produit que l’on peut produire dans le laboratoire de chimie d’une école) afin de s’assurer que, pendant que le Kremlin nierait officiellement toute implication, il serait peu possible de douter de l’identité du responsable. Les défenseurs de Moscou vont donc pouvoir continuer à affirmer que l’opération était «trop grossière» pour être un coup des services secrets russes. Au Kremlin, au moins, on sait que le message a bien été passé. Mission accomplie.

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