Culture

Le véritable sens de la reprise de «Douce France» par Rachid Taha n’a rien de doux

Temps de lecture : 8 min

Comment un groupe de rock antiraciste et anti-dogmatique a rencontré le succès avec son identité franco-maghrébine, pour mieux être instrumentalisé et oublié.

Clip de «Douce France», reprise de Carte de séjour. | Capture d'écran via YouTube
Clip de «Douce France», reprise de Carte de séjour. | Capture d'écran via YouTube

Si Rachid Taha, décédé ce 12 septembre, a connu de grands moments de gloire durant sa carrière, son plus gros coup d'éclat médiatique a sûrement été une déception. Une idée peut-être trop limpide pour être bien comprise: reprendre «Douce France» avec son groupe Carte de séjour, dans un contexte de politisation de la culture.

Cette formation musicale a été créée à Lyon en 1981 autour de Rachid Taha, parolier, chanteur, percussionniste et porte-parole du groupe. À une période où la France renforçait ses lois migratoires, où les Maghrébins étaient médiatiquement représentés comme fainéants, sournois et potentiellement violents, Taha a choisi le nom de Carte de séjour, sous-entendant ironiquement que les membres étaient des immigrés non intégrés qui avaient besoin d'être encadrés par l'État.

Carte de séjour, l'écho d'une émancipation?

Rachid Taha a toujours joué avec les clichés, apprenant à forcer, changer son accent pour s'adapter à ses interlocuteurs. Le message politique de Carte de séjour était toujours teinté de dérision et d'ironie face aux doctrines présupposées de l'engagement politique dans la culture rock.

Tout comme il refusait de sacraliser son pays d'accueil, il exagérait volontairement son identité arabe. Il jouait sur les perceptions du public français mais aussi des Franco-Maghrébins.

Surtout, il faut remarquer que Rachid Taha chantait presque exclusivement en arabe: il écrivait en français puis traduisait ses textes en darja, une forme d'arabe où le vocabulaire français est fréquemment présent. Les paroles du premier album étaient ainsi écrites en arabe, autre signe d'une revendication de son arabité. Dans un pays qui a généralisé l'usage d'une langue nationale, cette préférence a surpris.

Face à l'extrême droite en plein renouveau, la singularité de Carte de séjour en a fait un porte-parole de la cause antiraciste, notamment dès 1983 en soutenant le mouvement anti-violence du quartier des Minguettes à Vénissieux, qui va initier la Marche pour l'égalité et contre le racisme. Le groupe participe alors au concert sur la place de la Bastille. Un an et demi après, il sera logiquement invité à celui de SOS Racisme, où il interprétera une version moderne d'un classique national: «Douce France».

Après l'avoir chanté pour la première fois quatre années plus tôt, Charles Trenet a sorti «Douce France» en 1947, titre dans lequel il raconte un souvenir d'enfance dans un village français, la nostalgie de l'insouciance et l'amour de la nation, le tout sur une ballade lente et légère. Selon l'universitaire Barbara Lebrun, autrice de Carte de séjour: revisiting “Arabness” and anti-racism in 1980s France en 2012, «de par sa création pendant l'Occupation, et le rôle ambigu de Trenet durant cette période, la chanson a déjà fait l'objet de controverses, apparaissant pétainiste par son idéalisation de la France rurale, et un symbole de la résistance pour son évocation d'une nation libre et sans souci. En tout cas le patriotisme de cette chanson est indiscutable, et la version de Carte de séjour, quelque quarante ans après, a questionné ce sens en particulier».

«Douce France», une reprise incomprise

Comme le rappelle l'historien Philippe Hanus, dans son dossier «Douce France» par Carte de séjour, le cri du «Beur»?, «au fil du temps, “Douce France” avait perdu l'essentiel de sa dimension de résistance identitaire sous l'Occupation pour ne plus sonner aux oreilles de la jeunesse que comme la représentation d'une France surannée. Le groupe va faire voler en éclat cette image désuète». L'idée serait venue d'un producteur de France 3 Alsace lors d'un passage du groupe à Strasbourg. Selon le percussioniste Brahim M'Sahel, «cette reprise n'avait rien à voir avec ce qui se faisait à l'époque où des groupes reprenaient des chansons de Piaf ou de Brel. Nous, c'était vraiment le détournement d'une chanson du répertoire français réarrangée à la sauce orientale».

Et le 15 juin 1985, le groupe de rock offre au public parisien réuni en masse à la Concorde son interprétation remarquée. «Rachid Taha singe “l'accent du bled” pour lancer la chanson de Trenet –affichant ainsi de manière ostentatoire le stéréotype de l'immigré– ce qui provoque immédiatement l'indignation d'une partie du public. Puis il s'interrompt et apostrophe la foule: “J'ai le droit de toucher à votre patrimoine? Y en a qui sont pas d'accord?” Et, enregistrant les applaudissements, il peut enfin psalmodier “Douce France” avec l'intensité du rock», résume Philippe Hanus.

Mais l'interprétation n'est pas qu'un «acte de pure dérision» quand on voit le sens de la confrontation, la volonté de convaincre de Rachid Taha. «En effet, ce rapt symbolique d'un lieu de mémoire français par des “lascars de banlieue” légalise et légitime une présence dans l'espace public: celle des enfants des immigrés postcoloniaux, et abolit de la sorte les frontières du dedans et du dehors», poursuit l'historien. Grâce à la notoriété de l'originale et à la «provocation» des rockeurs, cette reprise ne peut pas passer inaperçue. La version studio est enregistrée en 1986.

Toute la musicalité de «Douce France» est réadaptée, par le chant à l'accent arabe forcé de Taha et l'usage du oud et du derbouka, mais le texte ne change pas. Comme le détaille Barbara Lebrun, «les paroles inchangées suggèraient que les “Arabes” exprimaient leur amour de la France comme le faisait Trenet et par extension le peuple français blanc. Cette interprétation littérale sous-entendait aussi que, comme les Français, les “Arabes” avaient des souvenirs d'enfance en France, étaient partie intégrante de la nation, et gardaient en mémoire la “douceur” de leur vie en France. Cette interprétation assimilationniste n'était pas voulue par Taha, mais cela suffisait pour en faire une déclaration de soutien à l'intégration républicaine à la française, et être considérée en 1986 comme une riposte vigoureuse au FN, qui venait de remporter ses premiers sièges à l'Assemblée nationale en mars».

La haine de Le Pen était réelle, mais Taha se voulait évidemment plus ironique dans sa démarche. Pour lui, «Douce France» était «une antiphrase. C'est par ironie pour une France qui justement n'était pas douce pour les immigrés que nous avons choisi ce titre».

Et ce n'était pas la première fois que Carte de séjour s'attaquait à un chanteur historique français, parodiant Aznavour ou Montand avec les mêmes méthodes que pour Trenet. «En se moquant d'eux et du prestige qui les entourait, Carte de séjour a donné le droit aux immigrants, comme à chacun, de se moquer de l'héritage culturel de la France», résume Barbara Lebrun. D'ailleurs, Taha était loin d'apprécier Trenet, à cause de remarques racistes dans les années 1970 sur «l'innocence enfantine» des Noirs, et a même déclaré en 2008 que le groupe «vomissait “Douce France”».

L'impact et la récupération

Si Carte de séjour jouissait jusque-là d'une reconnaissance musicale de niche, dans une scène rock française qui avait besoin de nouveauté, la médiatisation de «Douce France» les amène sur un terrain bien plus large et difficile à maîtriser. Après la version studio publiée en 1986, la formation lyonnaise est étiquetée porte-parole de l'intégration républicaine par le PS. Le 19 novembre, en réponse au projet de réforme du Code de la nationalité, l'ex-ministre de la Culture Jack Lang et Charles Trenet sont présents à l'Assemblée nationale pour distribuer le single de «Douce France» nouvelle version. Aucun membre de Carte de séjour n'est présent.

«Y aurait-il deux sortes d'Arabes? Les gentils migrants qui contribuent à l'expression culturelle française et les méchants immigrés qui se font tabasser?»

C'est donc le chanteur original qui a reçu toute l'attention. D'après Lebrun, «Carte de séjour fut brièvement mentionné dans certaines publications, mais généralement résumés à “un groupe beur de Lyon”, sans antécédents professionnels, le terme “beur” servant aussi à tordre l'image du groupe, étant donné qu'il ne chantait pas souvent en français et critiquait l'intégration. À côté de ça, la présence de Trenet a obscurci la parodie et rétabli le message original des paroles, en imposant pratiquement une interprétation patriotique du single».

Et quand Jack Lang a déclaré ce 19 novembre que la France a toujours été «un pays généreux, ouvert et accueillant», l'image républicaine et humaniste de la France était restaurée, et Rachid Taha devenait un militant socialiste beur à son service.

Lors d'une allocution à l'Hôtel de ville de Lyon (pour une cérémonie en l'honneur du groupe), Rachid Taha va livrer son point de vue. «Y aurait-il deux sortes d'Arabes? Les gentils migrants qui contribuent à l'expression culturelle française –c'est-à-dire nous– qui mangent des petis fours dans les salons lambrissés des administrations, et les méchants immigrés qui se font tabasser parce qu'ils ne font qu'apporter leur force de travail à leur pays d'adoption?» En faisant face à la fois au conservatisme de droite et au dogme de gauche, Carte de séjour s'est retrouvé bloqué.

Un succès sans lendemain, au niveau musical comme sociétal?

«Douce France» aurait dû être une rampe de lancement pour un groupe français novateur, mais personne n'a osé les suivre. Barbara Lebrun résume ainsi que «le groupe n'a jamais été majeur en France, s'est séparé en 1989, après seulement deux albums, qui sont passés largement inaperçus. Leurs vinyles n'ont jamais été ressortis en CD, un signe évident de leur attrait commercial limité. Même “Douce France”, le morceau le plus connu du groupe, s'est mal vendu, a été boycotté par les radios, et n'était pas représentatif du style musical global du groupe. De façon plus générale, Carte de séjour demeure un succès unique incompris, dont la carrière assez modeste contraste avec l'usage répandu de son nom, dès qu'il s'agit d'illustrer une intégration réussie et des opinions politiques radicales». Ce décalage explique «l'héritage complexe qu'ils ont laissé dans la culture française».

Certes, le groupe a obtenu une bonne publicité avec cette diffusion à l'Assemblée, récompenses et unes de magazine, et plus largement reçu un accueil bien plus positif que les artistes arabes des générations précédentes. Mais les radios refusaient de les diffuser, et l'album a eu beaucoup de mal à se vendre. «L'association des artistes avec “Douce France”, plutôt que le reste de leur création, les a transformés en “phénomène social”, au sens où les journalistes se sont concentrés sur leur ethnicité, en ignorant leur singularité artistique.»

Non pris au sérieux en France, frustrés par la couverture médiatique, les membres de Carte de séjour se sont séparés au début de 1989, sans avoir sorti de morceau depuis trois ans. Rachid Taha allait alors débuter une carrière en solo.

Aujourd'hui, à la réécoute de leur discographie et de celle de Taha, on se demande comment leur apport à la scène rock a pu être à ce point oublié. Le journaliste Gilles Verlant a eu beau parler d'un «grand moment de l'histoire du rock français», et Rachid Taha revendiquer son attachement principal au punk, Carte de séjour est souvent classé dans le raï, un style qui n'était pas encore répandu en France quand les Lyonnais affichaient depuis plusieurs années une formation rock, une musique et une image de confrontation. Capables d'être engagés sans être dogmatiques, et aussi plus légers, ils ne rentraient peut-être pas dans les cases d'un rock français «forcément» droit, sérieux et parfois élitiste. Paradoxalement, c'est cette originalité qui allait bien au-delà d'une question ethnique qui leur donne encore plus de crédibilité.

Cette douce France les a révélés, mais a préféré montrer ce qu'ils pouvaient représenter plutôt que d'apprécier leur complexité: jouer avec les codes sans les accepter, refuser la révérence quitte à se mettre tous les bords à dos, et nous faire réfléchir bien plus qu'on ne veut l'admettre.

Manuel Perreux

Newsletters

Pourquoi vous ne prononcez pas «café» et «secret» de la même façon que vos proches

Pourquoi vous ne prononcez pas «café» et «secret» de la même façon que vos proches

Vous n’imaginez pas tout ce que votre accent peut dire sur vous.

En Espagne, les artistes ne peuvent plus critiquer le gouvernement, la famille royale ou Dieu

En Espagne, les artistes ne peuvent plus critiquer le gouvernement, la famille royale ou Dieu

La justice belge a refusé l'extradition du rappeur espagnol Valtònyc, condamné dans son pays à trois ans et demi de détention. Rencontre à Bruxelles.

«Les Frères Sisters», pépite décalée

«Les Frères Sisters», pépite décalée

La nouvelle réalisation de Jacques Audiard est un western à la fois digne des grands films du genre et inventant ses propres ressources, en particulier grâce à ses excellents interprètes.

Newsletters