Égalités / Sports

Serena Williams prouve que la révolution féministe du sport n’a pas encore eu lieu

Temps de lecture : 12 min

Quand on entend la plus grande joueuse de tennis affirmer vouloir «défendre les droits des femmes», on se réjouit que les sportives puissent (enfin!) être féministes. Mais Serena Williams semble surtout être l’exception qui confirme la règle. Et encore...

Serena Williams le 6 septembre 2018 à l'US Open | Al Bello / Getty images North America / AFP
Serena Williams le 6 septembre 2018 à l'US Open | Al Bello / Getty images North America / AFP

Depuis fin août 2018, un vent de féminisme souffle sur les courts de tennis. Quand la tenue «Black Panther» de Serena Williams, portée à Roland-Garros, a été critiquée par Bernard Giudicelli, président de la Fédération française de tennis (FFT), dans une interview à Tennis Magazine, la détentrice de trente-neuf titres du Grand Chelem a reçu entre autres le soutien de l’ancienne star du tennis Billie Jean King.

Idem pour la Française Alizé Cornet: nombre de joueuses sont venues à sa rescousse après le «code violation» reçu pour avoir remis son t-shirt à l’endroit sur le court, avant la reprise d’un match de l’US Open. «Elles étaient prêtes à faire la révolution, c’est incroyable!», s’exclamait-elle à la conférence de presse de sortie du match.

«Les joueuses sont venues me soutenir, a-t-elle ajouté dans un entretien avec L’Équipe. Tracy Austin, je l'ai sentie exaltée, elle m'a dit que ça ne devrait pas arriver: “Ils vont s'excuser, sinon on va toutes s'y mettre, on va changer les choses.”» Tout en dénonçant elle aussi les propos du président de la FFT: «Il y a des gens, comme le président de ma fédération, qui vivent dans un autre temps, et peuvent encore se permettre ce type de commentaires. Je les trouve choquants.»

Un appui mutuel, l’Américaine, à la sortie de sa finale de l’US Open, déclarant se battre «pour les droits des femmes et pour l’égalité femmes-hommes» et vouloir «continuer [s]on combat, comme pour [Alizé] Cornet, qui aurait dû avoir le droit de remettre son t-shirt à l’endroit sans être menacée d’une amende». De beaux exemples de sororité.

En 2012, la sociologue Christine Mennesson faisait état, dans un article intitulé «Pourquoi les sportives ne sont-elles pas féministes?», titre éminemment évocateur, d’une «quasi-absence de mobilisation collective de sportives pourtant fréquemment confrontées à une domination masculine particulièrement forte».

La situation semble donc avoir évolué, et pour le mieux. Jeu, set et match pour le féminisme? Pas si vite. Car dans le même temps, Alizé Cornet a minimisé la situation: «Sur le court, je trouve que ça se résume simplement à une erreur d'arbitrage. Rien de plus. C'est comme ça que je le prends, en tout cas.» Et quand L’Équipe insiste et demande si «[elle] ne [pense] pas que c’est davantage qu’une erreur d’arbitrage», elle campe sur sa position, catégorique: «Non. Je pense juste que l'arbitre a été dépassé par la situation.»

Et il en va de même pour Serena Williams, qui a calmé le jeu après les déclarations polémiques du président de la FFT: «Ce n’est pas quelque chose de grave, tout va bien.» Let. Premier service. La révolution féministe n’est pas encore tout à fait en cours. Ce qui, finalement, n’a rien d’étonnant.

Souffrance acceptée

«Quand vous êtes sportive, de haut niveau surtout, vous apprenez très rapidement, pour reprendre les termes de Cécile Ottogalli sur l’alpinisme, que vous êtes sans cesse entre conformité et transgression», relève ainsi la handballeuse Béatrice Barbusse, également maîtresse de conférences en sociologie à Paris-Est-Créteil et autrice de l’ouvrage Du sexisme dans le sport (éd. Anamosa, 2016).

Déjà qu’être une femme dans le milieu sportif n’a rien d’évident, ce milieu étant encore très masculin, afficher ouvertement son féminisme est d’autant plus transgressif. En cause notamment, «la culture du dolorisme», comme l’évoque la sociologue: «Il y a quelque chose dans le féminisme qui ne plaît pas dans le sport. C’est le fait de revendiquer des droits, des avancées, alors qu’on apprend dans le sport qu’il ne faut pas se plaindre, mais voir le verre à moitié plein. Il y a une exaltation de la douleur et de la souffrance dans le sport, un côté “relève-toi et avance” et “on fait avec ce qu’on a”.»

Qui plus est quand on passe pro ou qu’on est athlète de haut niveau: «Il ne faut pas oublier que c’est leur rêve. Quand vous avez la chance de pouvoir vivre de votre passion, même si vous en vivez mal, vous vous taisez!»

Et Béatrice Barbusse de rapporter ce moment de sa carrière de handballeuse où, en raison d’un problème à la rétine, le médecin lui prescrit du repos et un pansement à l’œil: «Je jouais le soir. Il y avait un risque que je perde mon œil. Mais après s’être entraîné pendant des jours, des mois, des années, on ne peut pas, pour une histoire qu’on considère comme secondaire même si elle ne l’est pas, s’arrêter.» Quand on est prête à mettre en jeu sa santé, on peut bien s’accommoder d’un peu de paternalisme et d’injustice.

Valeurs sportives

S’affirmer féministe et dénoncer les pratiques sexistes et discriminatoires, c’est aussi challenger les valeurs sportives, «ces valeurs du mérite très universelles et en fait très incantatoires», note la politologue et directrice des études du think tank Sport et citoyenneté Marie-Cécile Naves, également co-autrice avec Julien Jappert de l’ouvrage Le pouvoir du sport (JYP éditions, 2017).

Mettre le doigt sur ce qui ne va pas revient à sous-entendre que «non seulement le milieu du sport n’est pas une “sphère à part”, mais [qu’]il n’est pas non plus exemplaire et [que] les valeurs qu’il met en avant, il ne se les applique pas». Il ne faut pas y faire de vagues, au risque de remettre en cause ce bel esprit de famille égalitaire.

Cette injonction, les femmes sportives ont fini par l’intérioriser. C’est peut-être pour cela que les sportives qui prennent fait et cause pour leurs consœurs et embrassent sans honte le féminisme sont «plutôt en fin de carrière», fait remarquer Béatrice Barbusse –voire carrément en dehors du circuit. Ainsi de la grande Billie Jean King ou de Tracy Austin. Pour les autres, il s’agirait davantage de ne pas être impatiente et de se réjouir, si ce n’est se contenter, des –petites– avancées effectuées, à l’instar des onze femmes présidentes de fédérations sportives.

La preuve avec Alizé Cornet, l’actuelle 33e joueuse au niveau mondial, qui relativise ce qui lui est arrivé en affirmant que «ce que Bernard Giudicelli a dit à propos de la tenue de Serena [Williams] est dix mille fois pire que ce qui [lui] est arrivé sur le court» et précise que «sur l’égalité hommes-femmes, on est sur le bon chemin».

Certes, l’US Open a enfin clarifié à la suite de cette affaire son règlement et autorisé les femmes comme les hommes à changer de haut lorsqu’ils sont assis sur le court. Mais cela mérite-t-il pour autant d’être applaudi? Et cela suffit-il? Les questions sont évidemment rhétoriques.

Conscience de genre

Même si les joueuses s’apportent du soutien, «la mobilisation collective, on en est loin», affirme Béatrice Barbusse, pour qui «même si aujourd’hui on observe des comportements de solidarité, ils restent encore individuels».

Déjà, dans son article de 2012, Christine Mennesson rappelait que les sportives pouvaient faire «preuve d’une forme de lucidité qui caractérise les dominées» et «relate[r] souvent des pratiques de discrimination. Mais ces dénonciations individuelles ne se cristallis[ai]ent pas dans des formes de mobilisations collectives».

Pour l’ancienne présidente de l’Union sportive Ivry handball, qui réutilise les notions de «classe en soi» et «classe pour soi» de Marx, si les joueuses ont peut-être davantage conscience que leurs prédécessrices d’être discriminées et ont une «conscience de genre en soi», leur «conscience de genre pour soi, qui permet à des revendications de s’exprimer, n’est pas encore suffisamment développée».

Même dans le milieu sportif, rares sont celles et ceux qui connaissent Alice Milliat, grande ambassadrice du sport féminin, à l’origine des Jeux mondiaux féminins. Sans conscience des combats passés, pas évident de les poursuivre ni d’en mener de nouveaux dans le présent. D’autant que la lutte, il faut le dire, reste souvent perçue comme un truc «d’intello».

«La tradition a priori apolitique du monde sportif se double dans certains milieux d’une forme d’anti-intellectualisme, qui éloignent les acteurs de modes d’engagement associés aux classes sociales dominantes», pointait ainsi Christine Mennesson dans son article.

Faible syndicalisation

«La question de la mobilisation collective dans le sport dépasse aussi très largement la question de la femme, enchaîne Béatrice Barbusse. Prenons l’exemple actuel des 1.600 suppressions de poste de conseiller technique sportif. Je ne suis pas certaine que le mouvement sportif arrive à se mobiliser collectivement. Il y a eu une seule “vraie” grève des footballeurs, en 1972, le dialogue social est quasi inexistant, la Convention collective du sport date de 2005…» Pas de quoi mobiliser les foules, surtout quand règne un esprit de compétition, et qui plus lorsque l’on est une femme.

«Une culture de la soumission à des présidents de clubs très paternalistes, dans un univers où le professionnalisme pour une minorité de sportives est très récent.»

Béatrice Barbusse, sociologue

«Si, dans les sports collectifs français, près de 90% des hommes sont syndiqués, chez les femmes, ce taux est en-dessous de 5%.» Encore une fois, c’est la peur vis-à-vis de l’employeur qui l’emporte, le marché sportif étant très restreint, détaille la sociologue, ce à quoi s’ajoute «une culture de la soumission à des présidents de clubs très paternalistes, dans un univers où le professionnalisme pour une minorité de sportives est très récent».

Ce qui explique tant leur faible organisation que leur faible implication dans la revendication de leurs droits. «En fonction de l’impulsion des fédérations, la mobilisation des sportives, surtout dans des sports individuels, est plus ou moins importante», exprime Marie-Cécile Naves.

Quand on repense aux propos de Bernard Giudicelli par rapport à la combinaison de Serena Williams et aux remarques guère plus subtiles de Guy Forget, directeur du tournoi de Roland-Garros, qui suggérait que l’Américaine «porte par exemple une jupe par-dessus» ses bas de contention, on peut comprendre qu’élever la voix n’aille pas de soi. C’est même l’inverse qui est réclamé par les institutions et donc mis en pratique par les sportives.

Mise en scène du féminin

La pirouette de Serena Williams pour répondre à ces réflexions enjoignant les sportives à être sexy et dans la «norme» a consisté à enfiler sur les courts de l’US Open non plus une combinaison intégrale, mais un tutu. La quintessence de la grâce.

Quand bien même le choix de cette tenue s’est fait –et fait connaître– avant même les déclarations du président de la FFT, il ne faudrait pas oublier le contexte dans lequel il est intervenu, à savoir le flot de remarques désobligeantes et foncièrement sexistes que le port de son «catsuit» à Roland-Garros avait suscité.

Serena Williams avait dévoilé mi-août au magazine Vogue qu’elle se sentait «tellement féminine» dans ce costume de danseuse: «C’est ce que je préfère dans cette tenue. Il incarne vraiment ce que je dis toujours: qu’on peut être belle et forte à la fois» –alors qu’elle aurait pu opter de nouveau pour une combinaison et faire fi de cette sommation à rester jolie. Comme si l’on ne pouvait se déclarer féministe sans rester un minimum dans le rang.

Serena Williams à l'US Open le 6 septembre 2018 | Eduardo Munoz Alvarez / AFP

«J’aurais bien aimé qu’elle s’en tienne à la combinaison, regrette Christine Mennesson. Mais ce type de positionnement, on le retrouve chez la quasi-totalité des sportives de haut niveau. Elles ont intériorisé ces injonctions à la féminité, le sport féminin étant accepté et soutenu à condition qu’il ne questionne pas la bipartition des sexes.»

Ainsi de la belle reprise de volée de Marion Bartoli en 2013, ripostant avec classe à un journaliste sportif qui avait décrété sur la BBC qu’elle n’était «pas un canon»: «Est-ce que j'ai rêvé de devenir mannequin? Non, désolée. Mais est-ce que j'ai rêvé de gagner Wimbledon? Oui. Absolument.» Sauf qu’elle avait commencé par minimiser le sexisme du journaliste, gratifiant ses propos d’un «Ce n’est pas important», et avait ensuite, dans un entretien avec Le Parisien-Aujourd’hui en France, ajouté ceci: «Eh bien, j'invite ce journaliste à venir me voir ce soir au bal en robe et en talons et, à mon avis, je pense qu'il peut changer d'avis.»

Force et beauté

Dans des sports majoritairement non mixtes et où les corps masculins sont plus performants, c’est comme si les sportives avaient incorporé leur infériorité: elles doivent rester à leur place, ne pas être trop fortes et ne pas non plus parler trop fort.

La pratique sportive intensive vient modifier les morphologies, «les sportives, musclées, ont un corps qui se rapproche du corps associé dans les représentations collectives au masculin; elles vont donc mettre tout en œuvre pour bien montrer, par le discours ou la pratique, qu’il s’agisse de l’habillement ou d’un travail sur l’apparence, qu’elles sont bien des femmes quand même», ponctue Christine Mennesson.

Qu’elles sont de «vraies femmes», complète auprès de Télérama sa consœur Catherine Louveau, professeure émérite à l’Université Paris-Sud et spécialiste du genre et du sport, analyse qu’elle développe dans l’ouvrage collectif Qu’est-ce que le genre? (Payot, 2014), au chapitre «Qu’est-ce qu’une Vraie femme pour le monde du sport?».

Et pour cela, mieux vaut non seulement être en jupette, mais aussi garder le sourire et son calme, les émotions des femmes étant interprétées comme un signe d’hystérie et de faiblesse plutôt que de force, ainsi que l’exprime Billie Jean King sur Twitter, en soutien à la finaliste de l’US Open et à sa dénonciation du deux poids-deux mesures genré dans l’arbitrage du tennis –encore plus pour Serena Williams, qui devrait rester lisse pour éviter qu’on lui accole le stéréotype raciste de «la femme noire énervée».

Quand on voit que même la plus grande joueuse de tennis se fait tancer presque unanimement pour avoir osé exprimer sa colère face à l’arbitre de chaise, qu’on lit qu’elle prétexte son combat féministe pour ravaler sa frustration d’avoir perdu son match, qui lui aurait permis d’atteindre le record absolu de vingt-quatre titres de Grand Chelem en simple, qu’elle se comporte en gros comme une enfant gâtée et capricieuse, une chipie qui aurait piqué une crise, on ne peut que constater que le féminisme des sportives est bien loin de pouvoir s’afficher. Classique retour de bâton.

Tactique populaire

Pour autant, des éléments nouveaux dans ces affaires peuvent faire espérer que l’on se trouve à un moment charnière –précédant la révolution? «Je crois que nous assistons à une dynamique de changement, à une phase de transition avec #MeToo, formule Marie-Cécile Naves. On ne peut pas passer du jour au lendemain d’un monde tout noir à un monde tout blanc. Il y a des soubresauts, des résistances aussi. Mais il y a eu beaucoup d’articles, beaucoup de réactions sur les réseaux sociaux. Le public a sifflé l’arbitre. Ce sont des choses qui ne se seraient pas passées il y a quelques années. On n’avait pas ce genre de voix. Donc cela peut faire bouger les choses de l’extérieur. Dans les nouvelles générations, beaucoup n’acceptent plus certaines habitudes.»

Qui plus est parce que cela rapproche la sphère du féminisme militant du milieu sportif. «Si cela peut permettre aux féministes de s’intéresser à la question du sport, qu’elles ont délaissée depuis longtemps, et faire que les sportives puissent s’appuyer sur des mouvements organisés, qui pourraient relayer leurs positions», espère Christine Mennesson.

«Serena Williams a tout compris. C’est la féministe sportive la plus intelligente. Il y a toujours du sens dans ce qu’elle fait ou dit.»

Béatrice Barbusse, handballeuse et maîtresse de conférences en sociologie

Pour la spécialiste, «la libération de la parole à propos du sexisme peut impacter positivement le monde du sport. C’est un changement qui me semble directement lié à l’évolution des réseaux sociaux, qui permettent de construire des formes de réactions collectives qui n’étaient pas possibles auparavant, du moins pas visibles.»

Et c’est en ce sens que l’on peut examiner différemment le tutu de Serena Williams et en faire un élément tactique. Une stratégie avec certes un intérêt marketing et une volonté de l’équipementier de faire parler, mais qui fait sens dans une société où règne l’image.

«Serena Williams a tout compris, s’exclame Béatrice Barbusse. C’est la féministe sportive la plus intelligente. Il y a toujours du sens dans ce qu’elle fait ou dit. Porter un tutu n’est pas innocent.» Et c’est bien comme cela que les médias en ont parlé, comme d’une pirouette stylée aux propos de Giudicelli.

Certes, ni Serena Williams ni le féminisme n’ont encore gagné, mais la terre battue n’est-elle pas une surface lente qui permet aussi les glissades et de beaux effets?

Daphnée Leportois Journaliste

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