Société / Culture

«Je sais pourquoi je ne pige pas un mot d’arabe, qui est pourtant ma langue maternelle»

Temps de lecture : 7 min

Et c'est de notre faute à tous et toutes.

«Je ne sais pas quand j’ai décidé que j’allais fermer les écoutilles. Ne laisser aucun mot d’arabe prononcé par mes parents pénétrer mon cerveau.» | Priscilla Du Preez via Unsplash License by
«Je ne sais pas quand j’ai décidé que j’allais fermer les écoutilles. Ne laisser aucun mot d’arabe prononcé par mes parents pénétrer mon cerveau.» | Priscilla Du Preez via Unsplash License by

Tous les enfants d’immigrées et immigrés maghrébins ont déjà vécu ce moment: vous participez à une fête quelconque. Quelqu’un glisse dans la playlist une chanson vaguement orientale et les regards se tournent alors vers vous. Car tous pensent qu’une «rebeu» saura faire au moins deux choses à ce moment précis:

- Chalouper lascivement comme une danseuse cairote
- Murmurer les paroles à l’unisson avec le chanteur de n’importe quel tube de l’album 1, 2, 3 Soleils ou de Tarkan et paraître particulièrement pénétrée par le texte.

Alors que je danse comme une patate, n’ai jamais réussi à dissocier mon bassin du reste de mon corps, et que les paroles de «Didi» me sont aussi étrangères qu’à tout le reste de l’assemblée.

Si je ne peux qu’imputer à la génétique et à une maladresse innée mon incapacité totale à faire des 8 avec mon cul et des jolis moulinets avec mes bras, je sais exactement pourquoi je ne pige pas un mot d’arabe, qui est pourtant ma langue maternelle.

Parce que pendant toute mon enfance, on a réagi autour de moi à la langue de mes parents et de leurs aïeux soit avec mépris, soit avec peur, soit avec une fausse bienveillance rigolarde. Vous savez? Celle qui fait que des gens imitent la pub «Couscous Garbit, c’est bon comme là-bas dis» ou singent l’accent arabe, en vous adressant des petits clins d’œil censés être connivents alors qu’ils vous écrabouillent dans une purée d’exotisme dont vous ne voulez pas.

La honte qui brûle les joues

Mais le symptôme le plus éloquent et spectaculaire du rejet ou de l’amusement idiot que suscite la langue arabe en France apparaît à chaque fois qu’il est question de l’introduire à l’école. Et au gré de polémiques tristement récurrentes. En 2016 déjà, Najat Vallaud-Belkacem avait eu à se dépêtrer de toutes les intox et fantasmes liés à la simple remise à jour des ELCO (Enseignement de langue et de culture d’origine). Elle avait même eu à démentir une fausse circulaire incitant les maires à mettre en place des cours d’arabe.

Détail amusant, si tant est qu’on ait envie de rigoler, la ministre de l’Éducation avait alors eu maille à partir avec Bruno Le Maire, alors candidat à la primaire de la droite et qui avait avalé tout rond l’intox, sauce «NAJAT VALLAUD-BELKACEM VEUT FORCER LES ENFANTS À APPRENDRE L’ARABE». Lequel Bruno Lemaire fait désormais parti de l’actuel gouvernement qui va lui-même devoir désamorcer tous les fantasmes nés des préconisations de l’Institut Montaigne et des déclarations du ministre de l’Éducation Jean-Michel Blanquer.

Après que ce dernier s’est dit favorable à un apprentissage de l’arabe à l’école et dit de cette langue qu’elle était «importante», il s’est immédiatement confronté aux déclarations d'élues et élus de droite en go fast sur l’autoroute de la désinformation et a été contraint d’asséner que non, l'arabe n'allait pas «être obligatoire à l'école primaire» et que si, si, il «aime la France».

«Ma mère me parlait en arabe au supermarché ou dans la rue, et je débusquais déjà des regards réprobateurs»

Si Twitter et l’info en continu n’existaient pas dans mon enfance, la même rhétorique était déjà là. Parler arabe, en public ou même dans son foyer, était considéré comme un refus d’intégration, une manifestation du communautarisme, et les petits bilingues que nous étions ne suscitaient jamais la même admiration qu’un franco-anglais ou un bilingue chinois-français. Les attentats de ces dernières années et l’amalgame arabe = arabisation = charia a fait le reste.

Mais déjà à 5-6 ans, alors que ma mère me parlait en arabe au supermarché ou dans la rue, je débusquais des regards réprobateurs et en est né un sentiment de honte. Personne dans ma classe n’a jamais témoigné la même curiosité sincère et enjouée pour la langue que je parlais à la maison que pour les autres enfants issus de foyers immigrés italiens, portugais ou coréens. Pour mes camarades, l’arabe se résumait à «nardinamouk» et «tfou» (le bruit que l’on est censé faire en crachant). Les autres, les Rachid, les Mounia, enfants de Tunisiens, de Marocains, d’Algériens avaient comme moi la mine renfrognée et la honte qui brûle les joues quand nos parents se pointaient aux réunions parents-profs avec leur accent, les «r» qui roulent et les «hamdoullah» qui ponctuaient chaque commentaire élogieux d’enseignant sur nos résultats scolaires.

Jamais personne ne m’a dit que l’arabe était une belle langue. Jamais personne n’a pris le temps de me dire que ça n’était pas une langue de minorités qui doit se faire tout petite mais qu’elle était parlée par des millions de personnes dans le monde. À l’inverse, tout, qu'il s'agisse des sketchs à la télé dans lesquels des humoristes imitent l’accent arabe avec force raclements de gorge et sons gutturaux, ou des blagues sur les paraboles de nos balcons qui captaient mal les chaînes arabes, m’a incitée à avoir honte de ma langue maternelle et à tout faire pour l’oublier.

Une vision du multiculturalisme sans arabe

Je ne sais pas quand j’ai décidé que j’allais fermer les écoutilles. Ne laisser aucun mot d’arabe prononcé par mes parents pénétrer mon cerveau. Mais je sais qu’avant même l’adolescence, j’avais décrété que «je parle pas l’arabe, moi». Quitte à forcer mes parents à répéter dix fois la même phrase jusqu’à les contraindre à la traduire maladroitement en français pour que je fasse mine d’avoir enfin un langage commun avec eux. J’ai décrété que je ne parlais ni ne comprenais l’arabe comme on montre patte blanche.

Je ne pense pas faire de mon cas individuel une généralité. J’ai le souvenir très clair de petits copains d’école qui comme moi avaient déclaré une guerre d’usure contre l’arabe à la maison. Avec succès, puisqu’à 16 ans, je ne comprenais plus un mot et étais incapable de produire certains sons et locutions pourtant issues de ma langue maternelle. L’arabe avec lequel ma mère m’a bercée, la langue avec laquelle je communiquais avec mes petits cousins les vacances au bled venues, les interjections, les gros mots, les formules de politesse en arabe… Tout avait disparu, pour ma plus grande fierté.

J’étais une Française, et une Française, ça parle français, anglais ou espagnol LV2 mais certainement pas arabe, OK? À quoi ça sert de toute façon l’arabe?

«Personne, ni des profs, ni des élèves n’a jamais eu la moindre curiosité sur la langue qui se parlait chez moi»

Plus tard, j’ai intégré un lycée international dont la particularité était que la quasi-totalité des élèves étaient parfaitement bilingues. Mais là encore, bilingue anglais, espagnol, chinois, allemand, russe. Il faut dire qu’on était seulement deux Arabes dans le lycée (coucou Boutros). Mais alors que l’établissement fondait l’entièreté de sa doctrine éducative sur le multiculturalisme et le langage, personne, ni des profs, ni des élèves n’a jamais eu la moindre curiosité sur la langue qui se parlait chez moi. Ça se donnait du «hello» et du «hola» dans la cour mais l’arabe était dans un angle mort. Chez eux, quand on allait bouffer des crêpes à la sortie, mes copains parlaient leur langue maternelle avec l’un ou les deux des parents avec une aisance et un confort qui me déconcertait, quand moi, je faisais encore semblant de ne pas comprendre quand ma mère me disait «choukran».

Si j’ai entretenu un tel ressentiment à l’égard de l’arabe, c’est parce que ni à l’école, ni dans les médias, ni même à la maison, on m’a dit que le bilinguisme était un atout. Pas ce bilinguisme-là en tout cas. J’ai poussé le vice jusqu’à feindre de la 3e à la terminale d’être à moitié espagnole, pour pouvoir moi aussi faire la maline avec ma deuxième langue, mais une deuxième langue qui fait pas peur et qui nécessite pas de se ramoner les amygdales. Vous savez très bien de quoi je parle: quand vous voulez faire semblant de parler arabe, vous faites comme si vous aviez un truc coincé dans la trachée.

Bien fait pour nos gueules

Quelques années après, j’ai découvert que plusieurs de mes confrères et consœurs journalistes apprenaient l’arabe lors de cours particuliers. Il s’est alors passé quelque chose d’absolument absurde: j’étais jalouse de ces Français et Françaises qui pouvaient, par pragmatisme et ambition, apprendre l’arabe parce que c’est utile à leur carrière quand moi, j’ai passé un temps insensé à l’escamoter de mon cerveau et de ma bouche. Je ressens le même inconfort quand des gens adoptent un langage directement issu de l’idiome dont je suis censée être familière: les «le seum», les «hamdullah» qui ponctuent leurs phrases comme des blagues. Comme des blagues que font les gens riches du fait de n’avoir jamais eu à rougir de leur langue maternelle et qui peuvent dès lors embrasser l’arabe avec indolence.

Le résultat, c’est qu’aujourd’hui, quand je me rends au Maroc dans ma famille, je ne pige pas un mot de ce que mes tantes ou mes cousins me disent. Que je regarde ma mère d’un air éploré pour qu’elle me traduise. Alors qu’il y a vingt ans, je levais les yeux au ciel quand elle me parlait arabe.

Bien fait pour ma gueule, et bien fait pour nous tous et toutes, qui avons si longtemps fait de l’arabe la langue des blagues racistes, puis celle de l’islamisme et des «Allahou akbar». Tout en nous dandinant sur «Ya Raya» repris par Rachid Taha, qui raconte pourtant si bien comment à ce conflit entre deux cultures, au cours duquel les racistes jouent les juges de touche, on perd tous à la fin:

«Chhal cheft al bouldan laamrine wa lber al khali
Chhal dhiyaat wqat chhal tzid mazal ou t'khali
Ya lghayeb fi bled ennas chhal taaya ma tadjri
Tzid waad el qoudra wala zmane wenta ma tedri»

[Combien de pays surpeuplés et de terres vides as-tu vus?
Combien de temps as-tu perdu?
Combien en as-tu encore à perdre?
Oh émigré dans le pays des autres
Sais-tu seulement ce qui se passe?
Le destin et le temps suivent leur cours, mais tu l'ignores]

Nadia Daam Journaliste

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