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«On refusait notre dossier en disant que le bien était loué, et on retrouvait l'annonce en ligne»

Temps de lecture : 10 min

Envoyer un proche blanc visiter un appartement à sa place ou changer de nom sur un dossier est parfois la seule solution pour une personne noire ou arabe de trouver un appartement.

Devant une agence immobilière parisienne, le 19 décembre 2017 | Lionel Bonaventure / AFP
Devant une agence immobilière parisienne, le 19 décembre 2017 | Lionel Bonaventure / AFP

Cet été, des personnes s'appelant Merwane ou Djamila n'ont pas pu trouver une maison où passer leurs vacances sur Airbnb. Les locations qu'elles avaient réservées en ligne n'étaient subitement plus disponibles, une fois le contact établi avec les propriétaires. Certaines de ces personnes ont demandé à des proches aux noms à consonnance française de réserver à leur place, et les portes des maisons se sont alors ouvertes.

Alors que plusieurs témoignages publiés dans les médias pointaient les discriminations racistes sur la plate-forme de location, d'autres femmes et hommes faisaient le même type d'expériences dans leur quête d'un nouvel appartement où s'installer à la rentrée.

«Le propriétaire ne voulait pas d’Arabe ou de musulman»

Cécilia et Selim, deux étudiants en master de 24 ans, ont commencé leurs recherches il y a quatre mois. Lui a des origines tunisiennes, elle est métisse. Entre mi-mai et mi-juillet, le couple a fait jusqu'à quatre-vingts visites et envoyé une cinquantaine de dossiers, sans succès.

Quand leur candidature a finalement été acceptée par une agence, Cécilia et Selim ont signé le bail, donné leur préavis et préparé leur déménagement, enthousiastes à l'idée de pouvoir s'installer ensemble après avoir vécu en colocation. Ne manquaient que la validation et la signature du propriétaire.

«Mais au moment où je m'apprêtais à louer une camionnette, l'agence nous a appelés pour nous dire que celui-ci avait changé d'avis et qu'il ne voulait pas nous louer l'appartement. L'agence s'est excusée, ils étaient mal à l'aise, raconte Selim. On a failli abandonner une dizaine de fois. Psychologiquement, c'était usant. On s'embrouillait tous les jours.»

Le couple a remarqué que c'était surtout le nom de Selim qui posait problème, celui de Cécilia ne laissant pas présumer ses origines. «Sur la même annonce, Selim appelait et l'appartement était déjà pris, alors que moi, j'obtenais un rendez-vous. Une fois, il est allé visiter un appart et on lui a dit qu'il était pris. J'ai rappelé l'agence par hasard pour le même bien, pensant qu'on ne l'avait pas encore vu. On m'a dit que je pouvais venir le voir. Puis j'ai indiqué le nom de mon conjoint et tout à coup, ce n'était plus possible, l'appartement n'était plus disponible. Clairement, le propriétaire ne voulait pas d’Arabe ou de musulman», explique Cécilia.

«Que faut-il que je fasse? Falsifier mes papiers? Quand on en arrive à devoir se justifier de comment on s'appelle, ce n'est pas normal.»

Safia

Safia*, une Algérienne de 42 ans résidant en France, a elle aussi été confrontée aux refus récurrents de son dossier de location. Arrivée à Paris pour un nouveau projet professionnel dans la communication après avoir vécu en province, elle a passé plusieurs mois à tenter de trouver un toit sans y parvenir, malgré un bon garant «français de souche».

Il lui est même arrivé de changer son identité sur son dossier, pour pouvoir au moins passer la première barrière de la sélection et visiter des appartements. «On me voyait arriver en disant: “Ah, mais c'est vous ?” Et moi j'admettais que j'avais changé mon nom pour pouvoir visiter, car je ne m'en sortais pas. Le proprio ou l'agent immobilier me rétorquait qu'il n'était pas raciste et qu'il me rappellerait, ce qui n'est jamais arrivé», relate-t-elle.

La mère célibataire a fini par emménager avec son enfant chez une connaissance. Selon elle, cette situation a impacté sa santé –insomnie, prise de poids, stress. Face aux nombreux refus, elle s'est sentie acculée, ne sachant plus quel subterfuge utiliser. «J'ai même écrit une lettre de motivation que j'ai jointe au dossier, dans laquelle j'expliquais que je suis arabe, mais que je ne suis pas une mauvaise payeuse, ni une voleuse, ni une terroriste. Que faut-il que je fasse? Falsifier mes papiers? Quand on en arrive à devoir se justifier de comment on s'appelle, ce n'est pas normal.»

«Important pour la sélection des locataires: pas de noir»

Le sujet est loin d'être méconnu: les personnes racisées (un mot tiré de la sociologie pour désigner la discrimination vécue par les personnes victimes de «racisation», le mot race renvoyant à une réalité sociale et non biologique) sont discriminées dans l'accès au logement.

Les études corroborent les nombreux témoignages portant sur ces manifestations racistes. Selon un testing –une méthode comparant les taux de réussite entre des candidatures fictives– réalisé par le laboratoire de recherches du CNRS Travail, emploi et politiques publiques (TEPP) publié en décembre 2017, le profil d’un Mohamed Chettouh a près de 27% de chances de moins d'obtenir une visite d'appartement que le profil d'un Sébastien Petit présumé d’origine française, après avoir envoyé un message similaire pour répondre à une annonce. La candidature d'un Désiré Sambou a elle 32,5% de chances de moins d'aboutir.

Selon une enquête du Défenseur des droits portant sur un échantillon de personnes ayant cherché un logement à louer dans les parcs privé et social au cours des cinq dernières années, 14% se sont senties discriminées. Le taux monte à 40% parmi les personnes perçues comme noires, et à 30% pour les personnes perçues comme arabes.

Des demandes racistes de propriétaires sont relayées sur les sites de particuliers et par certaines agences immobilières. Dans une annonce de location publiée sur Le Bon Coin et partagée début septembre sur les réseaux sociaux, «ne pas avoir d'origines arabes» faisait partie des critères de sélection du propriétaire.

Une action de groupe a également été engagée devant la justice contre Laforêt, après qu’une fiche de location utilisée dans l'une de ses agences a été diffusée par un potentiel locataire sur Twitter fin 2016. Celle-ci indiquait: «Attention, important pour la sélection des locataires: nationalité française obligatoire, pas de noir.»

Une vidéo en caméra cachée de FranceTVinfo a montré que la moitié des agences sollicitées par une journaliste transformée en propriétaire fictive ne voyaient aucun problème à sa demande de ne pas louer son bien à des personnes d'origine étrangère. Plusieurs ex-agentes et agents immobiliers ont même témoigné sur le Bondy Blog de systèmes de codes internes aux agences pour répondre aux demandes racistes des propriétaires –par exemple avec la mention PE, pour «pas d'étrangers», dans leurs fichiers.

«Je ne prends pas de blédard, désolé»

Des témoignages, il ressort que les discriminations ne sont pas forcément les mêmes en fonction des personnes. Elles croisent des préjugés basés aussi bien sur la race que le genre ou la religion.

Pour Sarah Zouak, co-fondatrice de l'association Lallab, les discriminations contre les femmes musulmanes sont par exemple spécifiques. «Cela fait partie des nombreux obstacles qui se présentent aux femmes musulmanes –notamment les plus visibles qui portent un foulard– dans le travail, au sein de l'éducation, dans la rue ou dans le monde des loisirs, certaines salles de sport interdisant par exemple le port du foulard. Parfois, ce sont leurs maris ou leurs amis qui font les visites d'appartement à leur place. Celles qui ne le portent pas sont aussi discriminées. J'ai moi-même mis quatre mois à trouver un appartement avec mon mari. On refusait notre dossier en disant que le bien était loué, et on retrouvait l'annonce en ligne quelques heures après. Les seuls endroits où nous étions acceptés étaient les quartiers les moins cotés de la ville, dans des logements souvent insalubres, ce qui va dans le sens d'une ghettoïsation des populations racisées. À la fin, quand nous voyions plusieurs personnes blanches dans la queue pour une visite, nous faisions demi-tour. Finalement, nous avons dû faire marcher notre réseau et nous avons obtenu notre appartement grâce à une amie d'amie. Je ne m'attendais pas à de telles difficultés. Autour de moi, des femmes musulmanes font même appel à des amies blanches pour les accompagner en visite. Ça rassure les propriétaires», décrit-elle.

«À un ami noir, on a rétorqué qu'il était sympa, mais qu'il allait faire venir toute sa famille et que ça allait “sentir”.»

Marielle

Les personnes noires vivent une situation encore différente. Marielle*, avocate en couple avec un homme blanc, a des difficultés à trouver un logement depuis qu'elle est étudiante. Elle aussi a appelé une agence pour un appartement disponible et qui ne l'était plus lorsqu'elle s'est présentée à l'agence, puis l'était à nouveau quand l'une de ses amies, blanche, a rappelé.

Cet été, elle s'est à nouveau déplacée dans une agence pour un bien dont on lui a assuré qu’il était déjà loué. Quand son compagnon y est allé, on lui a répondu que l'appartement était libre, alors que son dossier était moins bon –il gagne deux fois moins qu’elle.

«On perd de l'énergie dans ces recherches et ça met un coup au moral. À un ami également noir, on a rétorqué qu'il était sympa, mais qu'il allait faire venir toute sa famille et que ça allait “sentir”. On passe pour des mauvais locataires et cela repose sur des préjugés racistes dégueulasses», dénonce-t-elle.

Nathan*, Afro-Américain styliste à Paris, a un accent quand il parle français. Il pense que c'est ce qui a posé problème au propriétaire d’un appartement à Saint-Denis. «J'ai téléphoné, nous avons discuté et j'ai demandé plus d'informations sur son annonce. Quand je l'ai rappelé plus tard, il a prétendu que c'était un faux numéro et a raccroché. Je lui ai envoyé un texto et voici ce qu'il m'a répondu: “Je ne prends pas de blédard, désolé.” J'étais choqué. Après ça, j'ai fait en sorte d'avoir l'air super Américain et de bien m'habiller pour les visites. J'avais l'impression que mes interlocuteurs étaient soulagés quand je disais que je venais des États-Unis», soupire-t-il.

Capture écran des messages échangés entre Nathan et le propriétaire d'un appartement

«On parle de quelque chose de systémique»

Pour Ghyslain Vedeux, président du Conseil représentatif des associations noires de France (CRAN), à l'origine de l'action de groupe contre l'agence Laforêt qui ne voulait «pas de noirs», l'afrophobie a un caractère systémique et banalisé.

«Si une agence ou un propriétaire craignait une sanction, il ou elle ne laisserait pas de trace écrite comme cela, estime-t-il. Les discriminations commencent à l’envoi du dossier et perdurent jusqu'à l'installation. Les recherches durent plus longtemps, les demandes n'aboutissent pas, et les populations africaines et nord-africaines se retrouvent dans certains quartiers dans des immeubles avec de nombreux étages, où les ascenseurs sont constamment en panne –comme à Bagnolet

Le secteur privé n'est pas le seul concerné par le sujet. Le logement social est lui aussi discriminant. En 2017, un bailleur social, Logirep, a d’ailleurs été condamné en cassation pour fichage ethnique et discrimination raciale, après avoir refusé un appartement à un homme au motif qu’il était noir.

Selon une étude de l'Insee, les ménages d'origine non européenne doivent en moyenne patienter plus longtemps que les ménages d'origine européenne avant d'accéder à un logement social. Moins de 12% des ménages européens attendent plus de trois ans, contre 32% pour les ménages non européens. La proportion des ménages obtenant un logement social est différente selon l’origine de la personne de référence. Elle est plus élevée pour les ménages européens (51,2%) que pour les ménages non européens (27,1%), détaille l’étude.

Rachida*, Franco-Algérienne résidant en région parisienne, a fait une demande de logement social dans les Hauts-de-Seine et n'a pas reçu une seule offre en huit ans, malgré son éligibilité. Pourtant, le Sénat, qui recense les délais considérés comme «anormalement longs» en fonction des départements, indique une durée de quatre ans pour les Hauts-de-Seine. «Je finis par me demander si ce ne sont pas mes origines qui posent problème», dit-elle.

«Le système dans sa globalité écarte certaines catégories de population. Or la discrimination est beaucoup plus difficile à prouver.»

Marion Persil, coordinatrice de l'association Habiter Enfin!

À Montpellier, l'association Habiter Enfin! a été créée par des travailleurs et travailleuses sociales qui ont constaté les différences de traitement entre les personnes aspirant à la location, dans le parc privé comme dans le parc HLM.

«Fatima mettait beaucoup plus de temps à être relogée que Sandra, résume la coordinatrice de l'association, Marion Persil. On ne parle plus de cas particuliers de propriétaire racistes, mais de quelque chose de systémique. Le système dans sa globalité écarte certaines catégories de population. Or la discrimination est beaucoup plus difficile à prouver et cela nécessite un surcroît d'attention.»

Comment lutter contre ces discriminations

Habiter Enfin! suggère de rendre plus transparents les critères de choix entre les candidates et candidats au logement social dont les dossiers passent devant une commission. Quant au privé, les associations demandent plus de moyens pour réaliser davantage de testing, parfois la seule manière de prouver une discrimination, souvent implicite et non écrite.

C'est ce que défend Eddie Jacquemart, président de la Confédération nationale du logement (CNL). «Le problème que l'on rencontre est la difficulté à prouver qu'il y a eu discrimination. La méthode permettrait d'enquêter sur les agences pointées du doigt par les locataires éconduits qui viennent nous voir dans les permanences juridiques de la CNL, ou après un appel à témoignages», précise-t-il. D'autant que le testing est reconnu comme preuve par la justice. En 2013, un agent immobilier parisien avait été condamné à 2.000 euros d’amende pour avoir discriminé une femme au nom à consonance étrangère après un testing mené par SOS Racisme.

À titre individuel, si l'on estime avoir été victime de discrimination, on peut ainsi se tourner vers une association et se faire accompagner dans ses démarches. Il est aussi possible d'engager une procédure au pénal dans un délai de trois ans (l’auteur des faits risquant jusqu’à trois ans de prison et 45.000 euros d’amende) ou devant les juridictions civiles, ou encore se joindre à une action de groupe –comme dans le cas de Laforêt.

Une autre option consiste à réaliser votre propre enquête en vous aidant de proches, puis à saisir le Défenseur des droits. Il faut pour cela lui adresser un courrier expliquant votre recherche de logement, la prise de contact avec les propriétaires ou l’agence, ainsi que sa réponse, votre décision de faire appeler un ou une amie pour vérifier la réponse, en précisant ce qui lui a été répondu, la date de l’échange, les coordonnées et une attestation sur l’honneur de la personne qui vous a aidé. Ces conseils sont bien expliqués dans un guide de la Fondation Abbé Pierre pour lutter contre les discriminations dans l'accès au logement.

«Il faudrait aussi pouvoir renforcer les sanctions contre les pratiques discriminantes, estime Eddie Jacquemart. On a parlé de CV anonymes pour le monde du travail, on devrait presque faire des dossiers de location anonymes, même si ça ne résoudrait pas tous les problèmes

Car le sujet ne s'arrête pas aux personnes racisées: «Dans nos permanence, on voit aussi des couples homos obligés de présenter des dossiers de couples hétéros. Les personnes transgenres sont elles aussi discriminées. C'est un sujet encore tristement d'actualité.»

* Les prénoms ont été modifiés.

Pauline Verduzier Journaliste

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