Société

Mon chat est si vieux qu'il n'a plus d'âge

Temps de lecture : 3 min

[BLOG, You will never hate alone] La vieillesse d'un chat n'est pas une chose facile à vivre. Ni pour lui, ni pour son maître.

Oh, vieillesse | Dimitri Torterat via Flickr License by
Oh, vieillesse | Dimitri Torterat via Flickr License by

Mon chat a atteint cet âge où les années passées se comptent en siècles, les mois en années, les heures en jours. Pour lui, le temps s'est arrêté depuis bien longtemps et dans ses yeux fatigués, je vois se dessiner la lassitude qui est la sienne. Plus rien ne semble avoir de prise sur lui comme s'il était résigné à vivre cette existence où plus rien ne viendra le surprendre, ni l'apparition d'une friandise fortuite, ni la promesse d'une boîte de thon servie dans sa gamelle, ni l'offrande d'une caresse.

Il est le roi Lear de notre salon.

Ses mouvements sont lents et calculés, ses déplacements réduits à leur plus simple utilité, ses allées et venues si rares que lorsque je l'entends se mouvoir, je le regarde déambuler comme si c'était la dernière fois. Il a cet air accablé et un brin désespéré des vieilles personnes qui ont vécu trop longtemps et qui attendent au coin du feu que la mort vienne les ravir. Du matin au soir, elles restent là posées sur leur fauteuil comme en leur cerceuil, désœuvrées, hagardes, amères, guettant juste la venue de la nuit pour rejoindre leur lit qu'elles souhaitent être leur linceul.

Ainsi est parfois mon chat.

«Laisse-moi», semble-t-il me dire

Il demeure là, emmitouflé sur lui-même, impassible à nos mouvements, à l'écoulement du temps, aux bruits du dehors. Il dort. De ce sommeil lourd et épais qui est comme un puits sans fond où l'âme s'enfonce pendant que le cœur s'oublie. Ses moustaches ne frémissent plus comme avant et sa respiration, tranquille et douce, n'a plus la brusquerie d'antan quand on devinait que, plongé dans le théâtre tumultueux de ses rêves, il pourchassait des souris dont il devait traquer la présence jusque dans les recoins les plus reculés de sa maison imaginaire.

Parfois quand je m'approche de lui, il se met à grogner. Il n'a plus l'allant pour jouer et, des caresses que j'allais lui prodiguer, il n'en veut simplement plus. «Laisse-moi, semble-t-il me dire, ne rajoute pas de douleur à la douleur, ne me donne pas à regretter ce temps où nous nous chamaillions si souvent que nous étions comme deux frères, deux âmes sœurs animées du même désir d'en découdre et d'épuiser les sortilèges de la vie. Ne m'en veux pas, brave maître, mais je n'ai simplement plus de force. Je suis vieux. Et tout me fatigue.»

Je le laisse tranquille. Je le regarde, désemparé et triste. J'aimerais tant qu'il redevienne ce petit chat avec qui j'aimais jouer, à qui je ne cachais rien et qui allait dans ma vie comme un fidèle compagnon, toujours prompt à répondre à mes incessantes provocations, à disputer des batailles qui nous laissaient tous deux ravis mais épuisés, à venir se blottir tout contre moi quand il voulait s'abandonner au doux plaisir de ma main qui s'égarait dans sa pelisse, chatouillait ses oreilles, taquinait son museau, épousait les contours parfaits de sa silhouette si altière.

Tout cela a passé.

A-t-il quelque plaisir dans cette vie?

Il n'est plus que l'ombre de lui-même. Il est celui que je serai quand j'aurai vécu un si grand nombre d'années que le moindre de mes mouvements me mettra au supplice. Il est tout à la fois mon futur, mon passé et mon présent. Son poil a flétri, sa pelisse rousse n'a plus l'éclat d'avant, et ses yeux, autrefois si brillants, si vifs, si drôles, ressemblent à deux mèches de bougies quand le feu s'en est allé. Il ne prend plus la peine de se nettoyer, cela lui coûterait trop d'efforts. «Et puis à quoi bon présenter beau si même pour me rendre à ma litière, je dois convoquer ce qui me reste de forces?» me demande-t-il lorsque je fais mine de le sermonner. Il a l'appétit avare. Il se contente de quelques croquettes comme seul repas de la journée et peut passer parfois devant sa coupelle sans même daigner lui lancer un regard. J'insiste; je lui sers, là où il se repose, un peu de sa nourriture; il la lèche vaguement, juste pour me faire plaisir avant de s'en détourner.

Pourtant, il est en bonne santé, a dit le vétérinaire l'autre jour.

Je ne sais quoi en penser. A-t-il quelque plaisir dans cette vie qui est la sienne désormais ou bien se maudit-il de n'avoir pas rendu les armes quand il était encore temps? Se peut-il qu'on trouve à cet âge des félicités que nous autres, vaillants et bien portants, n'imaginons même pas? Une sorte de sagesse qui serait celle des Anciens, quand la vie n'est plus que contemplation, sommeil, ralentissement de la pensée, murmure de la vie intérieure qui bruisse de mille et un reflets, comme le soleil couchant quand il s'en va mourir par-delà les collines, dans ce chuchotement de lumière qui bientôt s'efface pour mieux disparaître.

En fait, je crois qu'il a décidé de ne jamais mourir.

Il attend que je parte le premier.

Pour suivre l'actualité de ce blog, c'est par ici: Facebook-Un Juif en cavale

Laurent Sagalovitsch romancier

Newsletters

L'hôtellerie, un secteur particulièrement exposé au harcèlement sexuel

L'hôtellerie, un secteur particulièrement exposé au harcèlement sexuel

Face à un espace de travail du personnel particulièrement sexualisé, les directions d'établissements doivent redoubler d’efforts pour prévenir les comportements connotés.

«Une voisine est la cause de ma descente aux enfers»

«Une voisine est la cause de ma descente aux enfers»

[C'est compliqué] Cette semaine, Lucile conseille Flavie, qui vit un enfer quotidien à cause d'une voisine agressive et violente multipliant les incivilités et les actes répréhensibles.

Mouvement de foules

Mouvement de foules

Newsletters