Sciences

Pour saisir correctement le monde, il faut privilégier le comment au pourquoi

Temps de lecture : 7 min

Le biais téléologique est très difficile à combattre et semble pointer le bout de son nez partout où l'on se donne la peine de le chercher.

Pourquoi tient-on tellement à répondre à la question “pourquoi?”? | Qimono via Pixabay CC0 License by

Ce sont des histoires que l'on raconte aux enfants. «À quoi sert le vent?», demande Tolstoï dans son conte éponyme: à éviter que les être humains ne s'étouffent. Ce biais téléologique –tout arrive pour une raison, tout est décidé à l'avance, tout a un but et une cause finale– est effectivement une manière naïve d'appréhender le monde.

Dans une correspondance publiée fin août dans la revue Current Biology, quatre chercheurs en psychologie et sciences cognitives nous informent qu'il s'agit là d'un point de «logique» commun aux créationnistes et aux conspirationnistes. Les uns étant persuadés que la théorie de l'évolution est une arnaque et que le monde a été créé voici 6.000 ans par une divinité omnisciente et omnipotente, les autres que le 11-Septembre est un hoax ou que les juifs dominent le monde –entre autres et nombreux délires infalsifiables.

Une façon «de penser à l'envers»

Dans leur article, Pascal Wagner-Egger, Sylvain Delouvée, Nicolas Gauvrit et Sebastian Dieguez expliquent avoir analysé trois enquêtes indépendantes –un sondage mené en France auprès de 1.252 personnes et deux questionnaires rassemblant 733 individus recrutés sur internet et 157 étudiantes et étudiants– et y avoir trouvé une forte corrélation entre le créationnisme et le conspirationnisme, structurée par le biais téléologique.

Le biais téléologique, tient à préciser Gauvrit, ce n'est pas «forcément penser ou imaginer qu'il y a une intention derrière tout ce qui se passe, mais qu'il y a un objectif, une raison» déterminant à l'avance la survenue des phénomènes.

Reste que le biais d'agentivité ou d'intentionnalité est souvent concomitant avec le biais téléologique. Dire «la nature reprend ses droits» quand une «racine d'arbre pousse et détruit le macadam d'une route», c'est à la fois accorder à cette nature une volonté propre et estimer que notre monde suit la logique d'une lutte entre naturel et artificiel, qu'il va vers une issue prédéterminée –en l’occurrence, la victoire de la nature sur l'espèce humaine.

Le biais téléologique est une façon «de penser à l'envers», ajoute Gauvrit. Au lieu de prendre un événement et d'essayer de remonter le fil des causes qui ont pu le faire survenir, comme l'exige la méthode scientifique, «on part du principe que l'objectif final était là dès le départ, et on imagine le présent par rapport à la fin».

«L’idée même de créationnisme et d’un Dieu créateur ne serait probablement venue à personne sans l’existence d’un fort biais téléologique.»

Sebastian Dieguez, chercheur en neuropsychologie

Mais s'il est contraire à la «bonne marche» de la raison pour décrypter le monde, le biais téléologique est un «biais assez naturel, que l'on trouve chez quasiment tous les enfants et dans une forme plus ou moins marquée chez les adultes», indique Gauvrit. «À partir de 4 ans déjà, les enfants sont obsédés par les questions téléologiques, confirme Dieguez, au grand désespoir des parents: la question “pourquoi?” a toujours été plus populaire que la question “comment”, ainsi que les réponses respectives qu’on y apporte» –raison pour laquelle le biais téléologique est si difficile à combattre et semble pointer le bout de son nez partout où on se donne la peine de le chercher.

«Historiquement, déclare Dieguez, le biais téléologique était considéré comme un problème essentiellement en tant qu’obstacle à la compréhension et l’acceptation de la théorie de l’évolution. Le créationnisme est l’exemple le plus prototypique de la pensée téléologique: c’est une croyance téléologique quasiment par définition. Notre modeste contribution a simplement été de montrer que ce mode de pensée est aussi associé au complotisme, et nous proposons même de considérer le complotisme comme une forme de créationnisme historico-social (en tant qu’entité distante, puissante et indéfinie, les “conspirateurs” constituent une sorte de “créateur”). À vrai dire, quand on y pense, l’idée même de créationnisme et d’un Dieu créateur ne serait probablement venue à personne spontanément, sans l’existence d’un fort biais téléologique qui pousse notre espèce à se demander “pourquoi?”».

«Tellement naturel que nous ne nous en apercevons pas»

À ce titre, celles et ceux qui pensent que toute la vie humaine est une affaire de lutte de pouvoir entre des personnes qui oppressent et d'autres qui sont opprimées ne surinvestissent-ils pas un peu trop le biais téléologique?

Gauvrit n'est pas de cet avis, mais Dieguez si. «Une fois qu’on a pris le pli, m'écrit-il, on commence à voir de la pensée téléologique partout. Les exemples que tu donnes sont pertinents, en particulier une manière de penser en sociologie qui n’est vraiment pas loin d’une forme de complotisme/créationnisme, où il s’agit d’expliquer l’ensemble de la réalité sociale (ou ce qu’on croit être la réalité sociale) en termes d’une sorte de processus inéluctable guidé par la nécessité d’accomplir cette réalité, comme si tout ce qu’on voit sous nos yeux devait en être ainsi par la force d’une cause ultime. Mais on retrouve aussi ce réflexe, évidemment, dans la psychanalyse (où littéralement tout a un sens et une raison), l’écologie (“la planète” semble “tendre” vers des “désirs” que les humains ne respectent pas), l’histoire (les grands récits sont présentés comme inéluctables, et à partir d’un événement, on reconstruit tous les facteurs qui ont permis d’y arriver), les mythes fondateurs et le populisme (“nous” sommes “nous” parce qu’il devait en être ainsi), et aussi le journalisme en général et à mon avis de plus en plus (la question “pourquoi?”, sur tous les sujets, est souvent la première posée: d’où vient cette folie des selfies? De quoi Mélenchon est-il le nom? Pourquoi vous allez adorer cette nouvelle série…).»

«Le biais téléologique a évidemment une fonction: c’est une force extraordinaire d’avoir cette capacité à envisager spontanément des causes finales.»

Sebastian Dieguez, chercheur en neuropsychologie

Alors que faire pour faire rendre gorge au biais téléologique? Des médicaments sont-ils possibles? Une vaccination est-elle envisageable? Dieguez comme Gauvrit ne sont pas vraiment optimistes, mais ils refusent de céder au désespoir. «À ma connaissance, admet le premier, il n’existe pas encore de “remède” contre le biais téléologique. Celui-ci a évidemment une fonction: c’est une force extraordinaire d’avoir cette capacité à envisager spontanément des causes finales et à penser en termes fonctionnels […]. Il y a une longue expérience de lutte contre le biais téléologique en matière d’enseignement de la théorie de l’évolution. Tout le monde connaît l’exemple des girafes version Lamarck et version Darwin, qui est à peu près le seul moment où les élèves sont amenés à confronter la réalité brute de l’algorithme aveugle darwinien à un processus finaliste beaucoup plus intuitif (les cous s’allongent pour atteindre les feuilles des arbres). Hélas, beaucoup d’études montrent que même les gens qui acceptent la théorie de l’évolution n’ont dans le fond pas vraiment compris la différence, et même de nombreux instituteurs de bonne foi ont mal intégré les principes de l’évolution. Les documentaires animaliers continuent à dire que tel animal présente tel comportement “pour la survie de l’espèce”, et même les schémas de l’évolution sous forme d’arbres sont compris la plupart du temps, y compris par des scientifiques, de façon téléologique. Quant à la littérature philosophique sur le concept de téléologie, elle est extraordinairement confuse et compliquée, malgré les tentatives désespérées d’Ernst Mayr de clarifier le sujet [...]. Il me semble que l’impératif téléologique est omniprésent, mais tellement naturel que nous ne nous en apercevons pas.»

«Voir les choses autrement» pour gagner en véracité

«Je ne pense pas que l'on pourra l’anéantir, poursuit Dieguez, ni même que ce serait souhaitable, mais ce serait bien, effectivement, d’apprendre à le détecter et à s’en méfier dans tous les domaines. Il se trouve que la méthode scientifique est la meilleure, et probablement la seule approche en mesure d’affaiblir ce biais. Mais plus qu’un corpus de connaissances établies ou qu’une sorte d’autorité épistémique constituée d’experts en blouse blanche, je crois qu'il faut revaloriser la méthode elle-même, la logique originale de ce qu’on appelle science, qui consiste précisément à mettre nos intuitions à l’épreuve et à laisser de côté, un moment, la question “pourquoi?” pour se pencher sur le “comment?” des choses.»

Selon Gauvrit, le biais téléologique fait bien «partie des biais que l'éducation à l'esprit critique doit essayer de surmonter». Montrer, par exemple, qu'il est possible et même souhaitable de multiplier les perspectives et de «voir les choses autrement», pour en fin de compte «mieux [les] penser», c'est-à-dire avec un degré de véracité supérieur. Expliquer «pourquoi ce n'est pas la version la plus téléologique qui est la plus rationnelle et la plus scientifique», «pourquoi beaucoup de choses donnent l'impression d'être mues vers un objectif». En somme, le début d'une solution serait de savoir comment s'exprime le biais téléologique pour pouvoir s'en prémunir lorsqu'il nous fait penser, littéralement, de biais.

«Cela ne sera certainement pas facile d’amener les gens à renoncer à l’idée que leur présence sur Terre obéit à une raison ultime, qu’ils ont une sorte de “destin” à accomplir.»

Sebastian Dieguez, chercheur en neuropsychologie

«Nous commençons à réfléchir à une forme d’intervention qui permettrait au moins de faire prendre conscience de ce biais, de mettre en garde contre ses excès, confirme Dieguez. Peut-être que la lecture de Candide pourrait servir de base, puis des exercices avec des causalités absurdes (parmi nos items contrôles, nous avions des choses comme “les cannettes de bière sont cylindriques parce qu’elles sont en aluminium”, “les portes des maisons ont des sonnettes de sorte à faire aboyer les chiens”…). Ensuite, on passerait à la présentation du biais de confirmation (dont je commence à penser qu’il est une excroissance du biais téléologique). Je ne sais pas à quel âge il faudrait le faire ni comment exactement, mais cela ne sera certainement pas facile d’amener les gens à renoncer à l’idée que leur présence sur Terre obéit à une raison ultime, qu’ils ont une sorte de “destin” à accomplir, que l’Univers a été spécialement conçu pour leur permettre un jour de rencontrer leur conjoint, qu’il suffit de vraiment “vouloir” quelque chose pour qu’elle s’accomplisse, etc. Il faudrait réussir, d’une certaine manière, à faire en sorte que les gens se demandent pourquoi ils tiennent tellement à répondre à la question “pourquoi?” (mais on voit immédiatement où se situe le problème, je pense).»

Peggy Sastre Auteur et traductrice

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