Politique

Le nouveau monde expliqué par les chiffres

Temps de lecture : 4 min

L’érosion des classes sociales et la montée de l’individualisme ont bouleversé la répartition traditionnelle du vote.

Les quatre candidats arrivés en tête au premier tour de l'élection présidentielle française 2017. | Joël Saget, Éric Feferberg / AFP
Les quatre candidats arrivés en tête au premier tour de l'élection présidentielle française 2017. | Joël Saget, Éric Feferberg / AFP

Pourquoi les partis traditionnels de droite et de gauche ont-ils explosé lors de l’élection présidentielle française de 2017? Et pourquoi le second tour s’est-il joué entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen? Les réponses apportées depuis dix-huit mois restent courtes. Elles se sont appuyées d’abord sur l’analyse des personnalités: François Fillon s’est enferré dans le scandale des emplois de sa femme et ses enfants, Benoît Hamon manquait totalement de charisme. On y a ajouté une forte mais mal définie «envie de dégagisme» du personnel politique en place et des partis, PS ou LR, au pouvoir depuis trente ans. Le tout laisse sur sa faim de compréhension.

Quatre économistes donnent enfin des réponses éclairantes sur ce scrutin. Comme souvent dans les sciences politiques et sociales d’aujourd’hui, la clé est dans les données. Yann Algan, professeur à l’École d’économie de Paris, Elizabeth Beastley, chercheuse au CEPREMAP, Daniel Cohen, directeur de ce centre et professeur à l’École Normale Supérieure et Martial Foucault, professeur à Sciences Po, ont compilé les questionnaires du Cevipof et de Sciences Po présentés à 17.000 personnes de 2015 à 2017 qui incluent non seulement des chiffres sur les situations sociales ou les lieux d’habitation, mais aussi des «informations subjectives» comme la confiance dans les autres, ou certaines «valeurs» morales comme l’acceptation de l’homosexualité ou valeurs idéologiques comme le nationalisme.

Des pauvres refusent la redistribution, des riches l'acceptent

L’idée générale est que c’est l’érosion des classes sociales et la montée de l’individualisme qui ont brisé l’axe traditionnel gauche-droite. On retrouve ce que relevait Hannah Arendt à propos du totalitarisme des années 1930: le passage des classes aux masses.

L’axe gauche-droite était structuré essentiellement par la question de la redistribution sociale. La gauche, parti des pauvres, était pour. La droite, parti des riches, était contre. Le centre était mi-pour mi-contre. L’élection de 2017 a montré que cette lecture ne fonctionne plus. Les électeurs pauvres ne sont plus tous favorables à la redistribution (les partisans du parti de Marine Le Pen). Les électeurs riches ne sont pas tous opposés à la redistribution (les partisans d’Emmanuel Macron).

Alors quel est le facteur explicatif nouveau? L’éducation, répondent les auteurs, fait comprendre le jeu devenu plus complexe de la redistribution. Les électeurs de Fillon et ceux de Mélenchon ont des niveaux similaires d’éducation. Mais les seconds ont des revenus plus bas (égaux à ceux des électeurs de Le Pen). Ils en ressentent une frustration, un sentiment d’injustice qui les poussent à militer pour un haut niveau d’impôts et de dépenses sociales. Mais le plus neuf concerne les électeurs de deux autres figures de l’élection, Macron et Le Pen. Pourquoi ne se rangent-ils plus dans les cases politiques traditionnelles? Pourquoi des pauvres refusent la redistribution et des riches l’acceptent?

Appartenance sociale VS vision individualiste

La réponse vient des autres données: la satisfaction de sa vie et la confiance interpersonnelle. Les quatre candidats se rangent dans quatre cases sur ces deux facteurs. Les électeurs de Le Pen sont insatisfaits de leur vie et méfiants envers les autres et plus encore envers les institutions. Ils sont persuadés que d’autres en profitent plus qu’eux (les immigrés). Ceux de Mélenchon sont aussi insatisfaits de leur vie mais ils font confiance à la société pour peu qu’elle engage des politiques correctrices. Les électeurs de Fillon sont assez heureux de leur vie mais ils ont peu confiance et cela explique pourquoi ils sont sceptiques sur les politiques sociales. Enfin, ceux de Macron sont les plus satisfaits de leur vie et les plus confiants, comparables en cela à ceux de Mélenchon.

Les deux facteurs neufs de la satisfaction de sa vie ou la confiance ne sont pas sans liens avec les situations économico-sociales, bien au contraire. Ils se forgent tôt dans l’existence selon la situation des parents et la chance d’avoir une position aussi élevée qu’eux ou pas, et selon le lieu de vie. Les auteurs renvoient à Hervé Le Bras et Emmanuel Todd, qui ont montré (Le mystère français, Seuil) qu’habiter dans le sud-ouest offre un travail familial étendu créateur de confiance tandis qu’à l’inverse, les habitants du nord sont livrés à eux-mêmes.

Les auteurs examinent ensuite quatre variables idéologiques qui donnent une carte à deux dimensions, plus explicative du monde neuf que le simple axe redistributif gauche-droite. Sur les valeurs morales (l’immigration, la protection de l’environnement, les mœurs) le découpage traditionnel demeure pertinent: s’opposent les électeurs de Le Pen et Fillon d'un côté, ceux de Mélenchon et Macron de l'autre. Sur les valeurs financières (égalité, support de l’administration, jugement sur les banques, dépenses publiques) le schéma est plus compliqué: les électorats de Mélenchon et Fillon s’opposent tandis que ceux de Macron et le Pen sont plus indifférents. Sur la confiance dans le système (les élites, le gouvernement, la société) –le critère qui définit les populistes, selon les auteurs– s’est créée une fracture entre Macron et Fillon d’un côté, et Le Pen et Mélenchon de l’autre. La même opposition très vive concerne l’ouverture (le pessimisme, la position sur l’Europe, le nationalisme): elle fait se heurter Le Pen et Macron tandis que les électeurs des deux autres candidats sont plus silencieux sinon indifférents.

En conclusion, les auteurs notent que les électeurs de Fillon et Mélenchon conservent un comportement lié à leur appartenance sociale ou professionnelle tandis que ceux de Le Pen et Macron ont des visions individualistes. La carte politique nouvelle de l’élection 2017 demandera d’autres études, celle présentée ici pourra être contestée. Ce qui est sûr, c'est qu’il apparaît très difficile d’imaginer un retour, comme si de rien n’était, à la vision du vieux monde.

Eric Le Boucher Cofondateur de Slate.fr

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