Monde / Culture

Les troublants points communs entre la présidence Trump et «24 heures chrono»

Temps de lecture : 5 min

L'intrigue, le profil des personnages et les rapports qu'ils entretiennent présentent de curieuses similitudes avec ce qui se passe à la Maison-Blanche.

À gauche: Gregory Itzin, interprète de Charles Logan, aux Emmy Awards le 27 août 2006 à Los Angeles. | Frazer Harrison / Getty Images North America / AFP • À droite: Donald Trump parle à la presse à bord d'Air Force One le 7 septembre 2018. | Nicholas Kamm / AFP
À gauche: Gregory Itzin, interprète de Charles Logan, aux Emmy Awards le 27 août 2006 à Los Angeles. | Frazer Harrison / Getty Images North America / AFP • À droite: Donald Trump parle à la presse à bord d'Air Force One le 7 septembre 2018. | Nicholas Kamm / AFP

Nous sommes en 2005, sur la chaîne NBC. Dans la série À la Maison Blanche, le président démocrate en est à son deuxième mandat. Josiah Bartlet, dit Jed (Martin Sheen), est un leader imparfait bien sûr mais profondément moral, cultivé, réfléchi –un humaniste. Autour de lui, une flopée de diplômés de Yale et Harvard travaillent nuit et jour avec pour seule aspiration le bien public. Malgré leur emploi du temps surchargé, ils n’oublient pas d’échanger au passage maints traits d’humour fort spirituels (scénario et dialogues: Aaron Sorkin).

Tandis que cette fine équipe veille au grain, dans un souci constant de coopération avec les Républicains, un autre homme politique d’une droiture sans faille, Matt Santos (Jimmy Smits), aspire à devenir le premier président des États-Unis d’origine hispanique. La relève est assurée: l’Amérique –et avec elle, est-il rappelé plus d’une fois, le monde libre– est sur les bons rails.

La même année, sur Fox, 24 heures chrono offre une vision de la présidence américaine radicalement différente. L’agent antiterroriste Jack Bauer (Kiefer Sutherland) vit pour la quatrième fois une journée sous haute tension, accrue par une musique angoissante qui ponctue le passage du temps (si vous regardiez la série, vous l’avez encore dans l’oreille. Sinon, la voici). Ici, le président républicain Charles Logan (Gregory Itzin) n’a pas un prix Nobel d’économie comme Jed Bartlet: avant d’entrer en politique, il était le PDG de la Western Energy Coal & Reserve, une société qui commercialise des énergies fossiles. Voilà qui rappelle le parcours de Rex Tillerson –secrétaire d’État du gouvernement Trump de janvier 2017 à mars 2018–, ex-président du géant du pétrole Exxon Mobil.

Au cours de cette saison où les attaques terroristes se multiplient, Logan apparaît vite incompétent puis carrément –c’est tout l’enjeu de la cinquième saison– comme un président dangereux qu’il faut à tout prix arrêter. Effrayés pour l’avenir des États-Unis, les membres de son propre gouvernement s’emploient alors à le faire tomber, avec l’aide de l’inévitable Jack… Lequel ne mâche pas ses mots lors d’une confrontation mémorable: «Vous êtes un menteur de première catégorie», balance-t-il au président.

Donald Logan

Alors forcément, entre Fear: Trump in the White House, le nouveau livre de Bob Woodward, et l’article anonyme d’un membre de l’administration publié le 5 septembre par le New York Times… on se dit que 24 heures chrono gagne le match. À l’époque de sa diffusion, les critiques préféraient au thriller grand-guignolesque créé par Joel Surnow et Robert Cochran la rationalité affichée de À la Maison Blanche, dont les scénaristes s’étaient documentés avec soin sur les coulisses de Washington… Qu’importe: vue de 2018, la série d’Aaron Sorkin a autant à voir avec la réalité qu’un épisode des Bisounours… ou un film de Frank Capra.

Les échos entre 24 et la présidence Trump abondent au point que cette dernière apparaît, particulièrement ces jours-ci, comme une sorte de réalisation grandeur nature de la série. Un ministre de l’Économie qui profite d’une visite dans le bureau Ovale pour enlever de la table de travail le document qu’il ne veut pas que le président signe; un avocat du président qui traite son client de menteur et lui assure que s’il témoigne sous serment, ça finira en prison; un membre de l’administration qui écrit en une d’un grand quotidien «Le président agit d’une façon dangereuse pour la santé de notre République»... Tout ceci a beau paraître délirant, il s’agit de l’actualité. D’ailleurs, les titres des livres parus sur cette Maison-Blanche pourraient tous servir de sous-titres à une saison de 24 heures chrono: Fire and Fury (le feu et la fureur), Unhinged (détraqué), Fear (peur).

La collusion avec les Russes est d’ailleurs l’un des éléments qui font du président Logan un véritable traître.

Les points de rencontre entre Logan et Trump sont eux aussi nombreux. D’abord parce que le président de la fiction est ainsi nommé en référence au Logan Act qui interdit la négociation avec des gouvernements étrangers à tout citoyen qui n’a pas été mandaté par le gouvernement. Cette loi, longtemps peu connue, est ces temps-ci régulièrement invoquée: plusieurs collaborateurs de Trump –notamment Michael Flynn, son ex-conseiller à la sécurité nationale, et Paul Manafort, son ancien directeur de campagne– ont été accusés par le procureur spécial Robert Mueller de l’avoir enfreinte.

La collusion avec les Russes est d’ailleurs l’un des éléments qui font du président Logan un véritable traître. Lui qui agit en partie pour servir les intérêts des lobbys énergétiques (ce dont, dans la réalité, est aussi soupçonné l’ex-directeur de l’agence pour l’environnement Scott Pruitt) pactise en effet avec les Russes autour d’un complot terroriste. Après d’innombrables vilenies (24 ne fait jamais dans la dentelle), Charles Logan finit par être destitué et inculpé d’entrave à la justice.

On le sait, c’est précisément de ce chef d’inculpation que rêvent les Démocrates depuis le début de l’enquête Mueller.

Le fantasme du dernier épisode de la saison 5

Dans la fiction, la mise à pied de Logan se réalise grâce au ministre de la Justice qui agit, comme le veut la loi, de façon indépendante du président, et à la Première dame, Martha Logan, qui a avec son époux une relation particulièrement tendue. On retrouve là deux personnages hautement problématiques pour Donald Trump. Il reproche justement à son Attorney general [équivalent du ministre de la Justice, ndlr], Jeff Sessions, de ne pas mettre fin à l’enquête Mueller, l’insulte quotidiennement sur Twitter et le traite en privé (selon Woodward) d’«imbécile du Sud».

Quant à sa Première dame, Melania, elle semble avoir étudié avec attention la méthode Martha. Comme Mrs Logan, elle se plaît à infliger à son époux de petites vexations publiques (en éloignant sa main quand il souhaite la prendre par exemple; Martha, elle, refuse de monter dans la voiture de son mari).

Alors voilà, une partie des Américains rêve de voir ce finale de la saison 5 de 24 heures chrono se réaliser: un coup de fil de l’Attorney general, un regard qui tue de la Première dame, et un président qui tombe…

Étrangement, Donald Trump a d’abord été une star NBC. Son émission de télé-réalité, The Apprentice, a débuté en 2004, quand À la Maison Blanche en était, sur la même chaîne, à sa cinquième saison. Mais c’est bien le diffuseur de 24 heures chrono, Fox, propriété de l’ultraconservateur Rupert Murdoch, qui lui a donné son assise politique, notamment grâce à sa chaîne d’information continue Fox News. En y discourant à loisir sur la corruption des hommes politiques classiques, Trump a séduit l’Amérique.

Toute sa stratégie de campagne, de ses provocations constantes à ses tweets intempestifs, visait à le faire apparaître comme un cow-boy solitaire, un électron libre qui fait fi des règles établies et des conventions… Le paradoxe est là: Trump a beau être le portrait craché de Charles Logan, il s’est fait élire en jouant les Jack Bauer.

Lisa Fremont Journaliste

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