Médias / Monde

Les leçons chinoises de la guerre contre les fake news

Temps de lecture : 9 min

Où l’on comprend que les fausses nouvelles n’ont pas fini de plomber l’Occident.

Dans une école technique de Jinan, le 29 janvier 2018 | Greg Baker / AFP
Dans une école technique de Jinan, le 29 janvier 2018 | Greg Baker / AFP

Les preuves sont là, et elles sont accablantes: les fake news ont envahi nos fils d’actualité, nos scènes politiques, nos vies. Face à ce phénomène de «post-vérité», les spécialistes, le monde politique et le public semblent avoir plébiscité des réglementations gouvernementales plus nombreuses et plus pertinentes pour encadrer les groupes de presse et les géants des nouvelles technologies.

Au lendemain du scandale de Cambridge Analytica, qui a embrasé Facebook en mars 2017, le sénateur américain Lindsey Graham a appelé à une réglementation plus stricte des activités de Facebook. En juillet 2018, le représentant américain Steve King est allé encore plus loin, en proposant de nationaliser toutes les plates-formes de réseaux sociaux.

Selon une étude publiée en février dernier, les citoyennes et citoyens américains sont du même avis, quelle que soit leur orientation politique: la majorité se déclare favorable à un encadrement plus strict des entreprises de la tech.

«Rumeurs» à la pelle

Le cas de la Chine nous montre cependant que les initiatives de ce type ne permettent pas d’éradiquer les fake news. Et cet exemple mérite d’être pris au sérieux, car Pékin s’intéresse au problème depuis bien longtemps: il faisait déjà la chasse aux fausses informations –ce que le gouvernement chinois appelle les «rumeurs»– à l’époque de la généralisation d’internet, à la fin des années 2000.

Les exemples ne manquent pas. En 2008, des bruits affirmant que des asticots avaient été retrouvés dans des mandarines du Sichuan ont fait baisser les ventes de ces fruits dans tout le pays.

En 2011, au lendemain d’un séisme et d’une catastrophe nucléaire au Japon, des messages non vérifiés ont commencé à circuler sur la plate-forme de messagerie instantanée QQ, qui évoquaient le pouvoir magique du sel –offrant selon eux une protection contre les radiations– et parlaient d’une pénurie potentielle de ce même sel; des foules se sont alors ruées dans les marchés pour en acheter.

Certaines rumeurs ont même été jusqu’à concerner les hautes sphères politiques. En 2013, au lendemain du procès de Bo Xilai, ancien membre du Politburo, la fausse annonce d’un coup d’État pro-Bo imminent s’était rapidement propagée.

Mesures drastiques

La même année, peu après l’arrivée au pouvoir du dirigeant chinois Xi Jinping, le gouvernement chinois a lancé une campagne de lutte contre les rumeurs en ligne: il a fermé de nombreux comptes sur le principal réseau social du pays, Sina Weibo; il a ordonné aux sites concernés de «rectifier leurs fautes»; il a fait incarcérer les personnes accusées d’avoir colporté de fausses informations de leur cru; il a infligé des sanctions à des dissidentes et dissidents ainsi qu’à des leaders d’opinion.

En 2015, une autre vague de mesures répressives anti-désinformation ont eu raison de 165 comptes internet, accusés d’avoir propagé des fausses nouvelles sur divers sujets –parmi lesquels les turbulences boursières, les explosions de Tianjin et le 70e anniversaire de la guerre avec le Japon. L’année 2017 a également vu le lancement d’une campagne de lutte contre les fausses publicités en ligne, la violation des droits d’auteur et la contrefaçon.

À la même époque, la Chine a mis en place de nombreuses mesures préventives anti-fake news. En 2016, dans une nouvelle loi sur la cybersécurité, Pékin a criminalisé la conception et la diffusion de rumeurs en ligne susceptibles de «porter atteinte à l’ordre économique et social».

Les réseaux sociaux doivent se contenter de diffuser des articles ou des liens provenant de médias officiels.

En 2017, une loi intitulée «Dispositions pour l’administration des services d’information numérique» a exigé des sites d’actualité en ligne qu’ils diffusent des informations publiées par des organes de presse reconnus par le gouvernement, sans «déformer ou falsifier les informations». Les réseaux sociaux n’ont donc plus le droit de publier leurs propres articles ou de diffuser des informations sans citer leurs sources: ils doivent se contenter de diffuser des articles ou des liens provenant de médias officiels.

Cette année, le gouvernement a instauré une nouvelle réglementation obligeant les services de microblogging à mettre en place un «mécanisme anti-rumeurs», qui implique notamment d’annoncer l’existence de nouvelles fake news et de les réfuter. Les modalités concrètes de cette nouvelle législation demeurent bien nébuleuses; reste que le filtrage et la réglementation des informations en ligne incombent désormais en grande partie aux entreprises concernées. Les réseaux sociaux suspectés de faciliter la propagation des rumeurs ont également été visés par une enquête des autorités chinoises.

En 2016, Pékin a demandé au moteur de recherche Baidu de supprimer des publicités non vérifiées, de réviser ses procédures encadrant les référencements payants, et de rembourser les pertes provoquées par la diffusion de fake news.

L’année dernière, les services de cybersécurité nationaux et provinciaux du pays ont enquêté sur les principales plates-formes de réseaux sociaux du pays, notamment WeChat, Weibo et Baidu Tieba; ils y ont trouvé des messages contenant «violence, terreur, rumeurs et obscénité». Les entreprises concernées ont en retour présenté excuses, autocritiques et promesses d'une autorégulation renforcée. En juin 2018, les autorités ont ordonné au moteur de recherche Sogou de faire disparaître les publicités de Douyin, une application vidéo en vogue, qui «insulteraient» selon elles «héros et martyrs».

Sentiment d'insécurité sociale

Les mesures chinoises seraient complètement irréalisables –et indésirables– dans une démocratie. Et à vrai dire, elles n’ont pas réellement porté leurs fruits. La réglementation n’a pas empêché la propagation des rumeurs, et les intox sont encore légion sur le web. Selon le dernier rapport publié par Tencent, 180.000 comptes publics WeChat ont été pénalisés l’année dernière pour avoir diffusé de fausses informations.

La propagation des fake news n’est pas uniquement imputable à l’existence des nouvelles technologies. En Chine, les rumeurs sont avant tout alimentées par un profond sentiment d’insécurité sociale, par la politisation et la commercialisation grandissantes de l’information et par un désir irrépressible d’expression de soi.

Certaines rumeurs chinoises visent des personnalités politiques de haut rang, mais la plupart des intox et des racontars se concentrent sur les questions sociales les plus brûlantes du moment –nourriture, santé, environnement. Selon le China Daily, 75% des fake news appartiennent à cette catégorie.

L’année 2017 a été le théâtre d’un énorme scandale (imaginaire): une histoire de plastique retrouvé dans des algues alimentaires. Les autorités se sont empressées de démentir la rumeur, en vain: les ventes d’algues ont chuté et des entreprises innocentes en ont fait les frais.

L’industrie multimilliardaire de la langoustine a elle aussi été visée par de multiples rumeurs. Les utilisateurs et utilisatrices des réseaux sociaux aiment échafauder des hypothèses sur tout et rien: on se demande si les langoustines sont des vers qui se nourrissent d’ordures, ou bien si elles n’ont pas été introduites et génétiquement modifiées par l’armée japonaise pour se débarrasser des cadavres chinois.

La pollution de l’air fait elle aussi l’objet de fausses informations. Un smog persistant enveloppe le nord de la Chine depuis 2013, parasitant écoles, trajets aériens et chantiers, et les internautes se perdent en conjectures quant à son origine. Selon une rumeur particulièrement populaire, il proviendrait de la combustion de charbon uranifère découvert récemment en Mongolie-Intérieure.

[Le] phénomène reflète un besoin bien précis, celui du «sentiment de sécurité» quant aux besoins fondamentaux du quotidien.

Ces dernières années, d’autres rumeurs ont visé la qualité des nappes phréatiques, la dangerosité des batteries au lithium ou encore les effets cancérigènes des téléphones portables.

Les discussions consacrées aux préoccupations sociales sont celles qui colportent le plus d’intox –un phénomène qui reflète un besoin bien précis, celui du «sentiment de sécurité» (anquan gan) quant aux besoins fondamentaux du quotidien (nourriture saine, air propre).

Ce sentiment pousse une quantité non négligeable de Chinoises et de Chinois de la classe moyenne à migrer ou à acheter des propriétés en Occident pour leurs enfants. À court terme, cependant, l’angoisse pousse de nombreuses personnes vers ces chambres d’écho que sont les réseaux sociaux, là où les fables et les exagérations ne feront qu’intensifier leur sentiment d’insécurité et d’incertitude.

Méfiance envers les médias

Les fake news profitent également du climat instauré par la simultanéité de la politisation et de la commercialisation de l’information. L’État-parti a de plus en plus recours à la propagande depuis que Xi est arrivé au pouvoir, si bien que le public voit désormais la majorité des médias d’un mauvais œil. Lorsque Pékin qualifie une information de rumeur, les citoyennes et citoyens en déduisent simplement que le gouvernement cherche à enterrer une information véritable.

Il faut également souligner que les forces commerciales, qui ont initialement fait naître un journalisme (d’investigation, critique) d’un nouveau genre, ont érodé la qualité de la presse. Au fil de la dernière décennie, les médias chinois ont été au centre d’une série de scandales de corruption.

Les géants d’internet n’ont pas fait exception. En 2016, Baidu a été mis en cause dans la mort d’un étudiant; le moteur de recherche lui avait fait découvrir des traitements anticancéreux aussi douteux qu’onéreux. Cette année, l’agrégateur d’informations Toutiao aurait publié des publicités pour de faux médicaments ciblant les habitantes et habitants de certaines villes.

Selon la sociologue de Harvard Ya-Wen Lei, qui vient de consacrer un ouvrage au domaine public en Chine, la confiance dans les médias traditionnels s’est effondrée entre 2002 et 2008; elle serait désormais inférieure à 43 %. La satisfaction des utilisateurs et utilisatrices des réseaux sociaux chinois a elle aussi chuté –73,4 % en 2014 contre 67 % en 2016– et l’objectivité des plates-formes a été jugée particulièrement faible (41%).

Les internautes ont parfaitement conscience de cette situation. Beaucoup décident de dévoiler la vérité à leur manière, en diffusant des informations supposées exactes auprès de leurs proches –souvent des intox, ce qui participe à leur propagation.

Si les rumeurs sont souvent considérées comme néfastes, certaines d’entre elles remplissent néanmoins une importante fonction sociale. En Chine, les mélanges de satire sociale et de mèmes amusants permettent au public d’écorner les restrictions gouvernementales visant la sphère publique.

Parmi les mèmes populaires, on en trouve qui se moquent de l’arrogance de Xi, persuadé de gagner la guerre commerciale. Une image le représente sous les traits de Winnie l’ourson déguisé en super-héros, une autre montre Winnie en train de couler, éjecté du pouvoir par ses adversaires politiques.

Cette année, la Chine a mis fin à la limite des mandats présidentiels de Xi. Au lendemain de cette décision, un grand nombre d’utilisateurs et d'utilisatrices de Weibo ont utilisé des expressions évasives –«mon empereur», «monter sur le trône», «mandat à vie», «immigration», «la ferme des animaux», «restauration»…– pour faire entendre leurs critiques, ce qui a engendré une nouvelle vague de censure en ligne.

Crise systémique et mécanisme de survie

La Chine est rarement érigée en exemple à suivre. Mais lorsqu’il s’agit des fake news, ce pays demeure riche d’enseignements. La réglementation ne pourra à elle seule avoir raison des intox. Le public américain a ceci de commun avec celui chinois qu’il s’inquiète de plus en plus au sujet des besoins fondamentaux –santé, pureté de l’eau, sécurité à l’école. L’insécurité peut engendrer de l’angoisse, une vision cynique de la politique et de la méfiance à l’égard des sources d’information traditionnelles.

Aux États-Unis, cette méfiance est aggravée par l’environnement médiatique fortement polarisé et commercialisé. Quant à la politisation des médias, la situation américaine n’est pas comparable avec celle que l’on observe en Chine, mais les récentes attaques de Donald Trump contre la presse –et le fossé grandissant qui sépare médias de gauche et médias de droite– a suscité de vives inquiétudes quant à l’avenir de la liberté de la liberté de la presse.

Le «mercantilisme extrême» du système médiatique, décrit par le chercheur Victor Pickard de l’Université de Pennsylvanie, a par ailleurs engendré une tension qui traverse tout le milieu du journalisme: faut-il vendre l’information comme un produit ou bien offrir du contenu de service public? Nombre de journalistes choisissent la première option.

Lorsque l’avenir des États-Unis inquiète un grand nombre de personnes, les rumeurs peuvent être de saines sources de satires, de défoulement, voire de mobilisation.

Si l’’exemple chinois prouve une chose, c’est que les fake news n’ont pas fini de plomber l’Occident. Aux États-Unis, il faudra bien plus qu’un nouvel encadrement légal des réseaux sociaux –et bien plus qu’une nouvelle personne à la Maison Blanche– pour restaurer la confiance des citoyennes et citoyens envers leur système politique, leur société et leurs organes de presse.

Rappelons toutefois que les rumeurs ne sont pas toujours néfastes. Lorsque l’avenir des États-Unis inquiète un grand nombre de personnes (de tous bords politiques), elles peuvent être de saines sources de satires, de défoulement, voire de mobilisation. La propagation des fake news peut être à la fois le symbole d’une crise systémique et un mécanisme de survie. Voilà pourquoi elles ne disparaîtront pas de sitôt, en Chine comme en Amérique.

Maria Repnikova Professeure associée en communication

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