Parents & enfants / Société

Nostalgie des vacances d'antan

Temps de lecture : 6 min

Pour la famille M. tous les étés, c’était le Portugal dans la petite ville de Tires. Des vacances qui ont marqué Sandy, aujourd’hui âgée de 30 ans, qui en parle toujours avec la même nostalgie.

Le village de Tires. | Sandy M.
Le village de Tires. | Sandy M.

«Ça met du baume au cœur», soupire Sandy en se remémorant ces mois d’été passés au Portugal. Chaque début août, toute la famille M. embarquait à bord de la Volvo grise et traversait la France puis l’Espagne jusqu’à Tires, un petit village situé dans la municipalité de Cascais, sur la côte ouest du Portugal.

Cette année, cette Parisienne serveuse dans un restaurant a travaillé tout l’été. «Mais je pars en octobre», assure-t-elle. Alors pour que le temps passe plus vite, Sandy convoque parfois les nombreux souvenirs du Portugal comme pour faire revenir un temps qui n’est plus. «Je suis quelqu’un de très nostalgique», confie-t-elle avec un large sourire.

«La nostalgie, c’est une forme de souffrance. La souffrance de ce qu’on a perdu mais dont on a plaisir à se souvenir», explique José Polard, psychologue et psychanalyste qui s’est beaucoup penché sur ce sentiment «doux-amer» comme il le qualifie. «C’est un travail psychique pour retrouver un temps passé alors qu’on est dans le temps présent. L’effort qui est demandé, c’est de revenir à la réalité.» Mais le psychologue tient à insister sur un point: «Ce n’est pas négatif, c’est même plutôt bon signe! Il n’y a de nostalgie que parce qu’il y a eu du plaisir. Si on est nostalgique de nos vacances, c’est qu’elles ont été bonnes. C’est un mal pour un bien!»

On a donc plaisir à s’en souvenir, comme Sandy, intarissable dès qu’il s’agit de parler du mois d’août. Elle attend toujours avec impatience de retrouver l’air marin et le calme de Tires.

Chaque année, Sandy partait avec ses parents, ses grands-parents, sa grande sœur et son grand frère. | Sandy M.

Si devant la famille elle «[s]e tenai[t] à carreau», dès que sa mère avait le dos tourné, elle en profitait pour faire les 400 coups avec sa cousine, avec qui elle n’a que trois ans d’écart. Chaque année, les deux copines se retrouvaient et l’été devenait vite le temps des amours et des rencontres. «On disait qu’on allait à la plage, mais en fait, on allait voir des garçons. C’était mes premiers flirts, mes premières amourettes. On passait la nuit dans les discothèques de la plage», lâche-t-elle en baissant la voix, comme si c’était encore un secret.

Pour Sandy, le souvenir de ces vacances est irrémédiablement associé à celui de sa cousine, mais surtout à un sentiment de liberté, jamais retrouvé pendant l’année. Rien de plus normal pour José Polard, selon qui la nostalgie des vacances naît en grande partie de cette insouciance, d’un temps sans contrainte, sans impératif. «Ça rappelle l’enfance en quelque sorte.»

Désenchantement

Difficile alors de refouler une larme quand vient la fin de l’été. Cette tristesse, propre à la nostalgie est la conséquence du plaisir qu’on y a ressenti. «Chacun d’entre nous passe par ce petit moment de dépression qui n’est pas grave, mais qui nous saisit quand on revient à son quotidien, commente José Polard. On ressent une sorte de petit désenchantement. Il faut alors se souvenir de ce qu’on a vécu, tout en réinvestissant le temps présent.»

Pour Sandy, les retours aussi étaient difficiles. «Je n’avais pas hâte de rentrer car je savais que j’allais devoir retourner à l’école, retrouver ma vie à Paris. Dans notre appartement, je partageais ma chambre avec ma sœur alors quand j’étais dans la maison au Portugal, c’était le rêve car j’en avais une pour moi toute seule!», insiste-t-elle. «Je savais déjà que ce pays allait me manquer.»

José Polard abonde: «À l’origine, la nostalgie a été définie par un médecin suisse comme un trouble psychiatrique, une dépression due au mal du pays. Il l’avait observé chez des soldats souffrant de vivre loin de chez eux. D’ailleurs, nostalgie est la contraction du préfixe “nos” qui signifie revenir et “agie”, la douleur. Le mot a ensuite été investi par le courant littéraire du romantisme et est devenu ce pourquoi nous l’employons aujourd’hui: un sentiment, une émotion».

«De rares personnes n’arrivent pas à revenir dans le présent qui leur est devenu insupportable»

José Polard

Si le retour au quotidien est difficile, ce dernier reprend rapidement ses droits. «Même si au début, j’étais un peu ronchon, ça finissait par passer, admet Sandy, surtout parce que je savais qu’on allait y retourner l’été d’après.» Une consolation qui lui permettait d’attendre les onze mois qui la séparaient du Portugal.

On finit par s’y faire, résume José Polard et pour vaincre la nostalgie, rien de mieux que de ressortir les objets ramenés de ce paradis perdu: «Ils sont porteurs de cette nostalgie car ils sont les témoins de ce qu’on a vécu et nous permettent de nous replonger dans nos souvenirs». Un magnet pour le frigo, une carte postale, le bracelet qu’on nous a offert, la pierre ou le galet qu’on a ramassé sur la plage. «D’ailleurs, quand les gens ouvrent leur malle à souvenirs, elle est souvent pleine de ce qu’ils ont ramené de leurs vacances.»

Le sens de sa vie

Mais pour certaines ou certains, se remémorer devient une épreuve. «De rares personnes n’arrivent pas à revenir dans le présent qui leur est devenu insupportable. Elles ne parviennent pas à sortir de la rêverie et à faire la transition avec le temps passé. Alors elles se réfugient dans leurs souvenirs et désinvestissent complètement leur quotidien.» Si ce phénomène dépressif est très peu fréquent, nombreuses et nombreux sont ceux qui, la nostalgie devenant trop douloureuse, décident de ne pas revenir au temps présent.

Une situation que le psychanalyste a eu l’occasion d’observer: «Quand le retour de vacances est marqué par une très forte nostalgie, on peut être amené à remettre en question le sens de sa vie ou de son travail, par exemple. J’ai vu des gens changer de travail, changer radicalement leur façon de vivre après leurs vacances», dont ils n’arrivent pas à faire le deuil. «J’y ai déjà pensé», confie Sandy. En riant, elle raconte qu’à 17 ans, elle a annoncé à sa mère vouloir rester au Portugal «pour ouvrir un kebab ou un fast-food». Une idée vite oubliée.

Cette résignation est d’autant plus acceptée que l’adolescente, aujourd’hui trentenaire, savait qu’elle y retournerait. Qu’elle retrouverait ces rituels qui rythmaient les vacances et qu’elle ne se lasse pas de décrire: «On partait toujours à plusieurs voitures, avec toute la famille et on s’arrêtait sur une aire d’autoroute pour pique-niquer tous ensemble. C’étaient déjà les vacances, plaisante-t-elle. Dès que j’arrivais, j’allais toujours me jeter dans la piscine. C’était la première chose que je faisais après avoir posé un pied dans la maison et j’étais la seule à faire ça».

Avant la piscine, Sandy avait l’habitude de se baigner dans une bassine. | Sandy M.

Des rituels, le mois d’août n’était fait que de ça: le samedi au marché, les feux d’artifice sur la plage, le repas des sardines ou le barbecue annuel avec tous les membres de cette grande famille. «Un jour, on a dû manger dans le garage tellement on était nombreux, se souvient-elle, on répétait chaque année tous ces événements parce que ça nous plaisait. Ça nous aurait manqué si on ne l’avait pas fait.»

«C’est comme une tradition», résume Sandy. Une tradition qu’il faut perpétuer tous les ans. «J’ai un lien très précieux avec le Portugal, je suis obligée d’y retourner chaque année.» Après un silence, elle reprend: «Je suis obligée d’y retourner chaque année, car ma maman est enterrée là-bas». Depuis le décès de sa mère il y a près de trois ans, les anecdotes sont devenues des souvenirs qu’il ne faut surtout pas oublier. Alors pour tenter de faire revivre un temps passé qui ne sera jamais plus, la jeune femme les revit avec sa fille de 3 ans.

L’hiver dernier, elles sont allées au Portugal, juste toutes les deux. Presque sans y croire, Sandy explique: «Inconsciemment, je suis retournée dans tous les endroits où j’allais avec ma mère. J’ai reproduit nos rituels et en même temps je lui racontais des anecdotes sur mon enfance et ce que j’ai pu faire là-bas… Je donnerais n’importe quoi pour pouvoir revenir en arrière. Je suis quelqu’un de très nostalgique. Mes vacances d’enfance me manquent et j’ai besoin, chaque année, de les retrouver». Mais très vite son visage s’illumine: «Heureusement, à chaque fois que j’y retourne, c’est comme si rien n’avait changé».

Coline Vazquez Journaliste indépendante

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