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L'église préconise-t-elle l'autoflagellation?

Christopher Beam, mis à jour le 01.02.2010 à 17 h 06

Petite histoire de la mortification.

jean paul II/Reuters

jean paul II/Reuters

Selon l'auteur d'un livre retraçant le parcours de Jean-Paul II, l'ancien pape pratiquait l'autoflagellation pour se sentir plus proche de Dieu. Cette révélation soulève une interrogation: la doctrine catholique recommande-t-elle l'usage du fouet à ses fidèles?

Non. Officiellement, l'Eglise catholique ne préconise pas l'autoflagellation. Plusieurs papes ont cependant soutenu cette pratique; par ailleurs, selon certaines interprétations, quelques passages du Nouveau Testament semblent approuver une telle démarche. Dans une encyclique de 1962, le pape Jean XXIII écrivait ainsi: «Ne serons-nous pas mus par la grâce de Dieu à nous infliger à nous-mêmes quelques souffrances et privations volontaires?» Les épîtres de Paul comptent parmi les premiers textes mentionnant l'autoflagellation (on parle aussi parfois de «mortification»). Ont peut ainsi lire dans son épître aux Romains: «Si vous vivez selon la chair, vous mourrez. Mais si par l'Esprit vous faites mourir les œuvres du corps, vous vivrez.» Un sentiment à nouveau exprimé dans son épître aux Colossiens: «Mortifiez donc vos membres terrestres.» Des siècles durant, les catholiques les plus fervents ont donc pratiqué une forme «modérée» d'autoflagellation (à l'aide d'une simple ceinture ou d'un fouet de type chat à neuf queues appelé «discipline»). Certains s'y adonnent encore. Mais la pratique s'est faite plus rare dans les années 1960 (après le Concile de Vatican II), et les fidèles en parlent rarement en public. (Dans le Da Vinci Code, les membres de l'Opus Dei -une secte catholique- pratiquent l'autoflagellation).

Le concept de châtiment corporel auto-infligé est peut-être aussi ancien que la religion elle-même, mais sa déclinaison catholique  (appelée mortification de la chair) trouve quant à elle son origine dans l'Europe du IVe siècle. Dans l'Empire romain d'alors, les chrétiens prouvaient leur foi en devenant des martyrs. Lorsque l'empereur Constantin met un terme à leur persécution (ce qui signe la fin du martyre systématique), les chrétiens commencent à réfléchir à une nouvelle façon de témoigner de l'intensité de leur foi. Chez les moines, la tendance se fait à l'ascétisme; ils partent dans le désert, jeûnent pendant des jours et des jours. On dénombre ainsi de nombreuses formes de sacrifice de soi: dormir sur une planche, marcher sur un sol glacé, porter une tunique en poil de chameau des plus inconfortables... Cette pratique s'inspire directement de la philosophie platonicienne: selon le philosophe, seule la mort est à même d'apporter la sagesse.

Plusieurs saints ont pratiqué la mortification. Au XVIe siècle, Thomas More s'imposait le port d'une tunique de crin. Sainte Marguerite-Marie Alacoque s'infligea de nombreuses blessures pendant l'enfance; elle alla même jusqu'à graver le nom de Jésus sur sa poitrine. Saint Pio de Pietrelcina, né au début du XXe Siècle, pratiquait lui-aussi la mortification (et aurait présenté des stigmates). Certains chrétiens ont mis en scène leurs pratiques autodestructrices de la façon la plus spectaculaire qui soit: ainsi, les Flagellants (célèbre mouvement chrétien du XIIIe siècle) parcouraient l'Europe de ville en ville, et organisaient diverses processions; l'autoflagellation y jouait un rôle central. Le Vatican fit interdire leur mouvement en 1261; ils furent ensuite considérés comme des hérétiques. Au début du XVe siècle, l'Inquisition espagnole condamna au bûcher nombre d'entre eux.

Les théologiens ont élaboré diverses théories de nature à justifier l'existence de la mortification. Elle est le plus souvent décrite comme un acte de pénitence, ou comme une punition préventive permettant de prévenir une faute future. D'autres la voient comme un rite purificateur. Quelques spécialistes privilégient une approche neurobiologique: selon eux, la douleur externe a tendance à réduire la conscience de soi et le sentiment d'individualité -ce qui peut donner l'impression d'être plus proche de Dieu.

L'autoflagellation existe dans d'autres religions. De nombreux musulmans chiites célèbrent l'Achoura (qui commémore le meurtre d'Hussein, petit-fils de Mahomet) en se fouettant le dos avec des fouets garnis de lames tranchantes, les «zanjirs». Durant le festival hindou du Thaipusam, on pratique le rituel du kavadi, durant lequel les participants s'infligent des blessures avec des piques et des crochets. Pendant les danses du soleil, les indiens d'Amérique se percent la peau et pratiquent la suspension corporelle. Enfin, en Afrique et en Amérique du Sud, on pratique souvent une circoncision sans anesthésie chez les adolescents lors de certains rites de passage.

Christopher Beam

Traduit par Jean-Clément Nau

L'Explication remercie Ariel Glucklich et le révérend Stephen Fields de l'Université de Georgetown.

Image de une: Jean Paul II en 1993, REUTERS.

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