Égalités / Société

On peut mépriser Élisabeth Lévy et s’asseoir à sa table

Temps de lecture : 6 min

Il peut être jouissif de détricoter ses propos sur scène plutôt que sur Twitter ou par tribunes interposées.

Le meilleur moyen de les faire taire n’est-il pas de leur prouver qu’elle et il ont tort? | David Clode via Unsplash License by
Le meilleur moyen de les faire taire n’est-il pas de leur prouver qu’elle et il ont tort? | David Clode via Unsplash License by

L’un des premiers bénéfices immédiats d’une désertion de Twitter réside dans le fait que quand on parle à votre place, vous n’en savez rien. Et pouvez donc en avoir strictement rien à foutre.

J’ignorais, avant le SMS d’un ami, que des personnes (souvent bien intentionnées) débattaient à l’envi sur Twitter de ce que j’étais «venue faire dans cette galère». Cette galère, c’est la première Université d'été du féminisme organisée par le gouvernement, sous l’égide de la secrétaire d’État Marlène Schiappa. Et à laquelle je devais participer. Je précise ici, et ce, même si je ne dois de justification à personne, que:

  1. J’ai accepté de participer à l’un des débats qui y est organisé, sans avoir préalablement demandé qui d’autre était invité (cela ne m’a même pas traversé l’esprit);
  2. Je serai finalement absente. Certainement pas en raison de la polémique suscitée par la présence de certaines intervenantes et intervenants, mais tout simplement parce qu’à l’heure à laquelle j’étais censée prendre la parole, je serai finalement face à un magistrat pour évoquer une nouvelle affaire de harcèlement dont je fais l’objet (oh trois fois rien, juste un mec qui trouve le temps et l’énergie d’aller sur un champ de tir pour cribler de balles une photo de moi avant de la publier sur Twitter, tout fiérot);
  3. Hormis ma mère et quelques autres, tout le monde se fout bien de ma présence à cet événement, cela n’est pas le sujet.

C’est donc par le biais du SMS de cet ami que j’ai découvert la venue de Raphaël Enthoven, Élisabeth Lévy et Peggy Sastre à l'Université d’été, et que ce sont bien ces trois et seuls noms qui cristallisaient les débats autour de la programmation. J’en ai eu confirmation à la lecture de la tribune publiée par Léa Domenach dans Libération, dans laquelle la journaliste, scénariste et militante féministe, déplore la présence d’icelles et iceux, en arguant que «c’est obliger encore les femmes à justifier leur combat».

0 en féminisme, 20 en conservatisme

Sur le papier, et dans l’absolu, je ne peux qu’être d’accord avec ce constat. En effet, organiser un vaste espace de parole sur le féminisme en présence de celles et ceux qui en sont les ennemis paraît anachronique (et cela concerne selon moi Enthoven et Lévy, pas Sastre). En effet, et j’ai déjà eu l’occasion de le dire ou l’écrire, Élisabeth Lévy –pour commencer par elle– est, pour rester polie et faire l’économie de blagues viticoles qui m’ont d’ailleurs été reprochées, l’antithèse du féminisme. Cette femme ne veut pas du bien aux femmes. C’est une énorme bourrine qui, par conviction ou opportunisme, peu importe, a décrété qu’être une femme était moins pénible, plus valorisant, plus disruptif si on se rangeait du côté des hommes (les pires d’entre eux), et en décrédibilisant toute parole féministe avec les vieux gimmicks: «tas de chouineuses», «c’était mieux avant», «c’est la chasse à l’homme, je prendrais une balle pour eux»… (elle n’a pas dit ça, mais c’est l’idée).

Donc, non, Élisabeth Lévy n’est certainement pas une féministe. Et je comprends, dans le propos de Léa Domenach, que sa présence à l'Université du féminisme peut sonner comme celle d’un climatosceptique notoire à une conférence sur le climat. Mais ça ne suffit pas à la disqualifier ni à déplorer qu'elle soit là. D’autant qu’elle n’est pas invitée pour parler de la taille des poches, de la charge mentale ou de la taxe rose, mais dans le cadre d’un débat sur les réactionnaires. L’intitulé de la discussion à laquelle elle participe est en effet «Peut-on être conservateur et féministe?». Si elle a zéro pointé en féminisme, on peut néanmoins lui octroyer les félicitations du jury en conservatisme, option réac.

Il faut également rappeler que cet événement n’offre pas de tribune au sens strict du terme: Élisabeth Lévy ne va pas être le MC, en solo sur scène, des anti-féministes. Elle sera confrontée à la philosophe Martine Storti, dont on connaît les travaux, l’engagement et la hauteur de vue historique sur les mouvements féministes, et dont je ne doute pas qu’elle saura opposer une réflexion structurée et argumentée à celle de Lévy.

Chiffres, réalité et contexte nous donnent raison

C’est le point crucial, je crois, du risque à s’insurger de la présence de Lévy ou d’Enthoven. S’inquiéter du fait que ces deux-là se voient octroyer un espace de parole est problématique pour au moins deux raisons.

D’abord, ils s’expriment déjà et largement sans qu’on les y ait invités. Élisabeth Lévy dirige le magazine Causeur, Raphaël Enthoven est présent sur les ondes, à la télé, et surtout sur Twitter, Peggy Sastre écrit notamment pour Slate.fr, et si on peut être en total désaccord avec elle parfois –souvent même, c’est mon cas–, on peut au moins lui accorder le fait que ses prises de positions sont un brin plus étayées et développées qu’une putassière et bête couverture de Causeur ou une saillie débile d’Enthoven. L'Université d'été du féminisme constitue certes un canal supplémentaire pour ces expressions, mais enfin, ça n’est pas comme si on les avaient fait émerger.

Ça ne me semble pas insurmontable de détricoter le propos en même temps que Lévy tissera sa litanie anti-islamo-gauchistes-féministes.

Ensuite, et surtout, décréter que leur présence et ce qu’elle et il vont dire (dont on ne sait d’ailleurs rien à ce stade) sont d’ores et déjà un camouflet infligé aux féministes, c’est leur accorder a priori un rôle de vainqueur dans la rhétorique. Alors quoi? On n’est donc pas capable de les remettre à leur place, de leur opposer chiffres, arguments, faits? Le meilleur moyen de les faire taire n’est-il pas de leur prouver qu’elle et il ont tort? La gageure, c’est de s’opposer à eux, de fourbir les armes, de déconstruire leur discours, pas de leur dire de fermer leur gueule avant même qu’elle et il ne l’aient ouverte.

Car les féministes ont, sur ces derniers, et tous ceux qui pensent être plus malins et plus subtils, un atout de poids: nous, les féministes, on a raison, ils ont tort. Les chiffres, la réalité, le contexte nous donnent raison. Eux ne peuvent compter que sur leur verve et leurs raisonnements abscons et fragiles. Et ça ne me semble pas insurmontable de détricoter le propos en même temps que Lévy tissera sa litanie anti-islamo-gauchistes-féministes. Ça peut même être jouissif de le faire IRL, sur la scène de la première Université du féminisme et pas sur Twitter ou par tribunes interposées.

Car c’est l’autre avantage qu’offre ce rassemblement: faire sortir les débats et les divisions (réelles) du féminisme des punchlines vides mais efficaces que le format Twitter autorise, et des tribunes de presse dont le format même fait que c’est la ou le dernier qui a parlé qui a raison. Bref, inscrire les débats et les questionnements dans le réel, avec de vrais gens qui parlent et qu’on peut reprendre quand ils disent de la merde.

Sortir de sa bulle

Cette polémique réside finalement sur un postulat longuement débattu mais jamais tranché: avec qui on parle?

Je suis journaliste pour la télévision, et il arrive (comme en radio) qu’un ou une invitée décide, quand elle apprend le nom des autres invités, de ne finalement pas participer à l’émission. C’est le droit le plus strict de celles et ceux qui s’expriment publiquement de choisir à qui ils se confrontent. Mais il faut bien se demander ce que cela traduit... Deux éléments de réponse:

  1. Un aveu de faiblesse: si je refuse un duel, c’est que j’ai peur de perdre. Alors qu’il faudrait opposer la solidité des faits (ON A BESOIN DU FÉMINISME NOM DE DIEU) à l’apparat fragile et télégénique des polémistes professionnels;
  2. Une traduction de l’entre-soi, de la bulle: «Je ne veux parler qu’avec ceux avec qui je suis d’accord, ou qu’au moins, je respecte».

Si on ne veut discuter et débattre qu’avec des gens avec qui on est a priori d’accord, ça s’appelle un barbecue entre potes ou un club de philatélie.

Nadia Daam Journaliste

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