Monde

Obama, le président qui jette un froid

Jacob Weisberg, mis à jour le 01.02.2010 à 18 h 43

La distance du chef d'Etat américain fait du tort à son image et à son parti.

En élisant un sénateur républicain, les électeurs habituellement libéraux du Massachusetts voulaient sûrement manifester leur mécontentement sur un grand nombre de sujets: le fort taux de chômage, la faiblesse de l'économie, le projet de réforme du système de santé sur le point d'être voté par le Congrès, et l'expansion du gouvernement en général. Mais à en croire les sondages, ils exprimaient aussi une certaine grogne, qui trouve un écho dans tout le pays, à l'égard du président Barack Obama lui-même. Peu de gens détestent Obama ou mettent en doute sa légitimité, contrairement à Bill Clinton et George W. Bush. Mais si l'Amérique moyenne n'est pas tombée sous le charme, il faut sans doute chercher davantage du côté de son caractère que de celui de sa politique.

Obama a une façon de communiquer avec les gens diamétralement opposée à celle d'un Clinton, d'un Bush ou d'un Ronald Reagan. Ces présidents-là étaient des sociables. Ils créaient un lien avec les autres en se basant sur des sentiments, des expériences et des intérêts communs. Reagan y excellait à la télévision. Bush le faisait plutôt mieux en personne et pas si bien sur le petit écran. Clinton pouvait le faire les yeux fermés et sans les mains. Mais pour ces trois-là, créer un lien émotionnel faisait partie intégrale de leur panoplie politique. Conséquence, les gens les adoraient ou les haïssaient, voire les deux à la suite, mais le juste milieu était rare.

L'impassibilité et le détachement d'Obama le rangent dans une catégorie distincte, aux côtés de Lincoln (pour les aspects positifs) et de Jimmy Carter (les négatifs). Sa relation avec le monde est avant tout rationnelle et analytique, plutôt qu'intuitive ou émotionnelle. Comme il le reconnaît lui-même dans l'entretien avec George Stephanopoulos accordée au lendemain de la victoire de Scott Brown, sa tendance à se concentrer sur l'essentiel peut le faire paraître lointain et technocratique. Si beaucoup continuent d'éprouver à son égard une admiration profonde, peu sortent d'un entretien avec lui avec l'impression de s'en être rapprochés. Il n'est pas chaleureux, il n'est pas loyal, il ne tisse pas de liens solides avec ses semblables. Ses plus fervents admirateurs ont tendance à exprimer un amour pour les idées qu'il incarne et qu'il représente -l'Amérique transcendant son histoire raciale, une société plus juste et plus unie, la rationalité, la sagesse dans les prises de décision, etc- pas pour l'homme lui-même.

Rationnalisme, arrogance

Cette impression de se tenir à distance des autres, des organisations et des causes se retrouve tout au long de la biographie d'Obama. À Chicago, en politique, on apprend vite à situer les gens dans la grande histoire de la ville. On y trouve la vieille machine Daley [maires de père en fils] basée sur l'ethnie et les circonscriptions. Il y a les libéraux réformateurs (notamment mes parents et leurs amis dans les années 1970) qui s'y opposent. Il y a le mouvement Harold Washington, qui a porté les noirs vers la tendance politique dominante et a fini par tuer la machine. Depuis 1989, le maire Daley, deuxième du nom, dirige une synthèse de ces éléments. Pour celui qui connaît bien cette histoire, il n'est pas difficile de situer une personne originaire de Chicago -comme David Axelrod ou Rahm Emanuel- par rapport à cette structure politique. Ce qui est curieux avec Obama, c'est que bien qu'il soit arrivé à Chicago en 1985 et qu'il y ait commencé sa carrière, il n'a jamais vraiment intégré le peloton. Il a participé à la vie politique tout en gardant tranquillement ses distances.

Ce curieux sentiment d'éloignement caractérise la relation d'Obama avec toutes les institutions auxquelles il a appartenu-la Punahou School d'Honolulu, l'université de Columbia, la faculté de droit d'Harvard, celle de l'université de Chicago, le sénat de l'Illinois et enfin la chambre haute du Congrès. Obama a réussi d'un point de vue professionnel, il s'est fait des amis partout où il est allé mais n'a jamais renoncé à son individualité au profit du plus grand nombre. Le seul endroit où il affirme avoir ressenti une sensation d'appartenance à une communauté est à la Trinity Church de Chicago, en écoutant les sermons du révérend Jeremiah Wright. Mais même à ce moment-là, comme il le décrit dans Les rêves de mon père, ce sentiment se teintait d'une certaine ambiguïté: «Une partie de moi continuait de penser que cette communion du dimanche simplifiait notre condition, en quelque sorte, qu'elle pouvait parfois déguiser ou escamoter les conflits qui existaient si réellement parmi nous.»

L'interprétation d'Obama par lui-même exprimée dans ce livre est si subtile et convaincante qu'elle a largement pris le pas sur toutes les autres. En racontant son histoire à travers le prisme de l'absence de son père, le fils tente d'expliquer comment la découverte de son identité l'a aidé à mûrir et à passer de la colère et du cynisme à un sentiment plus profond d'engagement social. Mais le manque d'attaches profondes ou de relations intimes dans sa vie est un sujet tout à fait différent. Quitte à spéculer, il faudrait plutôt chercher du côté de sa relation avec sa mère. À 10 ans, lorsqu'il habitait en Indonésie, celle-ci envoya le petit Barry à Hawaii chez ses grands-parents. Elle le rejoignit après son deuxième divorce, mais lorsqu'elle repartit pour l'Indonésie plusieurs années après, son fils alors adolescent choisit de rester vivre à Hawaii. Cette relation clairement affectueuse mais physiquement distante semble avoir fait d'Obama une personne d'une autonomie hors du commun.

Pour un politicien, un grand degré d'autosuffisance émotionnelle est à la fois un atout et un inconvénient. Côté positif, cela contribue au rationalisme d'Obama, à sa capacité à garder la tête froide en temps de crise et à l'impartialité de sa prise de décision. Côté négatif, on peut l'interpréter comme de la froideur, de la réserve ou de l'arrogance. Sous un angle un peu différent, il est plutôt sain qu'Obama n'ait pas besoin d'être aimé par les foules pour se sentir approuvé dans ce qu'il fait. Le problème est que les gens semblent attendre de lui bien davantage que ce qu'il est capable de donner.

Jacob Weisberg, président et rédacteur en chef de Slate Group

Traduit par Bérengère Viennot

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Image de une: Barack Obama pendant la campagne, le 3 novembre 2008. REUTERS/Jason Reed

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