Monde

La Suède ou le deuil d’un modèle social

Temps de lecture : 11 min

Il existe en suédois un mot qui résume à lui seul pourquoi le sentiment de cohésion du pays a volé en éclats.

Dans le district de Kungsholmen, à Stockholm | 
Jon Flobrant via Unsplash License by

Il est assez rare que des idéaux politiques finissent au rayon nostalgie. Ceux qui connaissent le succès vivent dans la rue et la vie quotidienne, ceux qui périssent le font dans l’obscurité.

En ce moment, le Nordiska Museet, le grand musée d’anthropologie de Stockholm, abrite une exposition dédiée à un mot, un seul, qui jusqu’à une période récente insufflait un souffle vital à la Suède et qui aujourd’hui hante sa politique nationale par son absence.

Ce mot, c’est folkhemmet, et l’idéal qu’il incarne –tout comme le vide laissé par son absence– contribue à expliquer la résurgence du populisme réactionnaire secouant l’ordre politique du pays et du continent tout entier. Il se trouve que folkhemmet n’a pas d’équivalent en anglais [et en français non plus, ndt]. La traduction littérale –«la maison des personnes»– est un peu poussive, mais elle en capture le concept principal: celui du foyer.

L’exposition du Nordiska Museet rend très clairement cette idée. Elle montre la reconstitution complète d’un appartement de la fin des années 1940, construit par le gouvernement pour un travailleur qualifié et sa famille. Aux yeux des visiteurs et visiteuses contemporaines, cet appartement peut sembler exigu, mais loin d’être miteux –les placards de cuisine pastel passeraient même facilement pour du rétro-chic.

À l’époque où il a été réalisé, ce foyer représentait une prospérité quasiment inimaginable pour la famille qui y vivait: il avait l’eau courante, chaude et froide, un accès à une buanderie commune, des espaces de rangement, des fondations et des murs extérieurs en béton bien solide. Mais par-dessus tout, en termes d’idéal de folkhemmet, ce foyer n’était pas une récompense, quelque chose que la famille avait dû mériter en réalisant une action extraordinaire. Cet appartement, cette famille le méritait par sa simple appartenance à la communauté suédoise.

Ordre communautaire

L’histoire avait commencé ailleurs. Le mot vient de l’allemand Volksgemeinschaft, ou «communauté du peuple», que plus personne n’utilise parce qu’il était devenu un slogan nazi. L’expert en sciences politiques de droite Rudolf Kjellén l’introduisit au début du XXe siècle en Suède, où le leader social-démocrate Per Albin Hansson s’en empara et le transforma en slogan politique et en programme de gauche.

Dans un discours en 1928, Hansson déclara: «Dans un bon foyer, il n’y a [...] ni préférés, ni beaux-enfants. Personne n’est moins bien traité que les autres. Personne ne tente d’obtenir des avantages aux dépens d’un autre; les forts n’oppriment pas les faibles. [...] Appliqué à la société dans son ensemble, ceci demanderait que nous démolissions toutes les barrières sociales et économiques qui répartissent aujourd’hui les citoyens en privilégiés et en laissés-pour-compte, en ceux qui décident et ceux qui en dépendent, en ceux qui pillent et en ceux qui sont pillés.»

L’expression «Welfare State», ou État-providence, ne capte ni la nuance émotionnelle, ni celle culturelle du terme folkhemmet.

Il y a toujours eu quelque chose d’insuffisant dans la traduction officielle en anglais de ce que proposa le mouvement des sociaux-démocrates: l’expression «Welfare State», ou État-providence, ne capte ni la nuance émotionnelle, ni celle culturelle du terme folkhemmet. Elle donne l’impression d’une vaste administration impersonnelle qui règlementerait la vie des gens, alors que cette vision envisageait plutôt une administration très personnelle –une extension de la politique de la solidarité imposée déjà inscrite dans la culture suédoise.

Pendant la plus grande partie de son histoire, la Suède a été une société plutôt autoritaire. Un véritable réseau de formalités et d’obligations, codifiées seulement en partie par le droit, assurait que chacun ou chacune restait à sa place et en pleine conscience de sa position sociale relative. Les libertés individuelles étaient strictement limitées.

De 1919 à 1955, l’alcool fit l’objet d’un rationnement obligatoire, avec des quantités qui variaient en fonction de l’âge, du statut social et du sexe: les hommes avaient droit à trois litres d’alcool par mois; les femmes mariées n’avaient droit à rien, mais les femmes célibataires pouvaient, lorsqu’elles avaient de la chance, obtenir un demi-litre d’alcool tous les trois mois –cependant, seule une femme sur dix disposait d’un carnet de rationnement. Et jusqu’en 1951, il était techniquement illégal d’être athée en Suède –mais on pouvait choisir parmi un éventail de onze religions officielles.

Ce qu’ont fait les sociaux-démocrates en introduisant le folkhemmet au début du XXe siècle, c’est préserver le strict sentiment de l’ordre communautaire suédois –avec cette même impression que tout le monde, plutôt qu’un seul Big Brother, vous surveillait tout le temps– tout en changeant le dogme sous-jacent et en substituant à l’autorité de Dieu et à l’espoir du salut l’autorité de la science et l’espoir du progrès.

Politiques solidaires

Le résultat fut un sentiment de solidarité nationale d'une nouvelle sorte, dont les Suédois et Suédoises ont dû accepter les termes et les conditions sans poser de question ni protester. Et c’est ce que furent ravies de faire la plupart d’entre elles et eux, en votant pour maintenir les socio-démocrates au pouvoir, à partir de 1932, pendant quarante-quatre années consécutives.

Pendant cette période, le gouvernement suédois mit au point un système de santé universel, d’éducation supérieure gratuite et de logement social. Mais son expression la plus claire de l’idéal du folkhemmet fut la création du système de garde d’enfants public et accessible à tous. Cette politique n’avait pas pour visée un bénéfice économique; elle avait pour ambition de transformer le rôle de la femme dans la société.

On en doit l'idée aux personnalités socio-démocrates Gunnar et Alva Myrdal, qui dans les années 1930 avancèrent que des politiques familiales égalitaires encourageraient à la fois les femmes à avoir plusieurs enfants et à rejoindre les rangs de la population active. L’idéal des Myrdal était que non seulement la garde des enfants et l’éducation mais aussi les naissances se distribuent de façon égale dans toute la société; leur espoir était que les familles de toutes les classes aient en moyenne trois enfants. Le but n’était pas que les aménagements prévus par le gouvernement en matière de grossesse et de garde d’enfants soient bons pour les femmes, mais qu’ils le soient pour la société dans son ensemble.

Ces projets furent dûment traduits en politiques concrètes par les gouvernements socio-démocrates consécutifs. En 1975, les autorités locales étaient obligées de scolariser tous les enfants de 6 ans. En pratique, cela s’appliquait aussi aux enfants bien plus petits. Avant le crash économique du début des années 1990, on en était venu en Suède à considérer comme presque immoral pour une femme de rester à la maison pour s’occuper de ses enfants, tendance qui disparut lorsque le taux de chômage commença à grimper.

L’État se consacra ensuite à s’assurer que les hommes prenaient leur part du soin aux enfants et ne privilégiaient pas le travail, avec un mélange de pression légale et sociale pour garantir que le congé parental payé était réparti de façon plus égale. Ces politiques et les normes culturelles qui leur sont associées ont peu, voire pas d’équivalent hors de Scandinavie.

Famille nationale

Peut-être le meilleur moyen de capter le sens du folkhemmet passerait-il par le biais d’une traduction très libre, quelque chose comme «famille nationale». Le principe de la famille, ce n’est pas que ses membres soient heureux, ni même qu’ils s’aiment –comme le montrent d’ailleurs très bien les films du réalisateur suédois Ingmar Bergman, mais qu’ils soient tous coincés les uns avec les autres. À long terme, ils vont être obligés de s’entendre, ou en tout cas de s’adapter à leur haine mutuelle. Et cette adaptation prend le pas sur tout le reste.

Personne ne demande à naître dans une famille et pourtant, une fois que vous en devenez membre, les autres doivent vous accepter.

Dans ce sens, la cohésion des familles est assurée par des engagements innés, pas par des contrats volontairement souscrits. Ce sont des institutions profondément oppressives. Personne ne demande à naître dans une famille et pourtant, une fois que vous en devenez membre, les autres doivent vous accepter. Ce que la Suède a réussi, c’est à transformer mine de rien le sentiment que les Suédois et Suédoises s’accordaient bien en un sens d’obligation mutuelle.

Ce sentiment d’appartenance n’a en aucun cas totalement disparu de Suède. Les personnalités politiques de droite ont gardé un sens du devoir envers les pauvres et les marginaux qu’on aurait peine à trouver dans la politique britannique et américaine.

Mais cette solidarité s’est diluée au cours des dernières années –un état de choses que beaucoup mettent sur le compte de l’immigration, tout particulièrement venue des pays musulmans. Historiquement, cependant, la situation est plus compliquée que cela.

À partir des années 1950 et 1960, la Suède a commencé à accepter des travailleurs et travailleuses immigrées, principalement en provenance de Finlande, mais aussi des Balkans. Cela ne s'est pas traduit par des problèmes sociaux majeurs, peut-être parce que le processus s’était fait en accord avec les puissants syndicats du pays, qui ne considéraient pas le phénomène comme une menace pour les emplois de leurs membres.

L’immigration politique commença dans les années 1970, avec des réfugiées et réfugiés d’Amérique latine venus du Chili, où venait de se dérouler le coup d’État d’Augusto Pinochet, et avec d’autres personnes de gauche en exil. Elles furent suivis par des Kurdes ou des Assyriennes et Assyriens fuyant la guerre Iran-Irak. Puis arrivèrent les réfugiées et réfugiés des guerres de Yougoslavie, du Liban, de Somalie et de la Corne de l’Afrique puis, enfin, de Syrie.

De nombreux Suédois et Suédoises, en envisageant les membres de ces groupes, voient des gens qui déparent la famille nationale traditionnelle, notamment parce qu’elles et ils imaginent que les personnes immigrées ont des loyautés qui priment sur ses valeurs. Il est évidemment impossible d’être certain que ce soit vrai. Mais la seule possibilité d’une dilution de la loyauté nationale au sein d’une partie de la population pourrait avoir affaibli le lien inconditionnel que la population suédoise voyait auparavant entre patriotisme et socialisme et qui était implicitement contenu dans le concept de folkhemmet depuis le début.

Modèle brisé

De nombreux autres facteurs ont œuvré dans la même direction. Bien avant que l’immigration de masse en Suède ne devienne un phénomène, puis un problème, l’ancien modèle s’était déjà brisé de l’intérieur.

D’abord, dans les années 1970, on a assisté à l’effondrement de la culture de la déférence envers l’autorité –un affaissement causé par les socio-démocrates eux-mêmes. Si la première génération au pouvoir avait largement libéré le pays de la peur de la pauvreté, la génération suivante, conduite par le Premier ministre Olof Palme, sembla parfois vouloir libérer en une seule fois le peuple de toutes les chaînes inégalitaires qu’il restait. Les socio-démocrates n’avaient pas prévu que ce tournant allait saper l’autorité de leurs propres institution politiques.

Vint ensuite la crise économique des années 1980 et 1990. Le folkhemmet avait été conçu dans l’austérité des années 1930 et 1940, mais il avait atteint sa maturité lors de la grande vague de prospérité d’après-guerre, lorsque les fonds publics semblaient intarissables. En 1975, la garantie de sécurité promise par l’État au public commença à paraître inabordable. Le pays se détourna de la planification centrale pour s’orienter vers une forme de capitalisme bien plus décentralisée et moins réglementée.

Ce changement alimenta une transformation culturelle. L’introduction de la télévision commerciale exposa les Suédois et Suédoises à des hiérarchies de capital social et économique aussi nouvelles que séduisantes. Ces hiérarchies étaient plus alléchantes que l’unité guindée du folkhemmet précisément parce qu’elles étaient moins égalitaires.

Dans le même temps se produisit un énorme phénomène d’exode rural, qui détendit les liens et les réseaux traditionnels. De façon plus subtile, cela réduisit les opportunités de chacun et chacune de se sentir, et d’être, importante dans sa propre sphère ou dans sa communauté. Lorsqu’il y a beaucoup de petits étangs, chacun aura son gros poisson; quand il n’y a qu’un seul lac énorme, bien moins de poissons peuvent être considérés comme vraiment gros. Il ne suffisait plus d’être quelqu’un d’important dans une ville de province ou une usine locale –et d’ailleurs, ces dernières disparurent aussi, lors de la grande désindustrialisation des années 1980 et 1990.

Valeurs perdues

Presque tous ces changements prirent l’apparence de mesures progressistes à l’époque, et la plupart étaient absolument inévitables. Mais tous contribuèrent plus ou moins à réduire ce sentiment d’appartenance et à remplacer les engagements par des contrats et l'immobilité de fait par une liberté périlleuse.

Les impôts furent réduits, les congés maladie et les allocations chômage baissèrent; la présence de l’État s’amoindrit dans le cadre d’une vague de privatisations, qui inclut notamment celle de la poste et des chemins de fer –aujourd’hui objets de honte et de colère nationale pour leur incapacité chronique à fournir des services corrects.

Le sentiment que le pays n’est plus lui-même s’étend bien au-delà d’un simple malaise autour de l’immigration.

La dernière fois que je suis allé à Stockholm, en mai, un éminent journaliste du journal Dagens Nyheter –quelqu’un qui évolue au sein même de l’élite progressiste– m’a expliqué rageusement à quel point ces deux échecs lui donnaient l’impression que son pays était perdu et s’était éloigné de ses valeurs. Celles-ci avaient toujours inclus la compétence, la fiabilité et des infrastructures sociales en état de fonctionner. Maintenant, plus rien n’est à l’heure, même pas les trains. Le sentiment que le pays n’est plus lui-même s’étend bien au-delà d’un simple malaise autour de l’immigration.

Cette perte de la sensation des Suédois et Suédoises qu’elles et ils ont un foyer, et vivent dans un endroit où l’on doit vous accepter même si vous ne le méritez pas, hante leur politique actuelle –et plus largement toute la politique européenne. C’est l’un des grands facteurs de xénophobie, parce qu’elle met l’accent sur des questions qui ne se posaient jamais jadis: qui mérite une place dans la famille, et pourquoi?

Le fait de pleurer la perte du folkhemmet revient à reconnaître la fin de tout sens d’obligation mutuelle. Pas facile d’imaginer quelles politiques, quelles politiciennes ou politiciens seraient capables de redonner vie à un tel sentiment aujourd’hui.

En attendant, de nombreux Suédois et Suédoises choisissent de compenser la perte de leurs propres idéaux de gauche en glissant un bulletin de l’extrême-droite dans l’urne. Contrairement à la plus grande partie de l’establishment suédois, les populistes, au moins, reconnaissent que ces idéaux ont été brisés.

Nima Sanandaji Spécialiste des politiques publiques suédoises et internationales

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