Monde

Obama n'est pas si geek

Farhad Manjoo, mis à jour le 30.09.2013 à 14 h 27

L'administration américaine ignore les possibilités que pourrait lui offrir le Web et empêche Barack Obama d'être un président 2.0.

Quelques jours aprèsla victoire d'Obama, j'ai passé un coup de fil à Joe Trippi, expert Web et directeur de campagne d'Howard Dean en 2003, pour qu'il m'explique en quoi celui-ci serait selon lui un président «différent». A l'époque - bien avant l'affaire des boni AIG, les «commissions de la mort», le terroriste en caleçon, et Martha Coakley - la plupart des supporters d'Obama affirmaient que sa campagne, qui affichait une certaine connaissance des nouvelles technologies, indiquait l'avènement d'une toute nouvelle façon de gouverner. Le candidat Obama et son équipe avaient promis qu'en cas de victoire, ils mettraient un point d'honneur à ce que le Web devienne un moyen pour le public de s'impliquer dans la vie politique du pays. Entre autres initiatives présentées alors, il y avait par exemple l'ouverture aux commentaires de certaines législations en attente.

Trippi avait alors prédit qu'Obama se servirait du Web pour rassembler un maximum de supporters afin d'atteindre ses objectifs politiques. Cette idée-là se trouvait précisément au coeur de la campagne: le candidat a bousculé l'ordre établi en devenant source d'inspiration pour des millions de gens qui n'avaient jamais participé à la vie politique de leur pays auparavant. Mais c'est aussi une stratégie qu'il utilise pour l'emporter sur les lobbyistes à Washington ou sur certains législateurs récalcitrants. «On n'aura rien vu d'aussi fort depuis Franklin D. Roosevelt. Et peut-être même que ça le sera encore plus», déclarait Trippi. «Même les meilleurs présidents n'ont jamais réussi à établir un lien aussi ténu et direct avec des millions d'Américains. Obama sera le premier.»

Un an après son investiture, les choses ne se déroulent pas vraiment comme prévu par les supporters «techos» d'Obama. Toute l'énergie déployée online a complètement disparu, et pas la moindre trace d'un réseau social «Obama» censé soutenir les lois proposées par le président. En fait, on a  l'impression que c'est même l'inverse qui s'est produit. En 2009, les détracteurs d'Obama aidés de quelques lobbyistes se sont servi du Web pour organiser à travers le pays des réunions locales contre la réforme de santé proposée par le président. Et la Maison Blanche n'a toujours pas ouvert aux commentaires certains projets de loi.

Mais alors, que s'est-il passé? Pourquoi My.BarackObama.com n'est-il toujours pas un moyen pour Obama de réaliser son programme politique? Les experts hi-tech et/ou politique n'expliquent pas tous cet échec de la même manière. Les hypothèses qui suivent n'étant pas incompatibles, il est très probable que certaines d'entre elles -voire toutes- soient avérées.

Le gouvernement à la rue en matière de nouvelles technologies

La campagne d'Obama fût menée de façon très habile par quelques un des esprits les plus brillants en matière de nouvelles technologies, comme Chris Hughes, un des co-fondateurs de Facebook, qui a quitté la société pour travailler avec le candidat. Mais quand ces geeks politicards sont arrivés à la Maison Blanche, ils ont eu l'impression de faire un bond dans le passé. «Les ordinateurs étaient si vieux qu'on ne pouvait même pas accéder à des sites de réseaux sociaux» comme Facebook, indique Alan Rosenblatt, directeur associé de la promotion online pour le Center for American Progress Action Fund. Et même une fois que le matériel obsolète a été remplacé, certaines lois fédérales interdisaient toujours l'accès à de nombreux sites, si bien que certains employés devaient amener leur propre ordinateur pour pouvoir surfer sur le Web.

Si la plupart de ces problèmes ont été résolus et que la Maison Blanche a réussi à mettre en place des conditions d'utilisation un peu spéciales afin de pouvoir mettre du contenu en ligne, Rosenblatt confie que certains employés doivent toujours amener leur machine pour être sûrs de pouvoir faire leur travail.

Une approche bien trop descendante

Selon Trippi, la première erreur de l'équipe Obama est survenue très tôt. Au lieu de laisser les Américains jouer les lobbyistes, ils ont dès le début engagé des spécialistes un peu agressifs comme Rahm Emmanuel pour plaider leur cause directement auprès du Congrès. «Et ça, ça n'a rien de novateur», explique Trippi.

Après l'investiture d'Obama, son opération de terrain «Obama for America», fortement présente sur le Web et couronnée de succès, a été rebaptisée Organizing for America et absorbée par le Comité Nation Démocrate. Grâce à OFA, certains des atouts principaux de la campagne Obama perdurent: une base de données de 13 millions d'adresses email, un blog régulièrement mis à jour, et un solide réseau de bénévoles ayant participé à la campagne.

L'année dernière, OFA a concentré ses efforts principalement sur la réforme de santé. Comme l'indique Ari Melber dans un rapport sur les activités du groupe, OFA a rassemblé des milliers de témoignages de gens confrontés aux failles du système de santé actuel, organisé des meetings pro-réforme à travers tout le pays, et lancé une gigantesque campagne épistolaire pour persuader les membres du Congrès de soutenir Obama. Mais rien de tout cela n'a vraiment fait une différence. Les médias se sont intéressés aux activistes anti-réforme beaucoup plus qu'aux pro-, et au Congrès on a indiqué à Melber que la campagne de l'OFA ne pèsera pas lourd dans la balance.

Comment expliquer cet échec ? Simplement parce que l'OFA n'a pas révolutionné la façon dont ça fonctionne en politique. Melber souligne que le groupe n'a jamais rien proposé d'officiel à ses membres qui souhaitaient s'impliquer. «Tous ces goûters organisés par l'OFA ont permis aux gens de vraiment s'emparer de la question de la réforme», indique Rosenblatt. «Si Organizing for America a effectivement réussi à sensibiliser un grand nombre de personnes, celles-ci n'ont fait que suivre ce que leur dictait le groupe; elles ne se sont pas déplacées parce qu'elles sont politiquement actives, mais parce que l'OFA leur a dit: «On a besoin que vous le fassiez.»

Gouverner est un fardeau

Depuis qu'Obama est président, il y a effectivement eu des initiatives online: le site de la Maison Blanche a maintenant son blog, les discours d'Obama sont disponibles sur YouTube, et on peut voir plein de photos de la première famille sur le compte Flickr de la Maison Blanche. Le gouvernement a aussi lancé un tas de sites aux noms évoquant des promesses de transparence comme Data.gov, Serve.gov, Recovery.gov, FinancialStability.gov, et exposé son intention de mettre à la disposition du public des «documents importants» de certaines agences gouvernementales, et qui on l'imagine, pourraient inciter au développement de tout un tas d'applis Web. Les amateurs de transparence gouvernementale ont salué les efforts d'Obama, mais le problème, c'est que des amateurs de transparence gouvernementale, il n'y en a pas des masses.

Tout cela montre à quel point il est difficile pour Obama de reproduire sa campagne de terrain. A l'époque, des millions de gens se sont portés volontaires pour travailler pour lui, exaltés par la perspective d'une élection historique, et on les comprend. Mais l'idée de s'engager pour faire passer une loi –même quand c'est aussi important que la couverture sociale universelle– peut certainement sembler largement moins emballant, surtout quand on voit la machine de guerre qu'est le Congrès.

Finalement, la campagne d'Obama n'était pas si 2.0

En décembre dernier, Micah Sifry, co-fondateur du Personal Democracy Forum (une conférence annuelle sur les nouvelles technologies et la politique) a publié un article dans lequel il affirme que le buzz qui a entouré la campagne en ligne d'Obama n'était finalement rien d'autre que ça: du buzz. Sifry indique que contrairement aux idées reçues, la majeure partie des fonds récoltés par le candidat venaient de grands donateurs, et le Web constituait une explication –bien pratique– parmi tant d'autres pour justifier du succès inattendu rencontré par Obama. C'est d'ailleurs ce mythe qui a nourri les attentes un peu surréalistes quant à la façon dont il allait gouverner le pays une fois élu.

Et même si tout cela a probablement contribué à sa victoire, aujourd'hui ce pourrait tout aussi bien entraîner sa chute, estime Sifry. Alors qu'il est désormais bien installé et qu'il agit de plus en plus comme un poiticien lambda, ses supporters, eux sont désabusés. Son compte YouTube attire de moins en moins de visiteurs, et ses emails chocs ne donnent plus vraiment lieu à des actions concrètes.

Mais selon Trippi, tout n'est pas perdu. Il y a toujours assez de bonne volonté parmi les supporters d'Obama pour qu'ils suivent le président si celui-ci décidait de créer un véritable réseau social d'activistes. Et si ça ne marche pas, il y a toujours les élections de 2012.

Farhad Manjoo

Traduit par Nora Bouazzouni

Image de une: Flickr

Farhad Manjoo
Farhad Manjoo (191 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte