Monde / Culture

Il faut voir un vieux Bogart pour comprendre comment Trump va tomber

Temps de lecture : 6 min

Et relire un grand bouquin.

La Maison-Blanche, Washington | Mandel NGgan / AFP
La Maison-Blanche, Washington | Mandel NGgan / AFP

Je n’aurais jamais imaginé retrouver la splendeur d’Humphrey Bogart dans la bouffonnerie de Donald Trump; ni revivre, spectateur d’une actualité sordide, les dilemmes d’un livre et d’un film beaux et oubliés, Ouragan sur le Caine en est le titre français, The Caine mutiny son véritable nom; ils racontent la révolte des officiers d’un destroyer de l’US Navy contre leur capitaine, en pleine guerre du Pacifique: «Bogie» jouait le pacha renversé. Chaque jour me ramène au Caine, navire maudit au nom de fratricide, tant il flotte autour de Donald Trump ce parfum de mutinerie qui précède les catastrophes.

Dans une vie romancée, un Trump a déjà été renversé

Des collaborateurs du président des États-Unis, «résistants de l’intérieur» écrit l’un d’eux au New York Times, médisent de lui et le trahissent dans l’intérêt du pays, et caressent l’idée de l’expulser de son poste, en déclenchant le 25e amendement de la Constitution, cadre légal d’un coup d’État contre un président «dans l'incapacité d'exercer les pouvoirs et de remplir les devoirs de sa charge»?

Dans une vie romancée, un Donald Trump a déjà été renversé. Son modèle s’appelait Philipp Francis Queeg, capitaine du HMS Caine, officier de carrière aux nerfs brisés inventé par le romancier Herman Wouk, dans un roman de guerre couronné en 1951 par le Prix Pulitzer. Wouk, engagé volontaire dans l’US Navy pendant la guerre, y raconte un destroyer perclus de rouille et de désespoir, subissant la folie maniaque de son capitaine. Queeg est un couard, un sadique et un paranoïaque, qui persécute son équipage et tourne le Caine en ridicule au coeur de la flotte, à force de fuir le combat et ses responsabilités. Au fil des semaines, le capitaine cristalline la haine de ses officiers. Ils moquent, entre eux, la lâcheté du commandant et inventent contre lui une chanson, ils contournent ses ordres et, dans l’escalade, préparent sa perte.

Se forme une coalition qui semble la quintessence de la société civile rooseveltienne appelée sous les drapeaux. Un jeune patricien féru de livres et de jazz, Keith, narrateur du livre, et un marin-pêcheur idéaliste, Maryk, capitaine en second, sont les moteurs du complot. Un écrivain drôle et cynique, Keefer, en est le démiurge, qui attise la colère de ses camarades. Les articles 183, 184 et 185 du règlement de la Navy, encadrent le renversement d’un commandant dans l’intérêt du navire, «dans des circonstances inhabituelles et extraordinaires»? Maryk, que Keefer a convaincu d’être déloyal, tient dans un journal le compte des milles transgressions de son supérieur. Il veut dénoncer Queeg à un amiral, mais Keefer refuse de l’accompagner, soudain effrayé par le risque. Qui les croira, dans la Navy? Mais un soir de typhon, quand le Caine est secoué par les eaux et Queeg, tétanisé, parait incapable de sauver le destroyer, Maryk se lève et, soutenu par Keith, destitue son commandant.

Le Caine revenu à bon port, Maryk et Keith sont traités en mutins et traduits en cour martiale. Leur avocat, Barney Greenwald, est juif, pour compléter le tableau rooseveltien. Cet as du barreau engagé dans l’aéronavale, fait craquer Queeg à l’audience. Le commandant s’enlise dans un discours incohérent, troué de mensonges et de ressentiments bégayés contre ses officiers. Dans l’adaptation cinématographique du livre, réalisée par Edward Dmitryk en 1954, Humphrey Bogart incarne un Queeg rattrapé par ses fantômes, le visage ravivé, les yeux dans la pénombre, roulant dans ses mains jusqu’à l’insoutenable deux petites billes d’acier qui trahissent son effondrement. La scène est saisissante. Queeg était donc fou. Keith et Maryk sont acquittés. La mutinerie a réussi.

Se méfier de l'évidence

Il faut lire un vieux livre et revoir un vieux film. Ils sont superbes et parlent de nous. Notre actualité nous renvoie au Caine, un Caine inachevé, quand la conjuration n’est encore que tentations, quand on ne sait pas, chez les conjurés, s’il faudra porter le coup décisif ou attendre encore, que l’ennemi se dévoile dans l’incontestable de sa folie. On médit de Trump à la Maison-Blanche comme on chantait contre Queeg au mess des officiers. Le président ressemble à Queeg dans sa versatilité et ses chasses aux sorcières. Trump tweete et méprise et éructe et traque les taupes, comme Queeg détruisait ses hommes et imposait une fouille au corps à tout son équipage, quand des fraises disparaissent du mess des officiers.

À quand donc le coup décisif? À quand un Maryk, dans une nuit de tempête, qui mettra Trump aux arrêts?

La presse progressiste, Bob Woodward, le New York Times, le Washington Post, ressemblent à l’écrivain Keefer, qui racontait à ses camarades que Queeg était un malade, avec les mots des sachants et la puissance des idéologues; ainsi, les grands journaux, l’élite du journalisme, valident l’idée d’une incapacité de Trump, et c’est en toute bonne conscience, chez les progressistes, qu’on publie la tribune anonyme d’un conseiller du président, en toute quiétude morale que l’on valide la mutinerie en gestation. L’envie du coup d’État est le fantasme des gentils, des rooseveltiens, des modérés et des éduqués, pour en finir avec la bête.

Lecteur de Herman Wouk, je souhaitais la fin de Queeg, ou le Caine coulerait. Prisonnier de cette planète, je souhaite la fin de Trump, ou nous allons tous périr. À quand donc le coup décisif? À quand un Maryk, dans une nuit de tempête, qui mettra Trump aux arrêts? À quand un Greenwald, pour confronter Trump et l’humilier, transformer cet arrogant salopard en une pauvre épave? Va-t-on le faire craquer, à force de harcèlement. Serons-nous les héros du Caine?

Il faut pourtant se méfier des vieilles fables, quand on émarge au camp du bien. Car Wouk était plus habile, et dans son livre, ne nous laissait pas haïr innocemment.

(Ici, spoiler, et si j’étais toi, lecteur, je lirais Wouk avant de finir cet article, mais chacun est libre).

Difficile d’imaginer Trump en victime, mais enfin?

Relâchés par la cour martiale, les officiers du Caine fêtent leur courage dans une réception offerte par Keefer, dont le livre sur la guerre s’annonce un succès. L’avocat Greenwald arrive en retard, totalement alcoolisé et honteux de sa victoire. Quand il étudiait le droit, c’étaient des gens comme Queeg qui montaient la garde devant le pays, et quand la guerre a commencé contre les nazis, ce sont des gens comme Queeg qui ont fait la guerre, le temps que les civils s’entraînent à devenir soldats.

«Ça m’a pris un an et demi pour être au point, et entre-temps, qui a empêché ma maman de devenir du savon? Le capitaine Queeg.» Greenwald n’a humilié Queeg que pour sauver Maryk, mutin naïf que mais que Keefer, l’intellectuel, avait manipulé sans jamais prendre de risque. L’avocat lève son verre et jette son contenu à la figure de l’écrivain.

Dans le film de Dmitryk est ajoutée une scène où Bogart, humain comme Bogart, avoue à ses officiers que commander est un métier atroce. «Queeg vous a demandé de l’aider, et vous l’avez laissé seul», lance Greenwald à Maryk dans son explication finale. Et la mutinerie du Caine, finalement, semble le caprice de quelques civils mobilisés, et le lynchage d’un pauvre officier par une bourgeoisie transitoirement sous l’uniforme, chauffée par la perversité d’un écrivain; une lutte des classes, en somme; avez-vous dit «populiste», et faut-il, jusqu’à cette conclusion nous comparer au Caine?

On a du mal, à ce stade de notre film, à imaginer l’humanité de Trump? A-t-il, comme Queeg, demandé de l’aide à ceux qui l’entourent, et ceux-ci l’ont-il abandonné? Est-il, Trump, le simple salaud, le simple fêlé que l’on croit, ou un être qui souffre que Bogart pourrait incarner? Sommes-nous, bourgeois de progrès, libéraux et journalistes, de nouveaux Keefer, des lâches idéologues, les véritables coupables, qui sapons les règles de la démocratie au prétexte de nos élégances?

J’admets qu’il est difficile d’imaginer Trump en victime, mais enfin? Ceux qui le suivent et que nous détestons et que Madame Clinton méprisait, ceux qui ont voté pour lui, ceux dont l’ignorance et la rancoeur préparent à ce monde des lendemains de typhon; ceux qui ont subi les avatars de la mondialisation et qui ont porté le choc du libéralisme, comme les soldats bornés se faisaient bombarder à Pearl Harbour, quand les donneurs de leçons se trouvaient beaux et l’étaient, à Princeton ou dans Slate, j’en suis –tous ces trumpiens dont nous souhaitons, de fait, qu’ils perdent et qu’on les disperse, ils sont à l’instar de Queeg des monstres pitoyables, et malgré leurs borborigmes politiques et la haine qu’ils me vouent, je vois en eux les yeux égarés de Bogart.

Claude Askolovitch Journaliste

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