Société / Culture

L’archaïque accord du participe passé avec l’auxiliaire avoir

Temps de lecture : 5 min

À l'origine, l’accord du participe passé avec avoir n’était qu’une marque de distinction que (quasiment) personne n’appliquait.

La Grammaire et son amphithéâtre d'élèves. | Wikimedia Commons License by
La Grammaire et son amphithéâtre d'élèves. | Wikimedia Commons License by

L’orthographe, la grammaire, les règles, les erreurs... une grande passion nationale. Cette semaine, deux Belges francophones ont remis une pièce dans la machine à débat sur l’écriture avec une tribune publiée dans Libération: et si on arrêtait avec l’accord du participe passé avec l’auxiliaire avoir? «Les crêpes que j’ai mangées» deviendrait alors «Les crêpes que j'ai mangé».

Vous avez un avis sur la question? Moi aussi. Tout le monde en fait. Le ministre de l’Éducation, qui a compris que l’opinion française était largement conservatrice sur l’orthographe, la grammaire, la conjugaison, et qui l’est tout autant, s’est rapidement positionné sur le sujet: non, non, non, on ne change pas les règles.

Interrogé par nos confrères de France Info, il s’est néanmoins pris les pieds dans le tapis (à 21'05):

Si vous ne connaissiez pas ces règles attachées à la conjugaison du verbe coûter au participe passé, visiblement, lui non plus. Bien sûr, on fait comme si on le savait, on ne fait pas de faute, personne jamais, les autres se trompent mais pas nous, pas moi hein.

Le problème de la similitude à l'oral

Mais entre ce que nous aimerions être et ce que nous sommes vraiment, il y a un gouffre. Lire la prose d’élèves de collège ou se balader un peu sur Twitter, sur des forums divers, montre que le participe passé avec le verbe avoir, c’est un grand festival de l’erreur. Très souvent, le verbe n’est tout simplement pas conjugué et les verbes du premier groupe se retrouvent à l’infinitif… du fameux «Omar m’a tuer» à «j’ai manger un grec».

La terminaison er et ce é qui s’entend pareil, c’est toute la complexité du français. Une langue où, à l’oral, un très grand nombre de lettres ne se prononcent pas. Vous pouvez les compter dans les phrases que vous venez de lire, ces lettres muettes. C’est la première difficulté de notre langue à l’écrit et le son é porte particulièrement à confusion, comme l’explique Sylvie Plane, professeure émérite de sciences du langage à Sorbonne Université.

«C’est ce qu’on appelle les homophones et ce sont les finales en é qui représentent les zones de danger les plus importantes. C’est vraiment ce qui fait commettre le plus de fautes. Il y a eu des recherches là-dessus, ce sont des fautes que tout le monde fait, même des gens lettrés et évidemment les élèves!»

Pour avoir de temps en temps des copies sous les yeux, je sais que la confusion peut être impressionnante, parfois même entre des terminaisons en é ou è, par exemple c’est/sait/ces/ses. Quand un élève écrit comme ça, on est déjà bien content si on arrive à lui faire distinguer le verbe dans la phrase, le temps et la personne auxquelles il est conjugué.

Bérénice, professeure de français en collège REP [réseau d'éducation prioritaire, ndlr], témoigne de la difficulté d'enseigner ces subtilités: «J’avoue qu’une réforme me ferait un peu mal après dix-huit ans d’enseignement, d’arrachage de cheveux ET de victoires, dans l’apprentissage de l’accord du participe passé… Mais je suis pour la simplification. À bas l’accord avec le COD! L’article de Libé m’a convaincue cet accord n’a pas lieu d’être».

Une marque distinctive

Mais pourquoi tout le monde se trompe? Sylvie Plane explique que cette histoire de COD et de rendu à l'oral n’est pas si simple:

«Cet accord n’a rien d’intuitif. La langue française, c’est d’abord l’accord entre le sujet et le verbe. Elle est construite ainsi, comme toutes les langues indo-européennes (ce qui n’est pas le cas de toutes les langues au monde). Cette règle est donc une exception qui a une histoire: au XVIe siècle, le poète Clément Marot utilisait cet accord à une époque où ça ne se faisait pas…»

La règle n’était même pas en usage chez les écrivains et les gens du monde

L’accord du participe passé était donc une marque de distinction. Un siècle plus tard, Claude Favre de Vaugelas, l'un des premiers membres de l'Académie française, le défendait dans ses Remarques sur la langue française, à l'intention des provinciaux qui souhaitaient parler comme à la cour. L'accord était alors perçu comme quelque chose d'aussi élégant que difficile, car personne ne parvenait à l'appliquer:

«En toute la Grammaire Françoise, il n’y a rien de plus important, ny de plus ignoré. Je dis, de plus important, à cause du fréquent usage des participes dans les preterits, et de plus ignoré, parce qu’une infinité de gens y manquent.»

Il cite Marot pour justifier l’accord du participe passé avec «le terme qui va devant», mais note: «Neantmoins ie m’estonne de plusieurs Autheurs modernes, qui faisant profession de bien escrire, ne laissent pas de commettre cette faute». La règle n’était ainsi même pas en usage chez les écrivains et les gens du monde censés savoir bien écrire.

«Malherbe, qui défendait une vision très pure de la langue française, était partisan de cette règle», continue Sylvie Plane. Mais le fait qu’il soit originaire de Basse-Normandie n’y est peut-être pas pour rien: dans cette région, la prononciation des finales en é et en ée était différente. Autrement dit, on entendait l’accord pour la plupart des verbes, alors que dans les autres régions de France, seuls les participes du type pris/prise avaient une prononciation différente selon qu’ils étaient au masculin ou au féminin.

Pacte sacré

Difficile, dès lors, de tenter de convaincre qu'une chose qui a toujours été compliquée est simple. Sylvie Plane nous invite à faire un peu d’observation réfléchie de la langue:

«Cet accord se fait toujours avec un pronom relatif ou un pronom personnel: “la robe que j’ai achetée”; “cette robe, appartenant à ma mère au tissu si fragile, je l’ai donnée”. Dans le deuxième cas, le mot “robe” est un peu loin du verbe, et “que” et “l’” ne portent pas de marque de genre ni de nombre. Cela oblige à un calcul plus complexe que ceux que l’on réalise habituellement pour accorder.»

Et si vous vous dites «Mais c’est super facile! Il suffit de répondre à la question “quoi?” parce que c’est un COD», il faut rappeler que la notion de complément d’objet direct fut créée pour pouvoir énoncer la règle d’accord. Ainsi Sylvie Plane explique que «les grammairiens parlaient de l’accord avec “le relatif”, “la chose”, “l’accusatif”, “l’objet”, le “correspondant” pour enseigner cette règle. On finira par inventer la dénomination “complément d’objet direct” qui n’est véritablement utile que pour traiter de cet accord».

À ceci s’ajoute le fait qu’au XIXe siècle, l’orthographe est devenue un critère de sélection scolaire et pour les concours (de fonctionnaires par exemple). Elle s’est alors cristallisée sur ses difficultés. Longtemps, les dictées scolaires ont été pleines de pièges, une tradition à laquelle plusieurs ministres de l’Éducation ont tenté de mettre fin au XIXe, me raconte Sylvie Plane. C’est d’ailleurs ce qui rend si populaire la dictée de Pivot: elle est pleine d’anomalies et de difficultés qui montrent combien celles et ceux qui la réussissent sont de véritables experts.

«L’école républicaine a longtemps maintenu cette tradition de la dictée difficile et maintenu ces anomalies dont le respect signifiait la preuve de son excellence», atteste Sylvie Plane.

C’est cette alliance historique entre l’école et les règles du français à l’écrit, qui fait qu’on parle encore de dictée quotidienne pour rassurer les parents et qui explique notre attachement à ces règles comme un savoir. Le pacte originel entre l’école et la République rend ces règles très difficiles à modifier, et fait de l’orthographe –et donc de l’accord du participe passé– un sujet politique.

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