Politique / Monde

Barrage contre l’extrême droite: l’échec du centre-droit

Temps de lecture : 8 min

Aux États-Unis comme en Europe, les conservateurs courbent l'échine devant les populistes autoritaires.

Viktor Orbán et Angela Merkel lors d'une conférence de presse commune à Berlin, le 5 juillet 2018. | Omer Messinger / AFP
Viktor Orbán et Angela Merkel lors d'une conférence de presse commune à Berlin, le 5 juillet 2018. | Omer Messinger / AFP

Lorsque les démocraties sont menacées par la droite, les mouvements conservateurs ont vocation à jouer un rôle central dans leur défense. Le chercheur américain en science politique Daniel Ziblatt l’explique dans son magistral Conservative Parties and the Birth of Democracy: les conservateurs sont les «charnières de l’histoire».

Lorsqu’ils prennent la défense de la démocratie, le système a tendance à survivre. Lorsqu’ils font cause commune avec les ennemis de la démocratie, ou lorsqu’ils privilégient les victoires à court terme au mépris du maintien à long terme des institutions démocratiques, ils ouvrent la porte aux autocrates de toutes sortes.

En Grande-Bretagne, au XIXe siècle, les Tories sont parvenus à intégrer royalistes et réactionnaires dans le système parlementaire, reléguant par là même les extrémistes aux marges de l’échiquier politique. Au début du XXe siècle, les partis de droite établis d’Italie et d’Allemagne ont au contraire confié le pouvoir aux fascistes –et nombre d’entre eux se sont alors eux-mêmes transformés en ennemis de la démocratie. Dans ce cas comme dans bien d’autres, ce refus conservateur de protéger la démocratie a entraîné une catastrophe politique à très grande échelle.

Les sirènes de la droite antidémocratique

Les observateurs qui connaissent l’existence de ce schéma historique ont donc ressenti une vive inquiétude lorsque le Parti républicain américain a refusé –non sans abjection– de condamner le candidat Donald Trump en 2016.

L’establishment conservateur se trouvait là face à son défi le plus important depuis la lutte pour les droits civiques –et il a pris la mauvaise décision, tournant ainsi le dos à sa responsabilité historique la plus élémentaire. Les piliers du conservatisme américain ont sacrifié la santé de la République sur l’autel de leurs intérêts (la perspective d’un siège à la Cour suprême; la peur de ne plus passer sur Fox News...).

Ils détestent secrètement Donald Trump, ce qui ne les a pas empêchés de dérouler le tapis rouge à sa politique autoritaire –une politique qui occupe désormais le cœur du pouvoir américain. Quand bien même Trump serait sanctionné par les urnes en 2018 et 2020, il faudrait sans doute de nombreuses années pour nettoyer le système politique américain et faire disparaître l’odeur tenace des aspirations autoritaristes.

Après la victoire choc de Donald Trump, certaines et certains ont continué de croire que la faute des élites conservatrices américaines ne constituait qu’un étrange cas unique. Contrairement à ce que l’on observe dans la plupart des démocraties occidentales, le système de partis américain est faible; il est donc plus difficile de contrôler les candidates et candidats, et les propositions politiques d’un parti de l’intérieur.

D'aucuns estimaient alors que les Républicains ne disposait pas des capacités d’organisation permettant de maintenir les extrémistes à distance. Contrairement aux partis de centre-droit de la plupart des autres démocraties occidentales, la ligne du Parti républicain s’éloignait de plus en plus du centre. Selon une autre théorie, le parti avait été soumis à un processus de radicalisation bien avant l’élection, ce qui permettait d’expliquer que Trump s’en soit aussi aisément emparé.

Ces deux théories avaient un point commun: elles sous-entendaient que les conservateurs des autres pays se montreraient plus résistants face aux sirènes de la droite antidémocratique. Les leaders modérés des pays à partis politiques forts ne s’abaisseraient jamais au niveau méprisable de politiciens comme Newt Gingrich ou Chris Christie.

Cette vision des choses était alors partagée par un grand nombre d’observateurs et observatrices –et comme tant de théories remontant à la lointaine année 2016, son optimisme nous semble désormais aussi touchant qu’irréaliste.

Ces dernières années ont vu les conservateurs de nombreux pays à partis forts former de périlleuses coalitions avec l’extrême droite. En Autriche, par exemple, Sebastian Kurz a pris le pouvoir en confiant la politique étrangère et les services de sécurité à des extrémistes de droite issus du mouvement néo-nazi, qui affectionnent particulièrement Vladimir Poutine.

L’affaire la plus choquante est peut-être la plus récente: Angela Merkel est en train de nouer une alliance politique avec l’ennemi le plus retors de la démocratie libérale en Europe, le Premier ministre hongrois Viktor Orbán.

Weber, l'Allemand qui soutenait Orbán

Au fil des huit dernières années, Orbán est parvenu à asseoir un contrôle presque dictatorial sur son pays, sans réelle opposition du côté des institutions européennes; et ce en partie parce qu’il est toujours resté en lien avec les partis conservateurs majoritaires du continent.

La plus importante manifestation institutionnelle de ces liens avec le droite classique est encore l’adhésion de son parti (le Fidesz) au Parti populaire européen (PPE), plus grande formation politique du Parlement européen. Le plus important défenseur de l’adhésion du Fidesz au PPE n’est autre que le chef de file de cette coalition de centre-droit, un homme politique allemand répondant au nom de Manfred Weber.

Lorsque la commission des libertés civiles, de la justice et des affaires intérieures du Parlement européen a tiré la sonnette d’alarme pour signaler la détérioration des droits fondamentaux des individus en Hongrie, Weber a parlé d’un rapport «biaisé et réalisé à des fins politiques» –ajoutant redouter de voir le Parlement européen se transformer «en Big Brother».

Quand Orbán a brigué un nouveau mandat, et que des observateurs et observatrices extérieures ont annoncé qu’il s’agissait là de l’ultime occasion de l’évincer par les voies démocratiques, Weber l’a qualifié de «Premier ministre fort», capable de «vivifier les débats politiques européens». Et quand Orbán a renforcé sa mainmise via des élections qualifiées de «libres mais inéquitables» par l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (qui emploie habituellement un langage plus diplomatique), Weber a salué sa «nette victoire».

Qu’il soit motivé par des considérations tactiques, par une véritable affinité idéologique ou par une alliance quelconque de ces deux facteurs, Weber est passé maître dans l’art cynique de protéger la Hongrie contre celles et ceux qui voudraient la voir répondre de ses actes devant l’Union européenne.

À chaque fois que la Commission européenne parle de prendre des mesures contre Orbán, et à chaque fois que les autres membres du PPE lui demandent d’exclure le Fidesz, Weber prétend qu’il serait prêt à agir si la Hongrie franchissait la ligne jaune diplomatique (élections inéquitables, remise en cause de l’indépendance de la justice). Mais à chaque fois que cette ligne jaune est franchie de manière éhontée, Weber se satisfait de la moindre concession tactique d’Orbán, et prétend qu’il s’agit là d’un véritable revirement.

Irrégularités électorales, éviscération des médias indépendants (deux tactiques qui ont permis à Orbán de conserver le pouvoir)? Aucun franchissement de ligne jaune à déplorer, selon Weber. Attaques violentes contre les ONG et les universités? Préoccupant, mais visiblement acceptable. Rhétorique clairement antisémite? Vous voyez le tableau.

C’est notamment grâce à Weber qu’Orbán est parvenu à détruire la démocratie hongroise –ce qui n’a pas empêché la chancelière allemande Angela Merkel de soutenir Weber en tant que candidat du centre-droit à la présidence de la Commission européenne.

R. Daniel Kelemen est professeur de science politique à l’université Rutgers (États-Unis); il compte parmi les plus éminents observateurs de l’Europe centrale. Selon lui, le positionnement de Weber a enlevé tout espoir à l’Europe de pouvoir contenir l’essor d’Orbán.

Le parti le plus puissant du Parlement européen refuse de tourner le dos au Fidesz; il est donc impossible d’envisager un vaste consensus réunissant plusieurs orientations politiques, condition sine qua non de sanctions européennes fortes et rapides à l’encontre d’Orbán.

Par ailleurs, la Hongrie a montré qu’un État membre pouvait ignorer éhontément les règles démocratiques sans s’attirer les foudres de Bruxelles, ce qui a amené plusieurs pays, la Pologne notamment, à suivre cet exemple. «Pourquoi l’UE s’est-elle avérée impuissante face à la concentration des pouvoirs organisée par Orbán? À cause de la politique partisane. Cette explication demeure la plus percutante, explique Kelemen. Pour comprendre pourquoi l’Union européenne n’a pas produit plus d’efforts pour défendre la démocratie en Hongrie, il faut se pencher sur le leadership du PPE.»

C’est notamment grâce à Weber, en tant que chef de file du PPE, qu’Orbán est parvenu à détruire la démocratie hongroise –ce qui n’a pas empêché la chancelière allemande Angela Merkel de soutenir Weber en tant que candidat du centre-droit à la présidence de la Commission européenne. S’il est nommé Spitzenkandidat [«principal candidat»] du PPE aux élections européennes du printemps prochain, et si la coalition remporte la majorité des sièges, Weber occupera alors certainement la plus haute fonction de l’UE.

L'Europe tolère désormais les États autoritaires

Le système politique européen est particulièrement complexe –et, avouons-le, franchement assommant– si bien qu’un grand nombre de personnes ne saisissent pas l’importance de ce qui est en train de se jouer. En réalité, les points clés de l’affaire sont relativement simples.

Merkel ne porte pas vraiment Orbán dans son cœur, et elle n’en fait pas mystère, mais elle pense avoir besoin de lui pour conserver la majorité au Parlement européen. Par ailleurs, certains acteurs de sa coalition nationale (y compris l’Union chrétienne-sociale de Weber, dirigée par l’indiscipliné ministre allemand de l’Intérieur, Horst Seehofer) admirent profondément le populisme autoritaire incarné par le Hongrois. Le coût politique d’une position de principe serait des plus élevés. De toute évidence, Merkel a choisi de tendre la main à la droite non démocratique.

Les répercussions politiques de cette alliance seront colossales. Il apparaît désormais clairement que l’Union européenne est prête à tolérer les États autoritaires, voire non démocratiques, parmi ses membres. Voilà qui va porter un coup terrible à la légitimité de l’Union: si les citoyennes et citoyens allemands peuvent accepter l’idée de mettre leur souveraineté en commun avec les électrices et électeurs français pour renforcer l’influence de la région à l’international, il sera plus complexe de justifier une alliance similaire avec un dictateur hongrois.

Si Weber et Merkel sont prêts à sacrifier leurs principes pour conserver leur majorité au Parlement européen, pourquoi ne s’allieraient-ils pas, demain, avec les populistes d’extrême droite d’Alliance pour l’Allemagne, si ces derniers leur garantissaient de conserver le pouvoir à Berlin?

Second point: le rempart érigé par les partis traditionnels de gauche comme de droite pour repousser les ennemis de la démocraties semble plus fragile que jamais. Si Weber et Merkel sont prêts à sacrifier leurs principes pour conserver leur majorité au Parlement européen (qui constitue pourtant un enjeu beaucoup moins important), pourquoi ne s’allieraient-ils pas, demain, avec les populistes d’extrême droite d’Alliance pour l’Allemagne, si ces derniers leur garantissaient de conserver le pouvoir à Berlin?

Au lendemain des violentes émeutes racistes qui ont récemment secoué la ville de Chemnitz, certains leaders de centre-droit ont clairement rechigné à condamner leurs alliés potentiels de la droite populiste: ce silence en dit long.

Pendant de nombreuses années, Merkel a été considérée comme une protectrice héroïque des valeurs de la démocratie libérale. Au lendemain de l’élection de Trump, certains commentateurs et commentatrices un peu trop impressionnables l’ont sacrée leader du monde libre. Mais ces derniers jours ont apporté un nouvel éclairage sur sa carrière –un éclairage beaucoup plus pessimiste. Si les conservateurs sont véritablement les charnières de l’histoire, alors Merkel pourrait bien être de celles qui, face au plus grand défi de leur époque, ont échoué et n’ont pas su faire rempart à la droite antidémocratique.

Yascha Mounk Chercheur à l'université de Harvard

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