Monde

Il est interdit de ne pas parler de l'Islam

Reporters sans frontières, mis à jour le 03.02.2010 à 12 h 58

La censure est renforcée et s'étend: il ne faut pas simplement ne pas dire du mal de l'Islam, ne rien en dire du tout est aussi condamnable.

Aborder la question de la censure religieuse dans un pays du monde arabe est toujours un exercice périlleux. Dans bien des capitales - Damas, Tripoli, Riyad ou d'autres - une telle discussion tourne immédiatement à la diatribe antisémite et à la dénonciation du lobby juif qui «contrôle les médias internationaux». Au Liban, où les mosquées côtoient les églises maronites, le propos est différent. C'est le seul endroit, au Proche-Orient, où il est possible de dénoncer avec force le poids de la religion musulmane dans le traitement de l'information.

Et c'est, entre autres, la mission que s'est donnée Skeyes, une jeune organisation de défense de la liberté d'expression, née du désir de la veuve du journaliste assassiné Samir Kassir de faire perdurer son combat. Basée à Beyrouth, Skeyes est présente en Jordanie, en Syrie et dans les Territoire palestiniens. Partenaire de Reporters sans frontières, l'organisation dénonce les violations de la liberté de la presse, forme des journalistes à l'éthique du métier et organise des rencontres internationales, comme celle des 29 et 30 janvier derniers consacrée à la censure au Proche-Orient.

Concilier les libertés

Comment concilier liberté de la presse et liberté de croyance? Le débat a pris une tournure particulière, en 2006, après la publication au Danemark des caricatures de Mahomet qui ont provoqué une vague de contestation immense dans le monde arabe et musulman. Depuis, certains Etats - l'Algérie et l'Egypte notamment - ont pris la tête d'un mouvement visant à criminaliser la diffamation des religions. En d'autres termes, ces gouvernements, soutenus par la puissante Organisation de la conférence islamique, souhaitent interdire et rendre passibles de peines de prison la critique des religions et notamment de l'Islam. Pour eux, la conciliation entre les deux libertés fondamentales n'est ni possible ni souhaitable. La primauté du respect de la religion et du Prophète ne se discute même pas.

En Afghanistan, un représentant du Conseil des oulémas, rencontré il y a une année environ, avait exprimé un point de vue encore plus radical: «La liberté de la presse, oui, mais seulement si elle est au service de la religion musulmane». A la même époque, un jeune journaliste patientait dans le couloir la mort à Kaboul. Il avait été condamné à la peine capitale pour avoir téléchargé sur Internet un texte qui critiquait la position de l'Islam concernant les droits des femmes. Les pressions internationales ont fini par convaincre le président Hamid Karzai de le gracier.

Au Liban donc, un relatif équilibre entre les différentes confessions rend le débat possible. Un journaliste peut publiquement se déclarer athée sans s'attirer les foudres de ses confrères. Un autre peut ouvertement accuser l'Arabie saoudite d'entraîner la faillite des Etats arabes, tandis qu'un blogueur égyptien reconnaît qu'il s'autocensure en parlant de la responsabilité des gouvernements arabes et pas de la religion musulmane. Même le tabou de l'homosexualité est abordé librement par un reporter jordanien. Autant de propos impossibles dans les pays voisins.

Mais au pays du cèdre, les médias appartiennent à de grandes familles ou à de puissants groupes industriels. Les pressions économiques sont devenues plus importantes que les pressions politiques ou religieuses. Le pluralisme des médias est une réalité et la liberté de ton y est infiniment plus grande que dans les autres Etats arabes.

En Jordanie ou en Egypte, des foules entières peuvent se rassembler instinctivement devant les locaux d'un journal qui aurait critiqué l'Islam. La rue n'attend pas toujours les ordres venus des mosquées. « A Amman, les médias peuvent critiquer toutes les religions, y compris la religion chiite, cela ne pose aucun problème. En revanche, il est impossible de dire du mal des sunnites. On peut insulter les juifs, mais pas s'en prendre au sunnisme », explique un journaliste jordanien.

Autocensure

Mais la censure la plus forte vient encore des journalistes eux-mêmes. Une organisation basée en Jordanie a estimé que 75% des journalistes s'autocensuraient sur la question religieuse. Le chiffre est impossible à vérifier, mais peu de professionnels du Proche-Orient le contestent. L'immense majorité d'entre eux n'ose pas critiquer l'Islam. Par respect d'une culture et d'une tradition, mais aussi par peur des représailles. Représailles des directions des médias d'abord. Les contrats de travail sont précaires dans la région et les journalistes peuvent perdre leur travail du jour au lendemain. Plus inquiétant encore, un reporter qui critique l'Islam ou brise des tabous a toutes les chances de se retrouver au ban de la société. Les journalistes redoutent cette censure de la société qui mène à l'exclusion.

L'inquiétude est grande parmi les journalistes invités à cette conférence. Tous confessent que la tendance est au renforcement de la censure religieuse. Et lorsqu'une jeune journaliste libanaise pose la question de savoir comment, dans un monde moderne, peut-on empêcher que l'Islam se radicalise au point de ne plus tolérer la moindre critique, ses confrères rentrent la tête dans les épaules. Entre la résignation des uns et le désabusement des autres, peu nombreux sont ceux qui croient à une amélioration de la situation dans les années à venir.

Un journaliste égyptien pointe du doigt une nouvelle forme de censure religieuse. «Les religieux de mon pays vont de plus en plus loin. Avant, on était censuré uniquement si on critiquait la religion. Maintenant, on peut l'être si on ne parle pas de religion. Récemment, un livre a été interdit en Egypte. Il n'avait pas du tout critiqué l'Islam. Il n'en parlait même pas. Et c'est justement ce que les religieux lui ont reproché. Ils lui ont dit que son livre ne pouvait pas être publié en Egypte car il ne contenait même pas une ligne qui faisait référence à une mosquée». Si ne pas évoquer l'Islam devient un crime aussi grand que critiquer cette religion, les journalistes, les écrivains, les cinéastes et les artistes du monde arabe vont devoir redoubler d'ingéniosité pour poursuivre leurs travaux.

Jean-François Julliard

Secrétaire général de Reporters sans frontières

Image de une: Lors d'une manifestation contre les caricatures danoises, 1er février 2006 REUTERS/Nayef Hashlamoun

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