Société / Monde

«Les scandales de pédocriminalité font mal à ceux qui doivent faire le deuil de leur foyer spirituel»

Temps de lecture : 10 min

J'ai grandi dans le diocèse catholique de Scranton, aujourd'hui au cœur d'un scandale d'abus sexuels sur mineurs et mineures. Je ne sais pas comment faire le deuil de cette maison spirituelle.

Chancellerie du diocèse de Scranton (Pennsylvanie). | Billy Hathorn via Wikimedia Commons License by
Chancellerie du diocèse de Scranton (Pennsylvanie). | Billy Hathorn via Wikimedia Commons License by

J'ai grandi à Scranton, en Pennsylvanie, dans les années 1990 et au début des années 2000. C'est une ville traditionnellement ouvrière qui s'est embourgeoisée, mais ses racines sont toujours visibles. Quasiment tous mes camarades de classe avaient un grand-père mort de la maladie du mineur, quasiment tous les hommes en âge d'avoir des enfants se passionnaient pour le chemin de fer, quasiment toutes les femmes que j'ai connues aimaient le tricot ou le crochet, quasiment toutes les grand-mères parlaient la langue d'un pays natal en plus de l'anglais, celle du nouveau chez-soi. Les baptêmes, les communions et les confirmations n'étaient pas juste des sacrements, mais des rites de passage communautaires célébrés avec force fêtes, annonces dans le journal et tout le tralala. Il y a un goût de terroir à Scranton. Un sens de l'histoire, du lieu, de la continuité.

«J'ai mal pour leurs victimes, j'ai mal pour la ville où je suis née, j'ai mal pour la foi que ces hommes ont détruite»

J'ai beau être queer et ne plus vivre en Pennsylvanie –où, au moment de mon départ, il n'était pas possible d'envisager avec ma fiancée un mariage légalement reconnu– et l’Église catholique a beau être un espace abstrait où notre union ne sera jamais admise, je m'identifie autant comme étant de Scranton que de l’Église. Les récents scandales d'abus sexuels au sein du diocèse de Scranton m'ont rendue malade. Je n'ai jamais été touchée par l'un de ces prêtres, mais j'en connais plusieurs. J'ai mal pour leurs victimes, j'ai mal pour la ville où je suis née, j'ai mal pour la foi que ces hommes ont détruite.

C'est donc à la fois avec distance, mais aussi avec une douloureuse proximité, que je regarde le diocèse de Scranton s'embraser. Sur Twitter, j'ai lu des centaines de messages s'en prendre aux «curés pédophiles», voir l’Église catholique comme une institution «démoniaque», accuser les parents et les familles d'avoir laissé leurs enfants sous la responsabilité de prédateurs et faire comme si continuer d'aller à la messe offrait un blanc-seing tacite aux pédocriminels. Ce que je comprends totalement. Moi aussi, il m'arrive de faire des jugements à l'emporte-pièce. De considérer les critiques de #BlackLivesMatter comme des défenseurs de la violence policière, d'assimiler ceux qui «ignorent les couleurs» à des racistes bon teint, de voir des homophobes dans ceux qui «aiment les pécheurs mais détestent le péché».

Moi aussi, il m'arrive d'être manichéenne, de ne pas tolérer la nuance quand la complexité d'un pouvoir systémique œuvre à oppresser, à faire taire, à blesser. Alors cette promptitude à juger l’Église, je la conçois: certains maux ne souffrent d'aucune ambiguïté et certains fautifs ne méritent aucune chance de se repentir. Reste que lorsque vous dites que l’Église est en faute, vous vous en prenez autant à ses administrateurs qu'à ses fidèles. Et je ne crois pas que cela soit juste.

Cette constellation de souvenirs

Quand je pense à l’Église catholique, si indiscernable de mon enfance, difficile de ne pas voir toute sa gamme de textures, tout son nuancier de couleurs. Je ne suis pas pour autant son panégyriste. Je suis une universaliste unitarienne agnostique qui croit en un univers bienveillant et a en horreur bien des dogmes du catholicisme. Je suis révulsée par les abus d'enfants, j'aimerais que ces crimes soient sévèrement punis par la justice et qu'ils en viennent à ne plus exister. Je suis une femme queer, mariée à une femme. Il est improbable que je veuille défendre les villes ouvrières et catholiques aux prises avec des scandales si douloureux, mais je suis aussi une enfant exilée de Scranton. Je suis partie, je regarde en arrière et je ressens autant de chagrin que d'horreur. Et j'ai passé bien trop d'années à ne pas vouloir faire la différence.

Si c'est par la conscience et la mémoire que nous entrons réellement dans nos vies, alors je suis née dans l’Église catholique. Mes premiers souvenirs, je les dois à la messe de minuit à St. Mary de Czestochowa, où le Père Homer allait être pasteur. L'odeur de l'encens, lourde et épaisse, la barbe de mon père qui me chatouille la joue –je me rappelle qu'il me prenait dans ses bras pour aller recevoir la sainte Eucharistie. Je me rappelle de mon frère qui me tenait par la main pour me ramener à la maison. L'air de décembre sur ma peau. Douce nuit, sainte nuit. Nous n'habitions qu'à un pâté de maisons.

«Je suis née dans les bras de Dieu»

L'église de mon enfance était aussi celle de l'enfance de mon père. St. Mary de Czestochowa est installée sur une petite colline à la frontière entre Scranton et Moosic. Si vous descendez la colline sur la gauche, après une bonne petite trotte, vous trouverez la maison où mon père a grandi –et où vivent encore mon oncle et sa famille. Si vous la descendez vers la droite, à une rue de l'église, vous trouverez la maison où l'on m'a conduite après ma naissance à l'hôpital, où j'ai fait mes premiers pas, d'où je suis partie pour aller à la fac, où l'on a célébré mes fiançailles.

Tous les dimanches, on allait à la messe à pied avec mes parents et mes frères. On retrouvait mon oncle Tommy et sa famille, Tante Janet et ses enfants. Oncle Jim et Oncle John lorsqu'ils étaient en ville. Lorsque notre famille était au complet, nous avions besoin de deux bancs et de vingt-deux sièges. Et c'était avant que les enfants grandissent, se marient et aient à leur tour des enfants. Dans mes plus lointains souvenirs, je me vois entourée de ma famille, la nuit, dans l'odeur de l'encens et j'écoute ce qui me semble être des anges qui chantent. Je suis née dans les bras de Dieu. Je ne crois plus en lui, mais je crois en cette constellation de souvenirs. Je crois que c'est là d'où je viens. De cet endroit.

Des adultes de confiance

Nous croyons à toutes sortes de choses pour nous maintenir en vie. Où suis-je née, sinon dans ce moment? Qui pourrais-je être? Ma famille ressemble à la plupart des familles de Scranton et mon enfance n'a rien eu de singulier. J'ai été scolarisée au primaire et au collège dans des établissements catholiques, à une époque où tous les quartiers avaient leur école. Presque aucun de mes camarades n'avaient moins de quatre frères et sœurs. J'ai joué au basket-ball dans la ligue des jeunes catholiques et au base-ball à St. Joseph. Autant d'activités visiblement très catholiques. J'ai participé aux messes télévisées dans la basilique St. Ann et aussi, pendant des années, aux messes pour enfants aux côtés de garçons qui sont depuis devenus prêtres ou agents de police dans la région.

Si jamais vous êtes habitués aux chaînes de télé catholiques, alors vous m'avez peut-être vue –j'ai gagné le prix de l’évêché récompensant le meilleur enfant de chœur lorsque j'avais 13 ans. J'ai chanté dans la chorale de ma paroisse. Mon enfance a été des plus basiques, à l'image de celle de la plupart des enfants de Scranton. Le catholicisme, comme la blanchité à d'autres endroits, était tellement omniprésent qu'il n'était pas tant une religion qu'un fait. Être catholique, c'était être normal. Être là, être d'ici. Le catholicisme était notre écosystème, l'air qu'on respirait, notre esprit commun.

«Les prêtres surveillaient nos booms, nous entraînaient au sport, conseillaient nos familles, nous donnaient les sacrements»

Et dans cette communauté, il y avait des prêtres et des religieuses. Elles et ils étaient nos professeurs. Elles et ils chantaient avec nous à l'église et dans des événements festifs comme les Cathedral Capers –je me souviens du père Altavilla flanqué d'un sombrero et de maracas, il m'avait tellement fait rire que j'en avais eu mal au ventre. Ma chorale l'adorait. Il était jeune, gentil, marrant. Les prêtres surveillaient nos booms, nous entraînaient au sport, conseillaient nos familles, nous donnaient les sacrements. Ils étaient des adultes de confiance, des membres de nos familles. On les aimait. Et ils nous aimaient.

Vous croyez à des choses pour vous maintenir en vie. L’Église, en elle-même, était une famille –une communauté dense et vaste, mais aussi profondément particulière et stratifiée. Dans les vieilles villes comme Scranton, il y a toujours des quartiers ethniques où se sont installés différents groupes européens. À l'ouest les Italiens, au sud les Allemands et les Hispaniques, à l'est les Slovaques et les Ukrainiens, à Minooka les Irlandais, à Mossic les Polonais. Quand vous êtes môme, cela vous passe par-dessus la tête. Votre grand-mère parle la langue du vieux pays et celle du nouveau, votre famille a des recettes que n'ont pas les autres et l'été, aux kermesses paroissiales, vous goûtez à toutes les cuisines.

La perte de tout

Avec le recul, je vois les choses différemment. Les églises ethniques étaient des liens vers d'autres mondes –un monde transporté par-delà les océans, caché dans la farce du chou, cousu dans les courtepointes de nos grand-mères, chuchoté dans des berceuses aux airs de sorts ancestraux. Ces églises étaient des bastions de culture, de vie, de langues si vite oubliées par les nouvelles générations. Enfant, je n'avais pas conscience du cadeau que cela peut être de grandir entourée de babcis [grand-mères en polonais, ndlr] confectionnant des pierogis, chantant en polonais, m'apprenant des jurons en yiddish. Pour moi, l’Église était autant une communauté «religieuse» qu'une communauté «polonaise». C'était une famille qui prenait soin d'elle-même et des ses membres dans la tradition, l'amour, la mémoire partagée et une identité qui semblait si magnifiquement figée dans le monde moderne. Non, pas figée, plus simplement: en vie.

L’Église catholique polonaise a fait vivre l'histoire de ma famille. Tout s'y mélange –ma communauté, mon identité, Dieu, mon chez-moi. Les bras de Dieu, d'où je viens, d'où je suis. Où suis-je née sinon dans les bras de Dieu? Qui est ma famille, si ce n'est ces gens qui ont tissé notre histoire autour de moi et à travers moi, qui m'ont ouvert leur âme, qui m'ont portée vers ce lieu sacré où nos souvenirs, nos langues, nos héritages sont venus à la vie tels des miracles?

«Je ne pardonnerai jamais aux prêtres qui ont brisé les communautés constitutives de mon enfance et de tant d'autres vies»

L’Église catholique, ce n'est pas que des prêtres, ce n'est pas que le Vatican. Ça ne l'était pas à l'époque, ça ne l'est toujours pas aujourd'hui à mes yeux. L’Église catholique est faite de ses fidèles, leur douleur au lendemain d'un scandale aussi atroce n'est pas que l'écho d'une perte institutionnelle –leurs engagements ne les lient pas au pape ou à l'évêque. C'est le cri de la perte d'une communauté aussi sacrée que séculière. La perte d'une identité partagée, non pas spirituelle, mais humaine. La perte de la chair et du sang des rencontres, la perte de soi et des autres, de l'âme des grands-parents et des arrière-grands-parents. La perte des bras de Dieu. La perte d'un endroit.

Je ne pardonnerai jamais aux prêtres qui ont brisé les communautés constitutives de mon enfance et de tant d'autres vies. Je pleure leurs victimes –les enfants qu'ils ont meurtris, les familles qu'ils ont détruites. Mais au milieu du brouillard médiatique et des sarcasmes envoyés à l’Église et aux catholiques, il faut que je vous dise –à chacun d'entre vous et à vous tous et toutes– que l’Église est ses fidèles, pas ses prêtres. Que les bras de Dieu sont un endroit doux. Que je déteste l’Église, mais que j'aime l’Église. C'est une croix que je ne sais pas comment porter.

Les catholiques de Scranton ne sont pas des idiots

Avec mes amis, nous avons grandi dans l’Église –et nous avons grandi en tant qu’Église. Je me rappelle une kermesse de St. Mary de Czestochowa, je cours avec ma cousine des halushkis [mets slovaque, ndlr] dans le ventre, tout excitée d'annoncer à mes parents que nous venons de remporter un panier garni. Je me rappelle tenir la main de mon amie Kristen et prier le matin du 11 septembre. Je suis toujours amie avec les garçons, devenus des hommes, qui étaient enfants de chœur avec moi. Nous avons grandi dans des quartiers différents, mais dans une même communauté –nos babcis, nos nanas et nos omas cuisinaient des plats différents et ne parlaient pas la même langue, mais nous avions le même sens d'une identité mystérieuse, précieuse et chérie. Chérie par chacun d'entre nous et par notre Dieu partagé.

Et c'est ce que nous pleurons aujourd'hui. Il y a des choses que vous croyez pour continuer à vivre. Jusqu’à ce que ça ne soit plus possible et qu'il vous faille trouver d'autres moyens de vivre. D'autres moyens de retrouver la voix de votre grand-mère dans le ciel. D'autres moyens de ressentir votre enfance. Votre famille. Les catholiques de Scranton ne sont pas des idiots qui ont jeté leurs enfants aux loups. Ce sont des enfants de Dieu –un Dieu en qui je ne crois plus, mais que je sais toujours réel– que les battements de son cœur guideront toute leur vie, à travers toute une lignée familiale, identitaire, le fil d'une appartenance sacrée.

Ils ont foi dans cette appartenance sacrée, distincte du Vatican. L’Église, en tant que communauté, est vivante et humaine. Elle est séparée de l’Église en tant qu'institution. Ils ne font pas aveuglément confiance au pape ou à un curé –ils se font confiance les uns les autres. Ils font confiance à leur famille commune. Ce n'est pas quelque chose que l'on abandonne si facilement. Et si les scandales de pédocriminalité semblent aujourd'hui banals à une culture laïque au sens large, ils ne font pas moins mal à ceux qui doivent faire le deuil de leur foyer spirituel. Accepter la perte des bras de Dieu. La perte de cet endroit.

Karen-Elizabeth Moroski

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