Santé / Société

En Polynésie française, la multiplication des maladies fait craindre pour les enfants

Temps de lecture : 8 min

La jeunesse polynésienne a-t-elle hérité des maladies des générations irradiées? Affirmatif, répond un psychiatre dans un rapport controversé.

Les Polynésiens sont inquiets de la potentielle hérédité des effets de l'irradiation. | Photo Victor Le Boisselier
Les Polynésiens sont inquiets de la potentielle hérédité des effets de l'irradiation. | Photo Victor Le Boisselier

Chaque 2 juillet, les Polynésiennes et Polynésiens se remémorent, amers, que les bombes leur sont tombées «sur la tête».

2 juillet 1966. À l’initiative du général de Gaulle, l’essai nucléaire atmosphérique Albédaran fend l’air du Pacifique.

2 juillet 2018. Les Polynésiennes et Polynésiens dansent, chantent, prient, mais ce sont leurs t-shirts qui en disent le plus long. Au dos de polos à manches courtes, un fœtus entouré d’une paire de mains, paumes vers le ciel. Et cette inscription tahitienne: «E taù nau metua e aha tou ananahi». Mitema Tapati, un pasteur militant, s’essaie à la traduction: «Nous avons imaginé un foetus, dans le ventre de sa mère, qui demanderait à ses parents: “Quel est mon avenir? Quelle sera ma vie?”»

Les t-shirts en disent long sur les inquiétudes du moment. | Photo Victor Le Boisselier

«On a été les premiers cobayes»

«Aujourd’hui, c’est presque naturel de dire d’une personne décédée qu’elle était malade. Ça fait longtemps que je n’ai plus vu de morts de vieillesse.» Teariki Brander troque sa bonhommie habituelle pour une moue grave. Militant anti-nucléaire, il est né et a grandi à Tureia, l’atoll habité le plus proche de Moruroa, où eurent lieu les essais atomiques. «On a été les premiers cobayes, se désole Teariki. Il y a eu trente-sept retombées nucléaires à Tureia.» Au total, vingt-huit îles habitées ont essuyé des pluies de particules.

Le laboratoire de la Commission de recherche et d'information indépendantes sur la radioactivité (CRIIRAD), association qui alerte sur les risques du nucléaire, a conclu en 2006 que «certaines retombées ont pu conduire à une irradiation externe et interne des populations conduisant à des risques sanitaires non négligeables et, dans certains cas, inacceptables au sens des normes de radioprotection internationales».

Lentement, des vétérans, des locaux, d’anciens travailleurs de Moruroa meurent de cancers précoces que rien n'indiquait. «Mon grand-père a eu un cancer du poumon, énonce Teariki. L’État a officiellement reconnu que sa maladie était due aux essais nucléaires.»

«Il y a eu papa, cancer de la thyroïde, le petit frère de papa, son aînée, décédés de cancers du foie et du sein, une de ses sœurs, thyroïde…»

Teariki Brander, né à Tureia

La mort de l’aïeul ne tourne pas la page de la maladie. Ses enfants, encore bambins à l’époque des essais aériens, portent les mêmes maux. «Dans ma famille, il y a eu sept cancers.» Il compte silencieusement sur ses doigts, à la manière d’un gamin, puis reprend à voix haute: «Il y a eu papa, cancer de la thyroïde, le petit frère de papa, son aînée, décédés de cancers du foie et du sein, une de ses sœurs, thyroïde…» Un sonnet morbide, repris en chœur par d’autres familles. Tane Brander –aucun lien de parenté avec Teariki– avait deux ans à l’époque des premiers essais nucléaires. Son père, natif de Tureia, a été emporté par le même mal. Il déploie sa gorge, menton à la verticale, pour montrer la cicatrice qui lui barre le cou: «Je me suis fait opérer d’un cancer de la thyroïde il y a quelques années.» Il déroule un pansement, dévoile des points de suture, vestiges d’une tumeur au pouce. À son tour, il énumère ses malades: sa sœur, décédée d’un cancer du sein, son grand frère mort né, son frère et sa petite sœur opérés de la thyroïde.

Tane Brander ôte un sparadrap de sa main. Il s’est fait opérer d’une tumeur au pouce quelques semaines auparavant. | Photo Marion Lecas

La thyroïde des jeunes de l’époque ne trompe pas, d’après Florent de Vathaire, premier scientifique à avoir étudié les cancers de la population polynésienne, en 1995. «C’est un marqueur infiniment plus sensible que tout le reste, explique le directeur de recherche à l’Institut de la santé et de la recherche médicale (INSERM). Pour constater l’impact des essais nucléaires, il faut regarder le cancer de la thyroïde chez les gens qui étaient enfants à ce moment-là.»

Un rapport controversé

Comment, après avoir enterré deux générations, les Polynésiennes et Polynésiens pourraient-ils envisager sereinement de faire des enfants? «C’est une inquiétude, répond Teariki Brander, quand on te dit que ça peut être transmis de génération en génération, pardon, mais t’as pas envie d’avoir des monstres!»

Des questions martelées, instrumentalisées parfois, obsédantes surtout, qui envahissent le débat public depuis janvier 2018. Date à laquelle Christian Sueur, psychiatre à la retraite, a publié un rapport aux conclusions préoccupantes: les enfants polynésiens seraient malades. Leur ADN aurait muté. Ils souffriraient d’un «taux de troubles du développement, d’anomalies morphologiques, de retards mentaux» supérieur à la métropole et «probablement en lien avec l’irradiation de leurs grands-parents ayant travaillé pour le Centre d’expérimentation du Pacifique lors des essais nucléaires atmosphériques des années 1960-70.»

Le docteur Sueur a exercé une dizaine d’années dans l’unité pédopsychiatrique du centre hospitalier de Polynésie française et s’appuie sur certains de ses jeunes patients pour mener sa démonstration. Depuis son rapport, la «transgénérationnalité» vogue de bouche en bouche, prononcée comme un gros mot, à l’image de ce père de famille qui s’exclame: «Cette histoire de transgénérationnalité, ça rend la maladie éternelle!»

Culpabilité des parents

L'atmosphère déjà anxiogène a frôlé la psychose après la publication de ce rapport. Le psychiatre a abondamment été taxé d’«irresponsable» et «d’alarmiste». Médecin militaire en Polynésie, Arnaud Castelnerac rappelle: «Il faut être prudent avec l’incidence des mots. Après Tchernobyl, les médias martelaient qu’il y aurait des dizaines de milliers de malformations, ça a entraîné une énorme vague d’IVG. Finalement, le nombre de malformations correspondait à la moyenne mondiale.» Il évoque aussi l’insupportable culpabilité des parents qui, parce qu’ils ont été irradiés à l’époque, se blâment de tous les maux de leur progéniture.

Christian Sueur est d’autant plus critiqué que ses révélations sont scientifiquement controversées. Le premier à dégainer a été le docteur de Vathaire de l’Inserm, pourtant cité dans le rapport du psychiatre. «Ce qu’a réalisé Sueur, ce n’est pas une étude, s’emporte le scientifique depuis son bureau de Villejuif. Commenter des travaux scientifiques c’est une chose. Faire des études, analyser génétiquement, faire des prélèvements, c’en est une autre.»

Au fil des pages, le docteur Sueur mélange effectivement les genres et alterne attaques politiques au vitriol et références scientifiques. Invoquant «d’autres facteurs» tels que l’obésité, la sur-utilisation de pesticides ou la multiparité, le docteur de Vathaire se range aux conclusions des instances internationales. En 2001, un comité scientifique des Nations Unies avait déclaré qu’aucun effet héréditaire radio-induit ne pouvait être prouvé, «qu’il s’agisse de la descendance de cancéreux traités par radiothérapie (...) ou de survivants japonais aux bombes atomiques».

Ce constat a fondé les bases d’une littérature scientifique que Christian Sueur estime verrouillée par le lobby nucléaire. Il est rejoint sur ce point par Bruno Chareyron, directeur de la Criiad: «Le lobby nucléaire agit depuis longtemps pour empêcher l’émergence de connaissances solides sur l’impact réel des radiations sur la santé. (…) Un accord de 1959 lie l’Organisation mondiale de la santé (OMS) à l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA). Ainsi l’OMS, censée être une référence en matière sanitaire, est en réalité liée à l’agence qui a pour objet la promotion de l’énergie nucléaire.»

Une étude indépendante avortée

«Nous, nous réclamons une étude indépendante sur la transgénérationnalité de la maladie», déclare de son côté Teariki Brander. Ce «nous», c’est l’association anti-nucléaire 193, dont il est membre. Mais ce «nous» aurait également pu être de Vathaire, Sueur, et même le gouvernement local: en février 2018, le président polynésien Édouard Fritch confie la tâche à une généticienne japonaise. Le Dr Katsumi Furitsu, spécialiste mondialement reconnue, jette finalement l’éponge deux mois plus tard. Elle juge que le climat local –alors extrêmement tendu par les «révélations» de Sueur– manque de «sérénité» et de «confiance: «Tous les participants doivent comprendre les limites de la recherche scientifique. Peut-être aurions-nous prouvé la relation de causalité entre leurs problèmes de santé et l’irradiation qu’ils ont subie, peut-être pas.» [Formulation originale de la scientifique: «All the participants must understand beforehand the limitation of scientific research. We may be able to prove the positive relationship between their health problems and radiation exposure or may fail to do so.» Ndlr]

«Ce sont des scientifiques qui ont promis, à l’époque, que la bombe était propre. Aujourd’hui il n’y a plus de confiance.»

Teariki Brander, né à Tureia

La généticienne vise juste: dans ce débat, on se fie davantage à des considérations idéologiques que scientifiques. «Les anciens qui ont vécu les essais croient ceux qui disent que la maladie se transmet de génération en génération, témoigne la maire de Tureia. Mais les “super docteurs” disent le contraire. On ne sait plus qui écouter.» D’autant que la population polynésienne est désabusée: «Ce sont des scientifiques qui ont promis, à l’époque, que la bombe était propre, rappelle Teariki Brander. Aujourd’hui il n’y a plus de confiance.»

«Il n’y a pas de secret»?

Au centre des critiques, les médecins militaires, qui se rendent une à deux fois par an dans les îles les plus isolées: «Rien qu’en entendant “militaire”, certains ne veulent pas les rencontrer», commente la maire de Tureia. Arnaud Castelnerac, fraîchement débarqué à Tahiti, porte déjà une chemise à fleurs. Il est l’un des deux médecins du Centre médical de suivi (CMS), créé en 2007 par l’État français et le gouvernement polynésien. Chargé de dépister les maladies radio-induites chez les vétérans et les civils, il les aide à monter des dossiers d’indemnisation. Depuis 2010 et la loi Morin, l’État reconnaît officiellement une liste de maladies radio-induites, essentiellement des cancers, dont les victimes peuvent être dédommagées sous certaines conditions.

Le Centre médical de suivi compte 1.800 patients et patientes. Aucun enfant cependant, puisque d’après la loi française, seules les personnes nées avant la fin des essais, en 1996, auraient été potentiellement irradiées. «Mais dans les îles sans médecin, nuance Arnaud Castelnerac, quand on nous présente un enfant malade, on l’examine quand même. On est toubib avant tout.» Il assure que le CMS n’a jamais constaté les troubles infantiles dont fait état le rapport Sueur.

Les médecins militaires sont accusés d’œuvrer pour la Grande Muette, l’armée française. Arnaud Castelnerac, fraîchement arrivé en Polynésie, assure qu’«il n’y aura pas de secret». | Photo Marion Lecas

Après ces visites, les médecins militaires rédigent des rapports, mensuels et annuels, qui demeurent confidentiels: «Les médecins spécialistes qui descendent aux Gambier ne transmettent pas les résultats», témoigne Vai Gooding, maire des îles Gambier.
Pourquoi tant d’opacité? Le docteur Castelnerac renvoie la balle à la Direction de la Santé (l’équivalent du ministère de la Santé en Polynésie): «Il n’y a pas de secret. Je sais que la direction de la Santé a les rapports, c’est à elle de les donner si elle le veut.»

Le Dr Arnaud Castelnerac paraît plein de bonne volonté: «Si je vois une anomalie, je l’inscrirai dans le rapport. (…) Dire qu’en étant médecin militaire, on n’est pas libre, c’est faux.» Pourtant, le ministère de la Défense l’a d’abord sommé de ne pas répondre à cette interview, avant de faire machine arrière, convaincu par l’insistance du médecin. Que la maladie se transmette de génération en génération ou pas, l’opacité des institutions, elle, semble traverser les âges.

Victor Le Boisselier Journaliste

Marion Lecas Journaliste

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