Sports / Économie

Les supporters de football ont perdu leur place dans les stades

Temps de lecture : 7 min

Les clubs veulent toujours plus s’étendre, quitte à prendre le risque de craquer au niveau de la fanbase locale.

Un match Lyon-Monaco au Parc Olympique lyonnais, le 13 octobre 2017. | Thomas Serer via Unsplash License by
Un match Lyon-Monaco au Parc Olympique lyonnais, le 13 octobre 2017. | Thomas Serer via Unsplash License by

Si cette année, les tribunes du championnat anglais étaient absolument désertes lors de chaque match, treize des vingt clubs participant à la compétition seraient économiquement rentables, grâce à l’explosion des droits télévisuels et du merchandising international. Quelques centaines de kilomètres plus loin des stades de Londres ou de Manchester, l’Espagne a quant à elle décidé de délocaliser plusieurs rencontres de championnat aux États-Unis. En France, alors que les arrêtés préfectoraux se multiplient pour interdire les déplacements de supporters, les horaires des matchs commencent à s’adapter pour convenir au marché asiatique, quitte à aboutir à des heures improbables dans l'Hexagone.

De quoi provoquer la colère des supporters, entre deux silences inquiets. Car la crainte grimpe dans les rangs des fans. Le football au plus haut niveau semble pouvoir –les plus pessimistes diront vouloir– se passer d'eux.

Pierre Barthélemy, supporter parisien et avocat défendant le droit de déplacement des supporters auprès de ses quelque 25.000 abonnés Twitter, n’est d’ailleurs pas des plus rassurés: «Cette prévalence économique des diffuseurs et de l’international grignote de plus en plus l’importance accordée aux supporters fidèles et réduit de facto le réflexe de défense des supporters et de leurs droits. On est clairement en train de leur dire “Votre club vous échappe totalement; c’est un objet commercial hors-sol dont vous n’êtes que des clients”. On nie la dimension locale d’un club: ancré dans son histoire, dans sa culture, dans le quotidien de ses supporters, ancré dans la vie familiale de génération en génération», assène-t-il.

Des stades remplis par les tours-opérateurs

Surtout que ces événements ne sont que la suite logique d'une évolution implacable. Jean-Baptiste Guégan, professeur, journaliste et auteur de Géopolitique du sport, étudie le phénomène depuis longtemps: «Voilà des décennies que le football subit une lente aseptisation de ses tribunes. D’abord, le stade était le terrain d’appartenance des supporters. Désormais, ces derniers ont le sentiment de s’être fait remplacer par les spectateurs, et la crainte de voir les touristes les suppléer». Une peur pas si paranoïaque que ça, puisqu’aujourd’hui, «à chaque match de Barcelone par exemple, le stade est rempli à environ 10% par les tour-opérateurs, qui incluent un match au Camp Nou dans un forfait visite de la ville avec la Sagrada Familia, la Ramba ou le Parc Güell».

Et c'est loin de déranger les dirigeants catalans. En 2015, Didac Lee, membre du conseil d'administration du club, s’était exprimé dans les colonnes du quotidien catalan Sport, à l'occasion d’une tribune ressemblant presque à une caricature: «Nous ne regardons plus ce que font les autres clubs de football car nos référents appartiennent aujourd’hui à d'autres univers, comme Disney. Ils ont Mickey Mouse, nous avons Messi. Ils ont Disneyland? Nous avons le Camp Nou. Ils font des films, nous produisons des contenus».

Le Camp Nou, stade du FC Barcelone. | Nicky Boogaard via Flickr License by

Mais inutile de s’acharner sur le seul Barça, le phénomène concerne tous les grands clubs. Ce n’est pas pour rien que Mickaël Correia, auteur d’Une histoire populaire du football, prend dans son ouvrage l’exemple des tribunes de Liverpool, l’un des clubs ayant conservé son image d’ambiance chaude et de supporters parmi les plus fervents d’Angleterre. «Mais le prix des billets les moins onéreux dans ce stade a augmenté de 1.108 % entre 1990 et 2011», évalue-t-il. Une explosion spectaculaire qui modifie en profondeur la sociologie des tribunes: «Dans les années 1970, l’âge moyen y était de 18 ans. Aujourd’hui, le spectateur lambda à Anfield a 45 ans».

Des acteurs à part entière du spectacle

Des places de plus en plus chères pour une billetterie qui pèse paradoxalement de moins en moins dans l’économie des mastodontes du football. Jadis poumon économique d’un club, les supporters des meilleures équipes ne représentent qu’un très faible pourcentage dans les recettes aujourd’hui. «Entre 10 et 15% seulement du budget pour les clubs les plus imposants économiquement», estime Jean-Baptiste Guégan.

Et les supporters ont bien conscience de l’émancipation des clubs vis-à-vis d’eux. «On n’est pas dupes, on voit bien que nous n’avons plus la même place qu’avant», soupire James Rophe, porte-parole de l’Association nationale des supporters, fédération de plusieurs groupes locaux s’unissant pour défendre les tribunes.

Au point d'imaginer un football indépendant de ses supporters? Christophe Lepetit, économiste du sport et responsable des études au Centre de droit et d’économie du sport, est loin d’en être convaincu: «Les supporters présents dans les stades sont des acteurs à part entière du spectacle offert aux téléspectateurs et aux diffuseurs. Quel engouement y aurait-il pour un match à huis clos? Les télévisions comme les sponsors ne paieraient pas bien cher pour diffuser et s’afficher dans des stades vides ou avec des clubs ne disposant pas d’une fanbase solide. Aujourd’hui, le football est un tout, qui pour se vendre doit proposer un beau spectacle sur le terrain, de beaux écrins –les stades— mais aussi une belle ambiance à l’intérieur de ceux-ci».

Car le supporterisme est vendeur. Toutes les bandes-annonces de championnat ou de match foisonnent d’images de tribunes, au-delà des belles actions sur le terrain. Au point parfois de sauter à pieds joints dans l’hypocrisie. «La Ligue de football professionnel a interdit les fumigènes dans les stades, alors qu'on en voit dans les clips promotionnels de la Ligue 1», rit jaune Mickael Correia.

La même LFP qui envisageait dès l’année dernière des sanctions contre les clubs qui montreraient des tribunes vides devant les caméras des diffuseurs, soucieuse de montrer une belle image de son produit.

Conter et transmettre la légende du club

«Bien sûr qu’à la télé, c’est important de voir une ferveur dans les tribunes, des cris et des stades pleins, se réjouit James Rophe. Certains clubs modestes arrivent à véhiculer une image positive grâce à cela, comme Nîmes, Strasbourg ou dans un cadre européen le Celtic Glasgow. Même si leurs équipes ne sont pas toujours flamboyantes, regarder leur match est une expérience à vivre grâce à leurs gradins. Et ça, des clubs plus imposants commencent à le comprendre. On voit notamment Jean-Michel Aulas [président du club de Lyon, ndlr] s’afficher souvent avec ses supporters ultras, pour leur montrer l’importance qu’il leur accorde.»

Mais au-delà de l’expérience télévisuelle fournie, le supporter a également un autre rôle vital à jouer pour les clubs. «En quelque sorte, il est devenu un gardien du temple, estime Mickael Correia. Dans un football hypermondialisé où chaque club cherche à s’étendre le plus possible, le vrai supporter rappelle l’identité du club, ses racines, son histoire.» Et cela a bien plus d’importance qu’une simple fibre nostalgique à faire vibrer de temps en temps.

«Ce que les nouveaux fans recherchent, au-delà des victoires de leur équipe, c’est aussi une histoire, un passé, une légende à se conter», rappelle Jean-Baptiste Guégan. Ainsi, aussi paradoxal que cela soit, c’est la dimension politique purement catalane du FC Barcelone, la génération dorée des fils d’ouvriers de Manchester United ou la culture germanique propre au Bayern Munich qui expliqueraient le succès planétaire de ces clubs et leur facilité à conquérir des cultures totalement étrangères.

«Les clubs perdent leur ancrage territorial pour devenir des marques mondiales, comme de vulgaires McDonald’s footballistiques»

Faire rêver à l’international avec des contes locaux, c’est le tour de force des géants du football européen. Et ce passif glorieux et légendaire, ce sont justement les supporters qui le racontent et le transmettent le mieux. «Les clubs perdent leur ancrage territorial pour devenir des marques mondiales, comme de vulgaires McDonald’s footballistiques. C’est aux supporters de faire perdurer cette histoire locale et cet héritage en préservant cette mémoire, et surtout en la diffusant», clame Mickael Correia, qui les incitent à «jouer leur rôle dans le champ démocratique du football».

Qu’il se rassure, beaucoup n’ont pas attendu son appel pour se lancer, notamment dans des zones géographiques à la culture footballistique pourtant moins riche qu’en Europe. «Aux États-Unis par exemple, les clubs sont des franchises, qui peuvent théoriquement changer de villes, comme c’est parfois le cas en basket NBA par exemple. Mais à chaque fois que l’idée a été évoquée, les fans ont réagi avec véhémence. On voit bien qu’il est important pour eux que leur club soit ancré dans le réel, qu’il ait une appartenance territoriale, des racines, et non pas qu’ils se baladent au gré des villes les plus porteuses», se rassure James Rophe.

À quoi bon chanter «Les Corons» à Lens si le club joue à New York?

Au-delà de ces visions romantiques, le pragmatisme impose également aux clubs de conserver et de choyer leurs bases locales, bien moins versatiles et infidèles que les supporters qu'ils conquièrent ailleurs. Il y a dix ans, le Milan AC, fort de ses glorieuses campagnes européennes, était l'un des clubs les plus implantés en Asie. Il est désormais largement distancé par des clubs plus performants aujourd'hui. À l'inverse, il y a encore seulement vingt ans, qui connaissait Chelsea, club anglais devenu célèbre et triomphant grâce aux millions d'un oligarque russe? Et surtout qui peut garantir que, vingt ans plus tard, d'autres fans que ceux de Londres viendront remplir son stade, si le succès ne suit plus?

Pour Jean-Baptiste Guégan, les clubs ne s'y trompent d'ailleurs pas: «Les bénéfices que rapporte l'international sont vus comme un bonus, mais ils savent que leur base économique ne peut se baser dessus car c'est une finance instable», assure-t-il. Même s'il le reconnaît, le risque est grand qu'à force de voir les recettes de la mondialisation exploser tous les compteurs, les clubs finissent par trop se reposer sur cette poule aux œufs d'or potentiellement éphémère.

«De toute façon, à quoi bon chanter “Les Corons” à Lens si le club joue à Pékin en septembre et à New York en octobre? À quoi bon conserver une tour Eiffel sur le blason du club ou sur des tifos de supporters si le club joue à Los Angeles et à Singapour?», s’interroge Pierre Barthélemy. L’avocat se veut malgré tout confiant et rassurant. Si le rôle de supporter a beau diminuer aux yeux des institutions footballistiques, il n’en reste pas moins indispensable: «Le supporter reste la clef de voûte du club. Il peut ne peser que trois kilos dans une infrastructure de 300 tonnes ou ne mesurer que dix centimètres dans une infrastructure de 300 mètres: si on l’enlève ou qu’on le fragilise trop, au moindre tremblement de terre, tout s’effondre. Un football qui rompt le lien avec ses supporters est déjà condamné».

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