Sports / Monde

En Égypte, les stades de foot rouvrent leurs portes aux supporters

Temps de lecture : 6 min

Les matchs de la ligue égyptienne étaient interdits au public depuis le drame de Port-Saïd en 2012, lorsque soixante-quatorze personnes sont mortes dans des affrontements entre ultras.

Le meneur de la tribune du Zamalek Sporting club Islam Shahim lance les refrains repris en chœur par les supporters.| Photo Martin Roux.
Le meneur de la tribune du Zamalek Sporting club Islam Shahim lance les refrains repris en chœur par les supporters.| Photo Martin Roux.

Un coup de sifflet sec. Le premier match de l'Egyptian Premier League ouvert au public, après cinq saisons à huis clos, débute. La tribune de Zamalek du stade cairote rugit. En août, le ministère de la Jeunesse et des Sports a autorisé la présence de 5.000 fans pour les matchs de première division et de 20.000 pour les matchs internationaux. Les supporters du club cairote, l’un des plus titrés d’Afrique, sont debout sur les gradins. Les bras en l’air, ils frappent des mains et reprennent en chœur des chants qu’ils n’avaient pas pu hurler à leur équipe depuis le drame de Port-Saïd, la pire tragédie liée au foot de l’histoire de l’Égypte.

En 2012, un match de première division dans la cité portuaire du nord du pays tournait au bain de sang: des affrontements entre ultras d’Al-Ahly, l’autre club de la capitale, et d’Al-Masry, l’équipe de Port-Saïd, faisaient soixante-quatorze morts. Deux saisons sont annulées et les suivantes interdites au public, jusqu’aux retrouvailles de samedi soir.

«Sans nous, le foot n’est rien»

«Le foot en Égypte est réputé pour ses supporters. Un stade vide lors d’une rencontre, ça change tout car sans nous, le foot n’est rien.» Islam Shahim est un «capo», c’est-à-dire un meneur pour les groupes de supporters. Pendant le match, il passe le plus clair de son temps tourné dos au terrain, à entonner les refrains qui sont repris par la foule. «L’absence des fans a eu un impact très négatif sur les joueurs, on leur donne de la force», assure ce fidèle de Zamalek âgé de 33 ans. «L’ambiance est magnifique aujourd’hui, ça nous a manqué pendant toutes ces années.»

Mais le souvenir des violences et des morts qui ont entaché le football égyptien n’est pas loin. En 2015, une première tentative de rouvrir les stades au public avait viré au drame. Les White Knights, le nom donné aux ultras de Zamalek, perdent plus de vingt de leurs membres dans des affrontements meurtriers avec les forces de sécurité à la suite d’un match contre ENPPI (club aussi basé au Caire appartenant à une compagnie pétrolière et gazifère égyptienne fondée en 1978), la même affiche que samedi soir.

À la 20e minute de jeu, la tribune de Zamalek est soudain silencieuse. Les supporters brandissent vers le ciel leurs téléphones portables qui forment désormais une constellation de points lumineux. «C’est aujourd’hui le premier match en présence du public et nous jouons contre ENPPI, comme en 2015. Alors à la 20e minute de jeu, tout le monde a allumé le flash de son téléphone pour rendre hommage aux vingt supporters morts à la suite de ce match» explique le «capo» Islam Shahim. «Nous faisons ainsi vivre leur mémoire ici, dans les gradins, et nous leur disons: “Nous ne vous oublions pas”.»

Des supporters triés sur le volet

Cette fois-ci, la Fédération égyptienne de football a encadré le retour des supporters lors des matchs de Premier League par des mesures très strictes. Les 5.000 personnes autorisées à assister aux rencontres sont triées sur le volet: des invités, des groupes d’étudiants, et des supporters dont les noms ont été au préalable soumis par les clubs à la Fédération égyptienne de football. De plus, les ultras d’Al-Ahly, le groupe le plus important du pays, a annoncé la suspension de ses activités en avril, un autre signe rassurant aux yeux des autorités.

Les fans en liesse célèbrent un but marqué par leur équipe, le Zamalek Sporting Club. Score final: 4-1 pour Zamalek.| Photo Martin Roux.

«Il y a trois ans, nous avons fait revenir le public sans en mesurer les risques, et les événements qui ont suivi en témoignent. Cette année, nous avons déployé un dispositif policier et établi des procédures réglementaires adaptées», déclare Tharwat Soweilam, le directeur exécutif de la Fédération égyptienne de football, interrogé par Slate. La Fédération prévoit en effet d’augmenter progressivement le nombre de personnes autorisées dans les stades, à la faveur d’un nouveau système de billetterie électronique qui devra permettre un contrôle précis du profil des supporters.

«Un système similaire d’identification et de contrôle des fans mis en place en Turquie avait abouti à un boycott massif des stades», avertit toutefois James Dorsey, senior fellow à la Rajaratnam School of International Studies de Singapour, co-directeur de l’Institut pour l’étude de la culture des fans de l’université de Würzburg en Allemagne et auteur d’un ouvrage intitulé Le monde turbulent du football au Moyen-Orient (The Turbulent World of Middle East Soccer, non traduit en français). Lors du match de samedi soir, la limite placée à 5.000 places était loin d’être atteinte, puisque quelque 3.500 personnes seulement étaient présentes dans le stade Petro Sport du Caire.

Les ultras aux premières lignes de la révolution

Mais le président du club de Zamalek croit au bon déroulement de ce retour à la normalité. «Le public était très discipliné ce soir. Cela nous encourage à élargir davantage le nombre de fans pour les prochains matchs, peut-être 10.000, voire 15.000», déclarait Mortada Mansour, à la suite de la rencontre de samedi. «La raison à cela est que les ultras sont désormais dissous et j’ai été le seul à m’opposer à ces groupes.» À la suite des affrontements meurtriers entre la police et les White Knights en 2015, Mortada Mansour dépose une plainte qui aboutit à l’interdiction des activités des ultras, déclarés «organisations terroristes» par un tribunal du Caire. Ce jugement intervient le même jour que la condamnation à mort de l’ancien président déchu Mohamed Morsi et s’intègre dans une vague de répression plus large visant toute forme d’opposition au régime tenu par l’armée.

«C’est totalement impossible que je rentre dans un stade, mon identité est connue. Des centaines d’ultras ont déjà été arrêtés chez eux puis jetés en prison», réagit Mohamed H., «capo» et membre haut placé dans l’organisation des White Knights. Il a rejoint les rangs des ultras de Zamalek en 2007, alors que ces groupes de supporters commençaient à peine à se former en Égypte. Ces mouvements ont rapidement pris de l’ampleur, Ahlawy, du nom du club cairote Al-Ahly, et White Knights de Zamalek en tête, mais d’autres ont également suivi. Leurs membres ont été très actifs dans les mouvements révolutionnaires de 2011, un rôle que les autorités ne leur ont pas pardonné. «Nous sommes pris pour cible parce que nous avons été aux premières lignes pendant la révolution, nous n’avions pas peur des coups et nous étions très organisés», affirme Mohamed H.

Des centaines d’arrestations

Pour lui comme pour nombre de membres de ces groupes de supporters, le drame de Port Saïd serait même un piège tendu par l’armée. Ce 1er février 2012, alors que les ultras d’Al-Masry se ruent sur les joueurs d’Al-Ahly, avant de s’en prendre aux ultras Ahlawy, le stade est plongé dans le noir et les issues restent closes pendant plus de vingt minutes. Des témoins rapportent également que le nombre d’agents des forces de l’ordre était particulièrement faible et qu’ils ne seraient pas intervenus pour stopper le massacre. Les soixante-quatorze morts de Port-Saïd relancent le mouvement de protestation, seulement un an après la révolution amorcée le 25 janvier 2011. Des heurts éclatent au Caire le lendemain entre policiers et manifestants qui s’insurgent contre l’inaction des forces de sécurité.

Dans les stades comme dans les rues, les ultras ont un pouvoir de mobilisation immense. «Le gouvernement nous craignait parce que nous envoyions des messages forts depuis la tribune», poursuit Mohamed H. «Lors du match ENPPI-Zamalek en 2015, nous scandions “à bas l’armée”.» À l’instar de Mohamed H., les ultras se défendent toutefois d’agir au nom d’un groupe, mais en tant qu’individus. «Si les ultras n’ont pas d’affiliation partisane déterminée en Égypte, partout dans le monde, leur action est politique. Mais ils ne l’admettront jamais parce qu’ils deviendraient vulnérables», analyse James Dorsey. «Et dans un pays qui n’autorise aucune liberté dans l’espace public, cette revendication d’un droit d’être dans le stade est un véritable défi pour les autorités.» Des centaines d’ultras ont été arrêtés arbitrairement au cours des dernières années. Le régime semble avoir pris la mesure du danger.

Martin Roux Journaliste basé en Égypte

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