Santé / Société

Ce que révèlent les mots et les phrases des anti-vaccins

Temps de lecture : 9 min

Une docteure en géopolitique décrypte les racines idéologiques des opposants et opposantes françaises à la vaccination obligatoire. Agnès Buzyn et Emmanuel Macron entendront-ils le message?

L’émetteur des discours anti-vaccins, le plus souvent issu du corps médical, jouit d'une emprise importante. | dfuhlert via Pixabay License by
L’émetteur des discours anti-vaccins, le plus souvent issu du corps médical, jouit d'une emprise importante. | dfuhlert via Pixabay License by

C’est un passionnant travail médical et politique de décryptage. À commencer par celui des écrits du Pr Henri Joyeux –un médecin plus qu’atypique devenu un puissant vaccino-sceptique aujourd’hui poursuivi par l’Ordre national des médecins français. En mai 2015, ce cancérologue de Montpellier lançait une pétition-pamphlet intitulée «Vaccin obligatoire: les Français piégés par la loi et les laboratoires!». Dans ce pamphlet adressé à Marisol Touraine, alors ministre de la Santé, cet ancien président (2001-2013) de l’association Familles de France dénonçait (non sans raison) une situation de pénurie imposant en pratique aux parents d’immuniser leurs enfants avec un vaccin hexavalent (protégeant contre six maladies infectieuses) quand les obligations vaccinales ne comportaient que trois valences: diphtérie-tétanos-poliomyélite.

La commercialisation du «DTPolio» avait en effet été stoppée depuis 2008, ce vaccin étant alors remplacé par un vaccin tétravalent (diphtérie-tétanos-poliomyélite-coqueluche) ayant fait l’objet de ruptures de stocks à compter de septembre 2014. Un imbroglio pharmaceutique qui contraignait les parents ne souhaitant administrer que les vaccins obligatoires à leurs enfants à utiliser des spécialités pharmaceutiques comprenant trois autres valences pour lesquelles la vaccination n’était pas de rigueur. Une incohérence exploitée par le Pr Joyeux:

«Le résultat est que les parents ont le choix entre: laisser leur enfant sans couverture vaccinale et s'exposer, en plus des risques médicaux, aux poursuites pénales prévues par la loi ainsi qu'à des menaces d'exclusion des crèches, écoles, et autres services publics; ou alors: vacciner leur enfant avec un vaccin hexavalent DTPolio-Hib-Coqueluche-Hépatite B, l'Infanrix Hexa, le seul qui ne souffre d'aucune pénurie.

Le problème est que l'Infanrix Hexa: contient de l'aluminium et du formaldéhyde, deux substances dangereuses voire très dangereuses pour l'humain et en particulier le nourrisson, pouvant notamment provoquer une grave maladie, la myofasciite à macrophages; contient le vaccin contre l'hépatite B soupçonné d'un lien avec la sclérose en plaque; et coûte jusqu'à sept fois plus que les autres vaccins.

En outre, vacciner les enfants contre six maladies graves d'un coup est en soi un geste médical risqué, qui peut déclencher une réaction immunitaire incontrôlée (choc anaphylactique), ainsi qu'augmenter le risque de maladie auto-immune sur le long terme. Des centaines de milliers d'enfants sont concernés, et de nombreux accidents inutiles pourraient avoir lieu du fait de cette situation.»

Situation anxiogène

Marisol Touraine n’aura jamais répondu au Pr Joyeux. Saura-t-on un jour pourquoi? En un mois cet appel était crédité de près de 700.000 signatures (plus d’1,1 million aujourd’hui). «J’ai voulu comprendre ce succès, ce qui exige d’analyser la stratégie de communication utilisée par ce médecin», explique aujourd’hui Lucie Guimier, docteure en géopolitique (Institut français de géopolitique, Université Paris-VIII). Son travail est disponible dans le dernier rapport annuel de la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Midiluves), dont voici un extrait:

«Le ton anxiogène de cette pétition –“Tout cela n’est qu’une histoire de gros sous, avec des manœuvres sournoises pour exploiter les craintes légitimes des patients mal informés”– a surtout suscité des sentiments d’hostilité vis-à-vis des vaccinations, en n’apportant pas de solution à cette pénurie. À l’aide d’un logiciel d’analyse lexicométrique, j’ai exploré plusieurs textes se rapportant à cette pétition, rédigés par les soins d’Henri Joyeux1. Au total, 12.804 mots ont été considérés et triés selon leur rang d’utilisation et leur nombre d’occurrences.

«D’autres notions récurrentes, plus connotées, ponctuent les assertions de l’émetteur: risque-s, maladie-es, cancer, dangereux»

En excluant la ponctuation et les mots dont la fonction syntaxique n’apporte guère de valeur sémantique, je n’ai retenu que les termes utilisés dix fois ou plus dans les textes choisis. Cette analyse sémiologique fait d’abord ressortir un vocabulaire médical: vaccin-s, vacciner, vaccination, santé, médicament-s, immunitaire, prévention. D’autres notions récurrentes, plus connotées, ponctuent les assertions de l’émetteur: risque-s, maladie-es, cancer, dangereux. Elles créent une situation anxiogène contre laquelle le locuteur utilise des termes d’action: pour, contre, pétition, faire, lettre, recherche.

Henri Joyeux renforce sa posture d’expert en rappelant à vingt reprises son statut de professeur. Il positionne ensuite ses adversaires: laboratoires, autorités, ministre. Son discours s’adresse principalement à des familles: enfant-s, parents, nourrissons. Enfin, l’utilisation des termes aluminium et adjuvants fait référence à la controverse récente sur les adjuvants aluminiques, de plus en plus prégnante dans le débat public, et dont Henri Joyeux se saisit.»

Culpabilisation des mères

Pour Lucie Guimier, aucun doute n’est permis. Ce schéma argumentatif est selon elle «un condensé de ce que l’on retrouve traditionnellement dans les manifestes anti-vaccins». Et l’émetteur, le plus souvent issu du corps médical (ce qui renforce son autorité) jouit d’une emprise d’autant plus importante qu’il est «un dissident parmi les siens». Du type: ancien cadre de laboratoires pharmaceutiques, prescription de thérapies alternatives lui ayant valu d’être rayé du Conseil de l’ordre des médecins, ou toute autre attitude dissidente.

«Dans ses textes, Henri Joyeux s’adresse davantage aux femmes (vingt fois) qu’aux hommes (douze fois). Le choix de cibler son message vers un public féminin n’est pas neutre. Il est en effet admis qu’en matière de santé, les décisions prises pour les enfants incombent majoritairement aux mères […] En prêtant attention à la forme des discours anti-vaccins au cours de mes recherches, j’ai remarqué plusieurs constantes. Aux “victimes” auxquelles s’adressent les messages, les locuteurs opposent les responsables désignés, qui sont traditionnellement les laboratoires et les autorités politiques, qui forment ensemble un vaste système sourd aux revendications citoyennes et n’étant animé que par le profit.

On persuade ensuite la mère que son enfant court des risques et l’on use de notions anxiogènes pour l’effrayer ou la culpabiliser. Le contenu des manifestes est en revanche fonction du système de valeurs dont dépend l’émetteur et auquel il veut faire adhérer son récepteur. De là, selon les sensibilités du public visé, le discours est ponctué, à des degrés divers, de références écologistes ou de théories du complot imputant des intentions meurtrières aux compagnies pharmaceutiques et à l’État qui organise les vaccinations –sur la base d’un fantasme de régulation de la population mondiale– et peignant le vaccin tantôt comme un sérum inutile, tantôt comme un dangereux poison. Parfois, ces arguments s’entremêlent.»

Réseau tentaculaire

Et ensuite? La boucle s’auto-boucle, le serpent se mord la queue, amplifiant ses ronds dans les immenses marigots des réseaux sociaux. «Le succès des théories anti-vaccins repose essentiellement sur la capacité des militants à transposer leurs valeurs idéologiques sur une structure discursive anxiogène et culpabilisante», explique encore Lucie Guimier. Outre ce que nous apprend cette analyse sémiologique sur les objectifs d’Henri Joyeux, il importe de connaître les réseaux dans lesquels ce dernier évolue.

«La pétition de mai 2015 a été diffusée par le biais d’une vidéo via la plate-forme YouTube, mais elle était également hébergée sur le site Internet de l’Institut pour la protection de la santé naturelle (IPSN). Ce site basé en Belgique a été fondé par Augustin de Livois, ancien lobbyiste à Bruxelles. Il fait la promotion de produits de médecines non conventionnelles et dispose, grâce à ses souscripteurs, d’une base de données lui permettant des activités de mailing de masse pour promouvoir des pétitions, des souscriptions à sa newsletter, des demandes de dons de soutien ou encore la promotion de conférences payantes.

«Les liens entre éducation et santé dans les combats d’Henri Joyeux sont confirmés»

Henri Joyeux a également été contributeur sur le site Santé nature innovation (SNI), aux activités proches de l’Institut pour la protection de la santé naturelle (IPSN). Le site Santé nature innovation est édité par la société SNI Éditions. Basée en Suisse, SNI Éditions a été créée à l’initiative de Vincent Laarman, un expert en marketing qui est à l’origine du mouvement «SOS Éducation», fondé en 2001. Les liens entre éducation et santé dans les combats d’Henri Joyeux sont confirmés par une lettre envoyée à ses souscripteurs lors de la rentrée scolaire 2017-2018.

Il dénonce alors “le nouveau programme d’éducation à la sexualité des enfants et des adolescents que l’on veut imposer dans les établissements scolaires, au mépris de l’éducation familiale et de l’intimité de chaque enfant” après avoir rappelé son inquiétude vis-à-vis “de l’intrusion du ministère de la Santé dans nos établissements scolaires, en plus du grave sujet des onze vaccins obligatoires que […] le Pr Agnès Buzyn, ministre de la Santé, veut imposer de gré ou de force à tous nos enfants”.»

Autant de contestations-dénonciations qui s’inscrivent clairement dans un rejet de l’intrusion de l’État dans des domaines (éducation, vaccination) qu’Henri Joyeux considère comme des sanctuaires de libertés individuelles.

Paysage complexe

Pour autant, on aurait grand tort de vouloir, simplement, caricaturer. «La sphère vaccino-sceptique est structurée de groupes épars aux horizons divers, sympathisants, s’ignorant ou parfois s’affrontant, explique Lucie Guimier. Certains groupes militent par exemple pour l’amélioration de la recherche sur la sécurité des vaccins tandis que les plus excessifs discréditent l’ensemble des vaccins. La pétition d’Henri Joyeux a été l’occasion de mettre au jour les diverses positions des associations et acteurs mobilisés dans ce domaine. Elle a ainsi été perçue comme étant trop angélique par la Ligue nationale pour la liberté des vaccinations (LNPLV), canal historique du militantisme qui a jugé qu’en revendiquant un vaccin sans aluminium, le cancérologue ne remettait pas en cause le caractère obligatoire de la vaccination, sujet de cristallisation des combats de la ligue.»

Dans ce paysage d’un grande complexité, médiatiquement largement pollué, il faut encore compter avec l’association Entraide aux malades de myofasciite à macrophages (E3M) qui milite pour le retrait de l’aluminium contenu dans les vaccins. Ses responsables se sont désolidarisés de la pétition d’Henri Joyeux, s’estimant contraints «de se dissocier d’une démarche jugée éthiquement contestable et insuffisamment élaborée sur le plan scientifique».

«Le survol de ces différentes prises de positions révèle que les alliances et les inimitiés observées sont autant de marqueurs qui rendent compte de l’identité et des motivations des différents groupes vaccino-sceptiques dans leur champ de mobilisation, analyse Lucie Guimier. Le positionnement de ces militants numériquement marginaux mais dont certains parviennent à acquérir une grande audience est avant tout une stratégie de distanciation des institutions de la République.»

«Face à l’idée aujourd’hui répandue que toutes les données disponibles se valent, la question se pose de savoir comment renforcer la vigilance»

Est-ce cette posture associée au poids apparemment croissant des mots véhiculés par les réseaux sociaux qui explique leur influence croissante auprès de l’opinion publique? Où sont, dans ce nouveau paysage, les médecins vaccinateurs et le pouvoir exécutif sanitaire? Comment ne pas céder à la crise de confiance quand des médecins doutent et le disent –quand ils ne militent pas contre l’obligation vaccinale? L’épidémiologie vient, ici, conforter les analyses de la spécialiste de géopolitique –et démontrer les responsabilités de certains groupes religieux ou philosophiques anti-vaccins dans la propagation actuelle de l’épidémie française et européenne de rougeole.

Et la mise en abyme, une nouvelle fois, d’opérer: la défiance vaccinale que l’on observe aujourd’hui est devenue «virale», facilitée par la démocratisation d’internet et la mise en réseaux des mouvements complotistes ou des groupes opposés à toute vaccination par principe. «Au terme de cette réflexion, la vaccination apparaît ainsi être en lien avec des idéologies dont des mouvements de nature sectaire peuvent se servir pour gagner des parts de marché, conclut Lucie Guimier. Face à l’idée aujourd’hui répandue que toutes les données disponibles se valent, de l’information scientifique aux “faits alternatifs”, la question se pose de savoir comment renforcer la vigilance, notamment pour défendre le symbole que représente la politique vaccinale dans la construction du projet national de santé publique.»

Selon elle, internet doit «bien sûr» être investi par les autorités de santé publique et les scientifiques. Objectif: faire la transparence sur les interrogations qui entourent les vaccins. Marisol Touraine n’avait, ici, rien entendu. Rien, jusqu’ici, ne permet malheureusement d’espérer qu’il en sera différemment avec Agnès Buzyn et cette nouveauté politique que sont les onze obligations vaccinales. Une mesure perçue, de l'autre côté du fleuve, comme dictatoriale.

1 — L’auteure précise avoir eu recours au logiciel d’analyse lexicométrique Tropes. Les documents étudiés sont disponibles sur le site d’Henri Joyeux et sur le site de l'Institut pour la protection de la santé naturelle. Retourner à l'article

Jean-Yves Nau Journaliste

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