Santé / Culture

La série «Sharp Objects» est-elle psychologiquement crédible?

Temps de lecture : 6 min

[SPOILERS] La série «Sharp Objects», réalisée par Jean-Marc Vallée et avec notamment Amy Adams, remet à l'écran un syndrome psychologique déjà évoqué dans plusieurs œuvres.

Extrait de la bande-annonce de «Sharp Objects» | Capture écran via YouTube
Extrait de la bande-annonce de «Sharp Objects» | Capture écran via YouTube

Attention: cet article dévoile des éléments-clés de l'intrigue de la série Sharp Objects.

Camille Preaker a déjà perdu une sœur. Elle était une adolescente un peu garçon manqué, quand sa cadette, Marian, est morte sous ses yeux. Dans les flashbacks, la gamine est présentée comme une enfant maladive, dont on peine à diagnostiquer les maux. Sa mère, Adora Crellin, la couve en permanence, a l’air de focaliser sa vie entière sur son bien-être.

Une grosse décennie plus tard, Camille, campée par Amy Adams, est devenue journaliste à Saint-Louis, dans le Missouri. Elle aime porter du noir, écouter Led Zeppelin très fort dans sa vieille voiture et vider des mignonettes de vodka à toute heure.

Rapidement, elle renoue avec son autre sœur, Amma, petite fille modèle obsédée par sa maison de poupée chez elle, ado à roller aussi cool que tyrannique à l’extérieur. Elle aussi est souvent malade. Il faudra pourtant attendre l’épisode sept pour que le pavé soit jeté dans la mare: Adora Crellin est atteinte du syndrome de Münchhausen par procuration.

Le baron et la tueuse

Les personnes atteintes de cette pathologie, sans procuration, prétendent être malades pour attirer l’attention, la sympathie. Plus que de simples hypocondriaques, les victimes du syndrome désireraient réellement être malades –comme le malade imaginaire de la pièce éponyme de Molière.

L’appellation fait référence à Karl Friedrich Hieronymus Freiherr von Münchhausen, un mercenaire allemand à la solde des Russes, dont les histoires furent largement exagérées par l’auteur Rudolf Raspe. Dans Les aventures du Baron Münchhausen, récit publié en 1785 et plus tard adapté au cinéma par George Méliès en 1911 et Terry Gilliam en 1988, le héros danse sur Vénus et se rend sur la Lune à cheval sur un boulet de canon.

Médecin britannique, Richard Asher est le premier à identifier le syndrome, dont il expliquait le nom dans la revue médicale The Lancet en 1951: «Comme celles du fameux Baron Münchhausen, les histoires des personnes affectées sont dramatiques et fausses. Le syndrome est nommé en son hommage.» Avant d’être servi comme «plot twist» dans les fictions de notre temps, le syndrome tire donc son nom d’un drôle d’hommage à un personnage de fiction qui lui-même romançait sa vie.

Pour celles et ceux qui seraient passés à côté de nombre d’épisodes de séries policières ou hospitalières diffusés sur la TNT, le syndrome de Münchhausen par procuration est quant à lui établi «lorsqu’une personne administrant des soins –souvent une mère– feint, exagère ou provoque la maladie chez quelqu’un d’autre –souvent son enfant– afin d’obtenir une forme de gratification émotionnelle». La définition est donnée par le docteur Marc D. Feldman, professeur de psychiatrie à l’université de l'Alabama qui a travaillé sur plus d’une centaine de cas.

Le syndrome est par procuration: c’est en faisant souffrir l’autre et non soi-même que l’on attire la compassion. «En principe, la gratification vient sous la forme de l’attention que la mère reçoit du fait d’avoir un enfant malade dont on peine à diagnostiquer la source des souffrances. Et qui peut en mourir: 9% des victimes succombent à l’abus», poursuit Marc D. Feldman.

Mondaine issue d’une riche famille de la région qui aime se plaindre et ne semble vivre que pour la compassion des autres, Adora Crellin rentre dans cette case. «Elle est inflexible, exigeante, obsédée par elle-même, ajoute Feldman. Ce sont les caractéristiques habituelles des sujets. Elle priorise tellement ses propres besoins qu’elle peut tuer ses filles.» La psychologie du personnage, joué à merveille par Patricia Clarkson, est somme toute réaliste.

Poison et suffocation

Son profil, en revanche, colle un peu moins. «Les personnes atteintes de Münchhausen ont souvent une expérience médicale, note le docteur. Il n’est pas dit que ce soit le cas d’Adora, ce qui est étonnant.»

Au moment où elle verse des gouttes de poison dans la gorge d’Amma, le personnage est aussi trop vieux par rapport aux coupables habituels, dont l’âge se situe plus à celui auquel Adora tue sa première fille. Rares sont les mères qui s’attaquent à des enfants âgés, qui pourraient comprendre les manipulations ou en parler à quelqu’un.

Dans Sharp Objects, Amma semble presque dans le déni et atteinte d’une sorte de syndrome de Stockholm. S'il est étonnant, le cas de la série n’est pas impossible. «Je me rappelle d’une infirmière à la retraite, se souvient Feldman. Elle rendait malade son fils de cinquante ans, qui était handicapé et n’associait pas les mensonges de sa mère à sa maladie. Son frère essayait d’aider, mais la mère refusait qu’il voit les dossiers médicaux. Il en est mort.»

L’anecdote tragique du frère tentant d’aider la victime rappelle une autre série, le drame scandinave The Bridge, dans laquelle le personnage principal, Saga Norén, a soutiré la garde de sa sœur à sa mère. Malgré tout, la gamine finit par se suicider. Des années plus tard, la figure maternelle revient hanter sa fille ainée avant de se donner elle-même la mort, précipitant Saga en prison –et confirmant ses doutes.

Dans Sharp Objects, Adora fait virer la seule infirmière qui semble avoir décelé un problème. C’est une amie de la famille à qui l'on refuse l’accès aux dossiers qui découvre le pot aux roses.

Le docteur Feldman insiste: celles et ceux qui administrent la maladie ont beau souffrir d’un trouble psychologique, il refuse de les appeler «victimes». «Ce sont des abuseurs et des criminels, développe-t-il. Adora mélange médicaments et produits chimiques pour en nourrir ses filles. Ces personnes suivent souvent un plan élaboré, même si elles sont dans le déni.»

Arrêtée dans sa belle demeure coloniale, Adora semble étonnée. Une facette que le médecin, auteur de Dying to be Ill: True Stories of Medical Deception, connaît bien. «En fait, ces mères savent ce qu’elles font, mais elles peuvent ne pas savoir pourquoi elles le font. Alors leur déni peut paraître convaincant» –surtout si personne ne sait que Münchhausen existe.

Matière à fiction

Le médecin apprécie toujours que le syndrome qui occupe sa vie depuis vingt-cinq ans soit mentionné à la télé: cela aide à le faire connaître. Dans le cas de Sharp Objects, Feldman se plaint néanmoins que le rebondissement soit tombé «comme un cheveu sur la soupe». Une approche «plus fine et instructive» aurait été souhaitable.

Au moins, le syndrome est ici nommé, à l’inverse de Sixième Sens, le premier film dans lequel Feldman se souvient avoir vu un cas de Münchhausen par procuration.

Auteur du livre dont Sharp Objects est adapté, Gillian Flynn elle-même avait déjà utilisé le syndrome de Münchhausen (sans procuration) dans l'un de ses précédents ouvrages, Gone Girl –une œuvre également adaptée, cette fois-ci sur grand écran, avec Ben Affleck et Rosamund Pike.

Parfois, le docteur Feldman peut transformer en critique ciné, en déconseillant par exemple le film The Night Listener, avec Robin Williams, dont le cas de Münchhausen «n’était pas du tout crédible».

Que l’utilisation du syndrome soit réaliste ou non, elle est en tout cas fréquente. «Parce que c’est un syndrome complexe, mystérieux et qui peut être fatal. C’est perturbant, parce que cela inclut de rendre quelqu’un malade et surtout parce que c’est contre-intuitif. On s’attend à ce qu’une mère soit aimante et attentionnée. Les mères qui souffrent de Münchhausen par procuration ont l’air d'avoir ces qualités, mais elles sont en réalité déviantes et secrètes.»

Il est impensable pour beaucoup qu’un parent puisse agir en opposition totale avec ce que la société attend de lui, en administrant une mort lente, pénible et douloureuse à son enfant afin d’être au premier plan.

Dans Sharp Objects, le contraste entre le jeu de mère tendre de Patricia Clarkson et l’effet que cet amour apparent a sur ses filles peut donner la nausée. Les victimes suffoquent, l’affection les étouffe. Ici au sens figuré, dans d’autres cas au sens propre. «Le poison n’est qu’un des modes d’administration. Des mères peuvent étreindre leur enfant jusqu’à ce qu’il perde conscience. Elles les étouffent jusqu’à l’arrêt respiratoire. Les filles d’Adora sont seulement trop vieilles pour ça.»

Thomas Andrei Journaliste

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