Politique / Sports

Laura Flessel, une erreur de casting volontaire

Temps de lecture : 4 min

Le départ de la ministre des Sports pose la question de l'utilité de son ministère.

L'un part, l'autre part. A la sortie d'un Conseil des ministres, le 31 janvier 2018. | Ludovic Marin / AFP
L'un part, l'autre part. A la sortie d'un Conseil des ministres, le 31 janvier 2018. | Ludovic Marin / AFP

Le 7 mai dernier, Slate avait publié un article titré: «Y a-t-il une pilote à la tête du ministère des Sports?» La question avait eu au moins une forme de réponse: le blocage quasi immédiat, sur Twitter, de l’auteur de ces lignes par le compte personnel de Laura Flessel, ministre des Sports depuis mai 2017. S’il existait donc bien quelqu’un à l’autre bout de la ligne sur les réseaux sociaux, il n’y avait effectivement «personne», ou presque, aux commandes d’un ministère dirigé essentiellement par le sommet de son administration.

En démissionnant le 4 septembre, Laura Flessel a acté sa propre impuissance à ce poste en évoquant des «raisons personnelles» (fiscales, disent Le Canard Enchaîné et Mediapart) et l’envie de «retrouver des engagements passés, justement tournés vers l’humain, la solidarité et la coopération internationale».

Soyons francs et directs: comme tendait à le démontrer l’article du 7 mai, Laura Flessel était une «erreur de casting» du gouvernement. Mais cette réalité passait inaperçue en raison de l’extrême popularité dans les sondages d’une ministre, icône du sport français, parfaitement reconnue par nombre de citoyens et citoyennes n’ayant souvent aucune idée de l’identité de la ministre de la Santé ou de la ministre de la Justice.

Cette faute de distribution était d’autant moins visible que l’opinion publique et les médias généralistes ne se sont jamais vraiment passionnés pour les travaux arides d’un ou une ministre des Sports en étant, en revanche, toujours prêts à l'écouter ou à lui donner la parole dès lors qu’une équipe de France venait de triompher. Il était facile d’inviter la médiatique Laura Flessel sur un plateau pour dérouler la pelote des clichés «des succès, du rayonnement et de l’attractivité du sport français» plutôt que de se pencher sur ses réelles difficultés. Ainsi va la perception du sport en France, sujet toujours annexe, toujours secondaire, toujours périphérique…

Ni le bagage, ni les codes

Mais la somme des problèmes, «personnels» et professionnels, a finalement eu raison de la résistance de Laura Flessel. Elle en a tiré les conséquences avec dignité. Au moment où le sport français était en train de se rebeller contre elle et contre les coupes budgétaires dont il est victime, elle a compris que sa tâche, qui la dépassait déjà, devenait une mission carrément impossible. Il n’est pas exclu qu’Emmanuel Macron et Édouard Philippe, qui avaient bien senti qu’ils n’avaient pas rendu service à Laura Flessel en la catapultant à ce poste, aient même accepté, avec une forme de soulagement, la démission d’une ministre fragile et fragilisée. Cette dernière, qui aura passé le plus clair de son temps dans des déplacements «thématiques» sur le terrain, n'avait ni le bagage, ni les codes pour être ministre et encore moins pour s’opposer au diktat de Bercy. Mais peut-être, après tout, ce choix était-il sciemment pensé par le pouvoir en place pour détricoter tranquillement un ministère jugé superflu par certains à l’heure de la grande faucheuse budgétaire.

En effet, le retrait de Laura Flessel est survenu –quel hasard– le jour où le Comité national olympique et sportif français (CNOSF) avait convoqué une conférence de presse afin de lancer une pétition nationale pour protester contre les coupes drastiques du budget des sports, encore raboté de près de 7% dans le projet de finances 2019. Un an pile après la désignation de Paris comme ville olympique en 2024, le mouvement sportif français a la gueule de bois et n’en finit plus de crier misère.

Alors qu’il tente de se réformer à travers la mise en place d’une nouvelle organisation, qui ressemble à une énième usine à gaz de l’administration française sans la définition précise de ses ressources financières, il ne sait plus trop où il va. La cabale de nombre de présidents de fédérations composant le CNOSF est venue souligner ce malaise que la trop grande faiblesse politique de Laura Flessel ne pouvait plus contenir.

Un ministère à l'utilité mise en doute

Étrangement, en nommant Roxana Maracineanu, médaillée olympique de natation en 2000, à la place de Laura Flessel, Emmanuel Macron et Édouard Philippe ont opté pour un profil semblable d’ancienne championne. Avec quelques différences toutefois: Roxana Maracineanu est moins connue du grand public que Laura Flessel, elle a déjà fait quelques pas en politique au Conseil régional d’Île-de-France, et elle n’avait pas hésité à s’opposer frontalement à Francis Luyce, alors indéboulonnable président de la Fédération française de natation et considéré comme l’un des barons du CNOSF. Son caractère, réputé pas facile, pourrait faire quelques étincelles avec Denis Masseglia, le président du CNOSF, très hypocrite au moment de faire ses adieux à Laura Flessel qu’il aura contribué à faire tomber.

Surnage, néanmoins, avec Roxana Maracineanu, le sentiment d’un nouveau casting, tandis que la question de l’utilité d’un ministère des Sports semble de plus en plus posée. Ne nous y trompons pas: l’ancienne nageuse n'aura aucun pouvoir supplémentaire pour gagner les arbitrages à Matignon et à Bercy, aucun poids politique différent. Mais au-delà des (belles) images, Emmanuel Macron se soucie-t-il vraiment du sport en France et de son fonctionnement, associatif, sur le terrain? En fait-il vraiment un sujet politique d’importance? Pourquoi persister à faire confiance à une personnalité, lâchée dans la nature face à une administration sous pression financière, après l’échec, dans ces fonctions, de Laura Flessel et d'autres figures bien connues du sport comme Bernard Laporte et David Douillet?

Ces questions restent en suspens pour un président de la République qui, il doit déjà le reconnaître, s’est clairement trompé de ministre des Sports en mai 2017. Pour des raisons différentes, les populaires Nicolas Hulot et Laura Flessel s’en vont bizarrement le même jour. Ils se sont rendu compte qu'ils n'avaient rien à faire dans ce supposé «nouveau monde». Ils y étaient même des étrangers ou des intrus.

Yannick Cochennec Journaliste

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