Culture

Pourquoi la presse victorienne s'est passionnée pour les crimes de Jack l'Éventreur

Temps de lecture : 2 min

Pas de témoin, pas d'indice, pas de mobile.

Coupures de presse  | Pierre André via Wikimedia CC License by
Coupures de presse | Pierre André via Wikimedia CC License by

Entre le 31 août et le 9 novembre 1888, cinq prostituées sont assassinées dans des conditions similaires à Whitechapel à Londres. Leur gorge est tranchée et leur corps mutilé. Très vite, le criminel est surnommé Jack l'Éventreur.

Au même moment, les ventes de la presse s'emballent; le Star, quotidien le plus populaire, vend 300.000 exemplaires par jour. On glisse entre les mains des journalistes un sujet en or, drainant passion et terreur. Il n'y a aucun témoin, aucun indice, pas de mobile apparent et une liste très mince de suspects. Tout est réuni pour laisser bon train à la spéculation.

Le Londres des parias

La série de meurtres renforce la mauvaise réputation du quartier de Whitechapel, où s'agglomèrent les «parias de Londres». Le lieu des meurtres devient un symbole de criminalité et de violence.

Déjà, quarante ans avant les crimes, le journaliste Henry Mayhew proposait un reportage intitulé London Labour and the London Poors où Whitechapel était dépeint comme un quartier «suspect, malsain», nous apprend Beth Fisher dans History Today. Pour Mayhew, ces habitantes et habitants étaient un «étrange mélange de Juifs, Français et Allemands et d'autres éléments antagonistes», des «bêtes» plus que des personnes. Une réputation ne faisant qu'ajouter de l'eau au moulin pour raconter une histoire toujours plus sensationnelle au moment où les crimes de Jack l'Éventreur eurent lieu.

En 1888, tous les articles ne sont pas identiques, chaque organe de presse adaptant son histoire à son lectorat. Le Daily Chronicle et le Times adoptent le lexique de la panique. Les quotidiens plus locaux comme le East London Observer sont moins agressifs; au moment du premier meurtre, celui de Polly Nichols, un journaliste est envoyé pour voir le corps et écrit: «Les traits sont fins et délicats, avec des pommettes hautes, des yeux gris... L'expression de son visage est profondément douloureuse». Au même moment, l'Illustrated Police News vogue sur le sensationnalisme: «Son visage livide était recouvert de sang et sa gorge était tranchée d'une oreille à l'autre».

L'analyse politique diffère en fonction des lignes éditoriales. Les médias les plus à gauche accusent la police de manquer d'empathie, de ne pas suffisamment oeuvrer à la réussite de l'enquête. Les médias conservateurs, eux, appellent à un renforcement des forces de l'ordre.

Femmes de petite vertu

En revanche, quasiment tous les journaux s'accordent sur un point: si les crimes sont horribles, ces femmes se sont volontairement mises en danger et font partie du problème de criminalité de la ville.

La première victime est par exemple dépeinte dans le Telegraph comme une alcoolique. Les médias finissent par faire le distingo entre les prostituées «plus respectables», celles qui n'ont pas eu le choix et les autres, vivant une vie de débauche et d'alcoolisme. L'une des dernières victimes est portraitisée comme une femme «ayant un caractère décent, travaillant dès qu'elle le pouvait».

Après le cinquième et dernier crime brutal, le sensationnalisme s'estompe. Pourtant, 130 ans plus tard, les récits autour du tueur sont toujours aussi médiatisés et adaptés sous toutes les formes, y compris des visites touristiques «Jack l'Éventreur». Sans la presse, nous apprend Beth Fisher, «pour se précipiter sur le thème des parias de Londres, questionner la moralité des victimes et amplifier les détails les plus gores, Jack ne ferait sûrement pas partie de la culture populaire britannique».

Slate.fr

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