Culture

«Le Tournant de la vie» de Christine Angot, un tournant de la littérature

Temps de lecture : 6 min

Aux Jeux olympiques, l’épreuve «lire un roman de Christine Angot jusqu’au bout» est, avec le marathon, la plus redoutable. Le CIO autorise toutefois le triple saut de paragraphes pour repêcher les candidats malheureux. Anatomie d’un chef-d’œuvre.

Le mont Angot culmine à 8.848 mètres d'altitude. | Photo (un peu bidouillée) de l'Everest via Wikimedia Commons License by
Le mont Angot culmine à 8.848 mètres d'altitude. | Photo (un peu bidouillée) de l'Everest via Wikimedia Commons License by

Lire un roman de Christine Angot n’est pas à la portée du premier venu. C’est un monument, un Everest auquel on s’attaque. L’escalade est rude mais mène à l’éblouissement.

La rentrée littéraire 2018 s’enorgueillit à juste titre de la publication d’Un tournant de la vie, roman sans rival, sauf peut-être la lettre aux Français de Gérald Darmanin présentant la réforme du prélèvement à la source. Ces deux chefs-d’œuvre pourraient se partager le Goncourt, ce serait justice –et pour Bercy des rentrées d’argent supplémentaires.

La Romancière avec ses grands R

Mais revenons à Christine Angot, romancière. Pardon: La Romancière. Le premier mot du roman («je») dresse magistralement le décor. L’héroïne, c’est elle, c’est Je. La première phrase («Je traversais la rue…») emporte le lecteur dans un monde d’aventures. Dira-t-on assez le génie de ces trois petits points, ponctuation feutrée qui donne à la banalité de cette rue traversée une force homérique? Le premier paragraphe avec dix fois «je» ou «j’», en neuf lignes, nous dit tout de l’imaginaire qui transcendera le récit.

D’emblée, d’une péripétie naît le sublime. Je a vu Vincent, que Je a «beaucoup aimé, vraiment beaucoup», en est «figée», coincée «au croisement de la rue des Gardes et de la rue de La Goutte d’Or», bonheur de la précision géographique –Jules Verne, ce besogneux, se contentait des latitudes et longitudes–, et Je craint que Vincent réessaye, «peut-être par rivalité avec Alex». Je semble bouleversée.

En fait, on n’est rien

Je est partagée entre Vincent et Alex. Peut-on rêver intrigue plus subtile? Le trio amoureux est une tragédie, la plus grande peut-être. Sans doute, plagiaire par anticipation, Racine a-t-il lu Angot avant d’écrire Bérénice.

Page 3, la sentence tombe, qui broie le lecteur: «On croit qu’on va bien, et en fait on n’est rien.» Étrange aveu. Peut-être y a-t-il là une forme de fragilité mais chut n’anticipons pas, chacun s’y reconnaît, l’empathie est immédiate.

Au commencement étaient le texte, la brûlure, l’incandescence des mots. Nous voici, page 16, lorsque Alex, qui est «beau» et a des «dreadlocks», prend une douche. Soudainement, en quelques mots soigneusement choisis, à la manière d’un Ingmar Bergman:

– À quoi tu penses?
– À rien de spécial.

La Romancière restitue la banalité mais aussi l’intensité amoureuse de l’érotisme conjugal:

– Tu as maigri on dirait?
– Tu peux fermer la porte s’il te plaît?

Ah! L'érotisme! Mieux que la laborieuse Anaïs Nin, Christine Angot explose la narration du désir, en quelques mots brefs.

«Il s’est assis au piano. Mon sexe a mouillé.»

Imagine, lecteur, imagine, lectrice, s’il avait joué du piano debout. L'arrosoir.

Le désir sans le Dasein n’est rien et Christine Angot ne l’ignore pas. Alex et Je font l’amour page 27 et 28, et c’est aussi beau que la version hardcore du Kamasutra, aux éditions du Vatican.

«Il rentrait, il sortait, il a joui.»

Tu me fais un bisou, Alexinou?

Miracle des mots! Générosité du style! Dans ces altitudes qui n’appartiennent qu’aux êtres d’exception, Je appelle Alex «Minou», ou «Alexinou», parfois lui demande «Tu me fais un bisou?» ou «Tu m’aimes?». Le bisou d’Alexinou est un nouveau, un admirable cattleya. L’émotion submerge Alex et Je. Voici qu’ils pleurent sans qu’on comprenne vraiment pourquoi, mystère de destins supérieurs.

Le style est la politesse du talent. Ici, le style s’ébroue comme un chien fou, muse sortant des eaux sacrées d’Hippocrène. De la numérotation des pages au code ISBN, chaque mot éblouit, jusqu’au grain du papier qu’on hume avec bonheur.

Dans ce Tournant de la vie, qui est n’en doutons pas, un tournant de la littérature, Christine Angot se révèle une admirable paysagiste de l’âme: «Quand il ne souriait pas, à moins que la goutte d’eau fasse déborder le vase, et qu’il se mette à hurler, ou que des grosses larmes coulent sur ses joues, on ne savait pas ce qu’il éprouvait».

Et une observatrice à part entière, attentive aux beautés du monde. Qui mieux que La Romancière sait aujourd’hui peindre la simplicité altière des présages célestes?

«Les couleurs du ciel étaient magnifiques.»

«Le ciel était gris.»

Parfois, concession aux difficultés de l’époque, elle doit cependant se résoudre à du placement de produits: «Il est allé prendre un Coca dans la cuisine». Nous savons, Christine, la rudesse des fins de mois. Il te sera beaucoup pardonné.

Alex au balcon, Parques au tison

Peu importe. Ailleurs est l’essentiel; notons ceci: «Il est allé […] dans la cuisine».

La Romancière sait l’art du mouvement. Récit virtuose que celui de personnages virevoltants. Alex «est allé […] dans la cuisine». La simplicité topographique n’est qu’apparence: le destin est impulsion et La Romancière le sait mieux que quiconque. Tout ici est fugace, vif, précieux.

Ce roman rappelle quelle extraordinaire géographe du récit est Christine Angot, recensant scrupuleusement chaque déplacement des personnages.

«Il est allé sur le balcon.»

«Il a pris la direction du couloir.»

«On était dans le salon.»

«Il était sur le balcon.»

«Il se dirigeait vers le balcon.»

«Ils sont allés sur le balcon.»

«Il s’est accoudé à la balustrade.»

«Je me suis accoudée à la balustrade.»

«Alex est allé aux toilettes.»

«Quelques semaines plus tard, il était sur le balcon.»

«Il est allé aux toilettes. Il a vomi.»

Cet incessant va-et-vient donne le tournis. Il m’a fallu, je l’avoue humblement, l’aide d’un croquis pour suivre Alex, vibrionnant personnage.

© Archives Slate

Un roman exigeant

On le perçoit: Un Tournant de la vie ne se donne pas aisément et exige beaucoup du lecteur. Faut-il rappeler combien La Romancière sait brouiller les pistes, glissant ici ou là des phrases énigmatiques, pour mieux égarer son lecteur?

«Je me suis dit ça mais je sais très bien que ça peut pas être ça.»

«Les raisons seraient trop longues à expliquer.»

«J’aimerais bien savoir si ça me concerne.»

Et souligner comment, malicieuse, elle l’entraîne dans des dialogues vertigineux où la fonction phatique est sublimée à la manière d’un forfait illimité SFR?

– Allô? Allô?
– Oui?
– Allô? Allô, allô…
– Vincent?
– C’est qui?
– C’est moi.
– C’est toi?
– Oui, c’est moi. C’est toi, Vincent?
– Oui, c’est moi.

Un Tournant de la vie, virage dangereux

Sitôt le livre fermé, son mystère résonne encore. Des heures après, une question lancinante me taraude. Où, du balcon aux toilettes, de la balustrade où l’on s’accoude, du croisement de la rue des Gardes et de la rue de La Goutte d’Or, où donc est ce tournant de la vie, qui nous est promis? Humblement, le critique s’essaye à nouveau au croquis, osant l’hypothèse que le tournant de la vie est peut-être, là, à mi-chemin du canapé d’Alex et du bureau de Je, lorsque les chemins se séparent.

«On avait dîné sur le balcon. On était rentrés dans le salon. De tout le dîner, on s’était à peine parlé. Alex était sur le canapé. J’étais devant mon bureau.» © Slate heritage center

L’on suppose, c’est un non-dit qui en dit long, qu’est là, tapi, justement tapi, un tapis, où l’on trébuche. Se prendre les pieds dans le tapi: un tournant lacanien de la vie.

Et l’on ne remerciera jamais assez Christine Angot d’avoir inventé la métaphore invisible.

Tout est nul, rien ne se crée, tout se vend

Bonheur ultime, La Romancière offre au lecteur une visite intime dans son atelier de créativité. Quelques phrases parsèment l’ouvrage, qui ne cèlent rien des doutes, et délivrent la face cachée de la créatrice.

– J’en peux plus, Alex. J’ai pas une phrase qui tient debout.
– Ça va venir. T’inquiète pas.
– Ça fait six mois que j’essaye? J’ai rien. Tout tombe. Tout est nul.

La magie d’Angot est là, dans cet aveu désarmant. Les larmes me viennent: La Romancière est humaine, elle m’est proche, une sœur d’infortune en ce bas monde. Et je sais à présent pourquoi ce roman nous pince l’estomac, aussi intensément que la lettre du ministre du Budget lorsqu'il nous félicite de payer des impôts. On se dit: «P... fallait oser quand même».

(Rien ne vous oblige à lire) Un Tournant de la vie (qui fait tout de même) 192 pages (et dont on se demande pourquoi) Flammarion (l'a édité sauf si vous avez) 18 euros (à perdre).

Jean-Marc Proust Journaliste

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