Monde

«On attend des jeunes Roumains qu’on soit des gens déprimés, rustres ou barbares»

Temps de lecture : 3 min

Monika, Petrica, Laura et Zuzana sont nées à l’est de l’Europe, à la fin des années 1980 ou au début des années 1990, à cheval entre deux murs. Deux mondes.

L'été, l'Europe | Marie Dubois pour Foule Continentale / France Inter
L'été, l'Europe | Marie Dubois pour Foule Continentale / France Inter

Cet été, Slate s'associe à France Inter pour parler et faire parler de la jeunesse européenne. Six épisodes, six podcasts, six séries de rencontres. Sixième et dernier épisode.

La naissance de Monika ressemble presque à un début de roman d’espionnage. Nous sommes en décembre. Dans un hôpital silencieux, tout le monde a les yeux rivés sur les écrans de télévision: en hélicoptère, au dessus de la Roumanie, un dictateur prend la fuite. «Je suis née la nuit où Ceausescu a essayé de s’échapper.» C’était le 22 décembre 1989.

Monika est Polonaise. À 28 ans, elle trouve que les jeunes de son âge parlent souvent d’histoire. Trop. «L’histoire est instrumentalisée en ce moment et nous devons toujours nous inscrire dans un courant. On est un pays avec une croissance économique, la jeunesse est éduquée et pourtant on nous juge sans cesse par rapport au passé.» Celui de la famille, surtout. Alors, parfois, les barbecues entre potes dérapent. «Si ton grand-père n’est pas mort pendant la guerre ou dans une prison stalinienne, ça veut dire que t’es pas une bonne personne.» En février dernier, le Sénat a adopté un loi censée défendre la «réputation de la Pologne», qui interdit l’utilisation de l’expression «camps de la mort polonais».

En 2015, les Polonais votent. Les questions religieuses et l’enjeu des droits des minorités émergent pendant la campagne. Le parti ultra-conservateur Droit et Justice, PiS, est arrivé au pouvoir. Certains amis de Monika y ont apporté leur voix «lorsque les familles viennent d’une longue tradition d’opposition au communisme», note-t-elle. Et puis… La crise migratoire. La rhétorique du pouvoir est plus que pénible pour la jeune femme. «Dégueulasse», même.

Monika veut comprendre ce qu’il se passe sur la route des Balkans. Un soir, avec un pote, autour d’une bouteille de vin, ils décident de s'y rendre, avec la voiture de sa mère. Monika y retournera plusieurs fois. Elle apporte des vêtements et ouvrira un point humanitaire pendant plusieurs semaines. Quand elle rentre à Varsovie, beaucoup de ses proches s’intéressent à son initiative. Y participent, même. D’une voiture, ils passent à un convoi de quatre.

Zuzana, lanceuse d'alerte

Lorsque Zuzana rentre en Slovaquie après des études à l’étranger, elle décroche un premier emploi à la communication du ministère des Affaires étrangères. Elle est revenue dans son pays, aussi, «pour voir comment les choses avaient évolué». Alors qu'elle participe à l’organisation d’un gros événement pour le ministère, une entreprise d’événementiel copine avec le parti au pouvoir, et au final, la prestation change brusquement de montant. «Alors que la fête devait coûter 160.000 euros, le prix a doublé». Zuzana en est témoin. Elle lance l’alerte. C’est comme ça que Zuzana-tout-court est devenue Zuzana Hlavkova, la lanceuse d'alerte qui a révélé les pratiques de corruption du ministère. Elle travaille aujourd’hui pour Transparency International. «Notre législation anti-corruption est très bonne mais le problème, c’est son application, et le changement des mentalités des citoyens.» Depuis 2016 et la perte de son anonymat, Zuzana sensibilise à ce problème. La Slovaquie est le deuxième pays le plus corrompu d’Europe.

Sensibiliser. C’est aussi le nouveau credo de Laura et Petrica. En quittant la Roumanie pour leurs études, ils ont été confrontés à l’ignorance concernant la réalité de leur pays. «Même de la part des professeurs.» Dans les universités anglaises ou hollandaises, leur origine était souvent ramenée à un passé soviétique, «alors même que la Roumanie n’a jamais fait partie de l’URSS». «Même les personnes éduquées associaient la Roumanie à des stéréotypes négatifs. On attend de nous qu’on soit des gens déprimés, rustres ou barbares», se désole Petrica.

Résultat, Petrica et Laura ont ressenti une sorte de «honte intériorisée». «On s’est construit une sorte de mur pour ne pas extérioriser ce qu’on ressentait.»

Ces jeunes gens se souviennent, aujourd’hui avec humour, qu’au moment de l’adhésion de leur pays à l’Union européenne, il y avait ce discours ambiant de grande crainte. Comme si les Roumains allaient voler les boulots des Anglais. C’est en partie pour cela qu'ils ont décidé de récolter des récits venus de l’est de l’Europe. Et ont donc décidé de créer la revue Kajet, pour lutter contre la xénophobie envers l’est.

Retrouvez les histoires de Laura, Petrica, Zuzana, et d’autres encore dans l'épisode 6, «Le soleil se lève à l'Est», sur franceinter.fr.

Victoire Faure Journaliste. Grandes ondes et petites histoires

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