Culture

«Sofia» et «Whitney», deux femmes à l’épreuve de la pourriture du monde

Temps de lecture : 4 min

Le film de fiction marocain et le documentaire américain se font écho par leur manière de mettre en évidence des mécanismes inhumains, au premier rang desquels l'ordre familial.

Sofia (Maha Alemi) et Whitney (Houston) | Captures écran via YouTube
Sofia (Maha Alemi) et Whitney (Houston) | Captures écran via YouTube

L’une est une parfaite inconnue, l’autre une star de renommée mondiale; l’une est au cœur d’un film de fiction, l’autre d’un documentaire; l'une est vivante, l’autre morte. Il est surprenant combien les deux réalisations qui leur sont consacrées, et qui portent chacune leur prénom, obéissent au même principe et produisent des effets comparables.

Sofia, premier film de la réalisatrice marocaine Meryem Benm’Barek, et Whitney, du réalisateur britannique chevronné Kevin Macdonald, fonctionnent de manière identique. Ils s’ouvrent en appliquant les recettes les plus prévisibles et en dévient progressivement, non pas par des artifices mais du fait même des forces intérieures qui animent leur récit.

«Sofia» par-delà la victimisation

Dans un pays où il est illégal –et puni de prison– d’avoir un enfant sans être mariée, la jeune femme issue d’une famille de la classe moyenne de Casablanca a caché a tout le monde sa grossesse, y compris plus ou moins à elle-même, jusqu’au moment décisif.

Les ennuis –et le film– commencent: tentative d'obtenir un accouchement hors-la-loi, opprobe familiale, recherche du géniteur en forme de traque.

Situés dans des sociétés conservatrices et misogynes comme cette planète en compte tant, on en a vu beaucoup, des films fondés sur ce ressort dramatique qui révèle les blocages, les hypocrisies, la souffrance des femmes –et indirectement la souffrance des enfants, et finalement des hommes.

On en a vu beaucoup, des films qui, comme celui-ci, réunissent des personnages représentatifs des différentes catégories sociales d’une société définie par l’inégalité matérielle, d’éducation, et de tout ce qui s’ensuit.

Sofia fait cela, raconte cela. Mais à l’intérieur de son mécanisme romanesque, grâce en particulier au personnage central, puis à un jeune homme qui débarquera bien malgré lui dans le récit, le film gagne peu à peu en épaisseur, en instabilité, en trouble.

Sofia entouré de sa famille et de celle de son «fiancé» | Memento Films

Le constat des injustices et des infamies qui structurent la société marocaine n’en est pas édulcoré, bien au contraire. Il s’intensifie et s’anime, justement, de ne pas se contenter de pointer les torts des uns et des autres, les effets calamiteux de la pression sociale, religieuse, familiale et juridique.

«Whitney» par delà la starification

Tout aussi prévisible de prime à bord est le portrait documentaire de la superstar des années 1980-1990, dont on répète comme une incantation les scores faramineux de ventes de disques.

Interviews de proches (membres de la famille ou partenaires dans le cadre professionnel), extraits de shows télé, couvertures de journaux, rappel de l’environnement et des grandes dates de la carrière, rien que de très classique.

Mais peu à peu, il est question de bien autre chose que d'une success story. Whitney est un film étonnant, surtout par la manière dont un grand nombre de gens, dont les frères de la chanteuse, son ancien mari et d’autres proches, déballent peu à peu la réalité de l’univers dans lequel elle a vécu.

On peut sans doute, au moins en partie, attribuer aux nouvelles normes d'exhibition publique de l'intime l’ampleur des horreurs qui sont peu à peu dévoilées.

Outre l’addiction délirante à la drogue, phénomène non seulement commun mais banalisé, la pédophilie, le vol organisé entre membres de la famille, l'égoïsme vertigineux de tout un chacun, Whitney Houston incluse, sont peu à peu exposés et décrits par les uns et les autres comme des évidences.

Voici donc la violence insensée des médias, l’imbécilité des fans aussi extrêmes dans leur adoration que dans leur rejet, le racisme des Blancs et les dérives communautaristes d’un grand nombre de Noirs américains, la pourriture intrinsèque du showbiz.

Ces thèmes sont exposés non pas –et c’est ce qui fait la force ambiguë du film– sur le mode de la dénonciation, mais de l’énonciation d’un «c’est comme ça que ça marche, c’est comme ça que ce pays marche».

L'univers décrit par Whitney n'évoque pas les excès de l'industrie mondialisée du spectacle nommée Hollywood, comme cela a souvent été le cas: il en expose paisiblement la norme. Non seulement des centaines de millions de dollars se baladent de main en main, mais au fond, tout le monde aime ça, y compris celles et ceux qui n'y touchent pas.

Le jour de son mariage, la photo du bonheur de la junkie Whitney Houston, avec son mari la vedette ratée et jalouse Bobby Brown, son père qui la volait et la traînera au tribunal, et sa mère qui l'a laissée, enfant, subir un long harcèlement sexuel | ARP

Whitney est un film atroce, un cauchemar, dont il n’est pas du tout sûr qu’il ait été voulu comme tel. Il se présente sur le mode de la complainte de la pauvre-petite-fille-talentueuse-broyée-par-un-système-impitoyable –et de toute évidence, beaucoup de celles et ceux qui l’ont fait le situent comme tel.

À de nombreuses reprises, le documentaire semble ne pas savoir qu’il montre un ramassis de gens infects, contents d’eux, prêts à balancer les vilénies des autres et à s’exonérer, sinon à se vanter, des leurs.

Voilà comment deux films si différents, qui semblaient n’avoir en partage que de porter chacun pour titre un prénom de femme, racontent deux mondes pourris: un monde traditionnel, même si situé dans un secteur «moderne» d'une société marocaine réputée plus évoluée que celle des pays environnants, et un monde «moderne», voire «post-moderne». Ou, peut-être, deux facettes de la pourriture du même monde, le nôtre.

Sofia

de Meryem Benm'Barek, avec Maha Alemi, Sarah Perles, Lubna Azabal, Hamza Khafif, Faouzi Bensaïdi.

Durée: 1h 20.

Sortie le 5 septembre 2018.

Whitney

de Kevin Macdonald

Durée: 2 heures.

Sortie le 5 septembre 2018.

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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