Sports

Nous étions déjà des pros de l'ultra-trail à la préhistoire

Temps de lecture : 5 min

L’homme moderne teste ses limites sur des courses de dizaines de kilomètres, comme sur l'ultra-trail du Mont-Blanc. Mais nos ancêtres, sans veste Gore-Tex ni gels énergétiques, étaient déjà des adeptes de la course longue distance.

Un participant à l'ultra-trail du Mont-Blanc à Courmayeur (Italie), le 2 septembre 2017 | Jeff Pachoud / AFP
Un participant à l'ultra-trail du Mont-Blanc à Courmayeur (Italie), le 2 septembre 2017 | Jeff Pachoud / AFP

Du 31 août au 2 septembre est organisée la 16e édition de l’épreuve de tous les superlatifs. L’ultra-trail du Mont-Blanc (UTMB), une course de très longue distance en forme de boucle autour du plus haut massif européen, propose 168 kilomètres et environ 10.000 mètres de dénivelé positif aux concurrentes et concurrents venus s'affronter –soit vingt à quarante-huit heures d'effort, selon le niveau.

Pour des milliers d’hommes et de femmes, l’UTMB est devenu une case à cocher sur sa bucket list, comme disent les anglophones. Il est le symbole de l’engouement autour de l’ultra-trail, une discipline qui consiste à courir plusieurs dizaines de kilomètres en pleine nature –en montagne ou en campagne.

Depuis le début des années 2000, les épreuves et les adeptes se multiplient et l’argent coule à flots: les marques outdoor comme Salomon ou Columbia se sont engouffrées sur un marché estimé à 500 millions d’euros en Europe.

La course très longue distance, dont l’Espagnol Kilian Jornet est la superstar, est une discipline toute neuve. La première édition de l’UTMB s’est tenue en 2003. Les premiers ultra-trails, comme la Western States, sont apparus aux États-Unis dans les années 1970. Un pas de géant par rapport au début du XXe siècle, où l’on se demandait si le marathon et sa distance de quarante-deux kilomètres ne représentait pas un risque vital pour un individu.

«La course la plus courte du week-end de l’UTMB fait cinquante-six kilomètres, avec 3.500m de dénivelé positif. C’est aujourd’hui un format d’entrée dans le trail, alors qu’il y a vingt ans, on nous aurait pris pour des fous avec ce genre de format», commentait le 30 août l’un des animateurs de la web télé diffusant les courses de l’UTMB.

Superpouvoir de la transpiration

Pourtant, la course d’endurance extrême n’est finalement qu’un retour aux origines de l’humanité. «Au fil du temps, le corps humain s’était doté des principales caractéristiques des animaux coureurs», écrit l’auteur américain Christopher McDougall dans Born to Run.

Il y a deux millions d’années, notre ancêtre Homo erectus s’est enrichi d’une caractéristique physique qui manquait à ses prédécesseurs dans notre arbre généalogique: le tendon d’Achille, un super élastique qui relie notre talon à notre mollet et permet aux êtres humains de rebondir à chaque foulée –une capacité essentielle à l'économie de course.

Dans l’environnement hostile de la préhistoire, le genre Homo n’était pas doté de griffes, ni de quatre pattes pour sprinter comme une antilope ou un félin, ni d’une cuirasse de protection comme le rhinocéros. Mais nos ancêtres avaient un superpouvoir qu’ils nous ont transmis: une incroyable endurance en course à pied.

«La plupart des mammifères cessent de galoper après une courte distance, car ils ne peuvent pas refroidir leur température corporelle assez vite pour éviter l’hyperthermie. Les hommes, de manière unique, peuvent courir de longues distances dans de chaudes et arides conditions qui provoquent une hyperthermie chez les autres mammifères, principalement car nous sommes devenus des spécialistes de la transpiration. [...] En étant devenu un animal sans pelage et en augmentant le nombre et la densité de ses glandes sudorales, l’homme utilise la transpiration pour faire descendre rapidement sa température corporelle. À l’inverse, les autres mammifères refroidissent leur corps par leur respiration, en haletant à chaque foulée», expliquent les chercheurs américains Daniel Lieberman et Dennis Bramble dans un article universitaire de référence sur l’endurance à la course de l'espèce humaine.

Tête bien faite

Une autre spécificité corporelle permet à l’Homo de ne pas subir chaque foulée: le ligament nuchal, une large membrane fibreuse située au niveau du cou, qui stabilise la tête et permet de maintenir l'équilibre pendant la course.

Les singes, comme jadis les Australopithèques, en sont dépourvus. Sur un tapis roulant, un humain va rester stable, alors que la tête d’un chimpanzé va se balancer dans tous les sens –un phénomène de yo-yo qui l’oblige rapidement à s’arrêter.

«Il est raisonnable d’envisager l’hypothèse que Homo a évolué pour voyager sur de longues distances grâce à la marche et à la course à pied.»

Daniel Lieberman, chercheur spécialiste de l’évolution de la locomotion chez l’être humain

Pour une partie des spécialistes de l’évolution, le ligament nuchal a permis à l’être humain de couvrir de bien plus grandes distances et de s’étendre sur la planète à l’ère préhistorique. Le chercheur américain Daniel Lieberman est de cet avis.

«Il est raisonnable d’envisager l’hypothèse que Homo a évolué pour voyager sur de longues distances grâce à la marche et à la course à pied. De nouvelles découvertes de fossiles sont nécessaires pour déterminer si ces deux modes de locomotion sont apparus simultanément chez l’homme, ou si la course d’endurance s’est développée après la marche longue distance», explique t-il.

Chasse par épuisement

Si la course à pied est si importante dans l’évolution de l'espèce humaine, c’est que le running «made in paléo» aurait permis à Homo de chasser de manière plus régulière, donc de consommer plus de viande et donc de développer son cerveau grâce aux apports en protéines.

Avant l’invention d’outils sophistiqués, comme des lances ou des arcs, l’homme préhistorique aurait développé la chasse d’animaux par épuisement. «Une possibilité est que la course d’endurance ait aidé les hominidés à exploiter des ressources riches en protéines comme la viande, la moelle», ajoute Lieberman, auteur de l’ouvrage L’Histoire du corps humain.

Moins rapide que les mammifères rivaux dans l’environnement préhistorique, l'être humain était en revanche bien plus endurant que la plupart des créatures peuplant la Terre à cette époque. C'est pourquoi des chercheurs et chercheuses imaginent qu'il pratiquait la chasse par épuisement, une pratique consistant à poursuivre le gibier au train sans lui laisser le temps de se reposer, pour finalement le tuer avec des pierres une fois la proie épuisée et à portée.

Il ne reste aucune trace archéologique de telles chasses, mais cette pratique a été observée chez certaines des dernières tribus de chasseurs-cueilleurs peuplant encore notre planète.

Dans son livre Born to Run, Christopher McDougall rapporte notamment l’exemple des Bochimans, une ethnie du désert du Kalahari vivant entre l’Afrique du Sud et la Namibie, dont certains membres chassent en coursant des animaux dans le sable et la brousse pendant plusieurs heures, à une vitesse de dix kilomètres par heure.

Être humain contre cheval

Dans son désir récent de compétition, l’homme a même organisé des courses contre le cheval, l’un des mammifères les plus rapides sur longue distance.

En Arizona, lors de la compétition Man Against Horse Race, les coureurs et coureuses affrontent des cavalières et cavaliers sur quatre-vingt kilomètres de pistes, dans un décor de collines. De 1999 à 2006, les runners y ont invariablement battu les chevaux.

À l’heure où les courses de dizaines de kilomètres pullulent et où des sponsors de marques outdoor mettent de plus en plus d’argent dans la discipline de l’ultra, on peut se demander quel niveau ont les meilleurs coureurs mondiaux par rapport aux chasseurs par épuisement de la préhistoire. Peut-on imaginer que nos ancêtres pourraient gagner l’UTMB?

«Je doute que l’homme moderne soit moins bon. Pourquoi l’évolution nous aurait-elle rendu moins forts? Les chasseurs par épuisement étaient ou sont toujours de bons coureurs, mais ils ne s'entraînent pas. Ce ne sont pas des athlètes de haut niveau. Cela dit, si l’on mettait les meilleurs trailers actuels sur la piste d’animaux, cela serait difficile pour eux. La partie la plus difficile de la chasse par épuisement est le pistage des animaux. Courir sur une longue distance n’est pas trop difficile, mais cela prend des décennies pour devenir un expert naturaliste qui peut détecter et comprendre la signification d’empreintes et deviner ce que l’animal va faire ou non», conclut Daniel Lieberman.

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