Culture

Une brève histoire du métro dans le rap français

Temps de lecture : 7 min

Personne ne raconte mieux le métro et le RER que la scène hip-hop hexagonale, notamment indé.

Capture d'écran du clip d'«En apnée» de Rocé.
Capture d'écran du clip d'«En apnée» de Rocé.

Il suffit de jeter un bref coup d’œil aux titres de nombreux morceaux rap actuels: «Si l’on ride» de Muddy Monk et Ichon, «Ride» de Roméo Elvis et Di-meh, «L’amour est dans la ride» d’Aelpéacha ou encore «Californie» de Caballero & JeanJass… Tous témoignent d’une volonté de se déplacer au sein de l’espace urbain.

En vélo, en skate, en moto ou à bord d’une décapotable, peu importe, l’essentiel étant de se réapproprier le mythe du voyageur, d'être de ceux et celles qui avancent avec «rien derrière et tout devant», comme aurait pu le dire Jack Kerouac.

Scènes de vie ordinaires

Cette volonté d’être en perpétuel mouvement n’a pourtant rien de foncièrement nouveau. Disons qu’elle vient simplement supplanter un autre moyen de locomotion, autrefois prisé par tout un tas de MC’s francophones fascinés par son univers sombre et souterrain: le métro, dans tout ce qu’il a de plus multiculturel et pluri-identitaire.

D'aucuns pesteront, avanceront que ces multiples allusions au métro ne sont pas propres au rap français, que des vedettes de la chanson hexagonale comme Gainsbourg ou Mano Solo y faisaient déjà référence à la fin des années 1950 et au début des années 2000 avec «Le poinçonneur des Lilas» et «Métro».

Pas faux, mais force est de constater que les rappeurs ont su mieux que personne se jouer de cet univers austère, lugubre, malsain parfois, mais toujours pétri de scènes de vie ordinaires.

Il y a, par exemple, cette histoire racontée par les Sages Poètes de la Rue dans «Le train de minuit», l’un des morceaux phares de leur double album Jusqu’à l’amour. On y suit le parcours d’un musicien sorti du mitard en 1987, squatteur de bar et guitariste, au cœur des métros parisiens, qu'il arpente avec de «pathétiques sapes».

«On attendait sur le quai, direction Pont de Sèvres / Le trafic était léger, non ce n'était pas un rêve / Il est entré après moi, les yeux remplis de tristesse / J'aurais voulu faire quelque chose pour apaiser sa peine / Les gens n'avaient pas un regard pour lui / Il jouait de la guitare afin de gagner sa vie / Je me rappelle de ces accords qui flottaient dans l'espace / La mélodie me capte / C'était vraiment vivace / J'ai encore ce brin de musique au fond de mon cœur / Écoute un peu comme je l'installe dans mon séquenceur.»

Son underground

À l’écoute de ce morceau des rappeurs parisiens, mais aussi ceux de Swift Guad («Paris, mon amour»), des Svinkels («Le métro»), de Zekwé («Premier métro»), de Médine («RER D») ou de MC Solaar («Un coup d’œil dans le métro»), on comprend alors que le métro, comme le RER, constituent une source d'imagination fertile pour les rappeurs français, qui ne se lassent pas de puiser dans ce réservoir sans fond –à titre d'exemple, citons la création du magazine RER en 1996, entièrement dédié à la culture hip-hop.

On le constate également en regardant les pochettes de JP Manova (19h07), de Chiens de Paille (Mille et un fantômes), du S-Crew (Seine Zoo) ou encore de IV My People (Certifié conforme), où l'on voit Kool Shen, Salif, Serum et Zoxea poser sur les hauteurs d’une rame de métro. Un univers forcément très urbain, authentique diront certains et certaines, qui ne fait que renforcer un peu plus les liens entre la scène locale et celle de New York, traditionnellement plus influente en France que celle de la côte ouest américaine.

Il existe bien évidemment de multiples raisons pouvant expliquer cette prédominance de l’esthétique new-yorkaise en France, mais la présence de réseaux souterrains des deux côtés de l'Atlantique semble être l’une des plus valables.

Là où New York développe un son sale, lugubre, au plus près de la rue, à l’image de titres tels que «Stop That Train» des Beastie Boys ou «Transit Ride» de Guru, le hip-hop californien, comme le rappelle le journaliste Pierre Evil dans Gangsta Rap, développe une musique «toute entière construite pour et autour de l’automobile».

Il rappelle au passage que Dr. Dre «ne s’est jamais caché que, lorsqu’il voulait écouter ce que donnaient vraiment ses sons, c’est dans sa voiture qu’il les écoutait»: «En comprenant que c’était précisément cela qui manquait au rap de Los Angeles, Dr. Dre donna à sa ville le son qu’il lui fallait, celui qui convenait à ses highways infinies, à sa géographie d’asphalte, à ses pavillons de plain-pied, ses parkings et ses supermarchés au bord de la route.»

Puissante métaphore

La cartographie des grandes villes françaises et l’utilisation quotidienne des lignes de la RATP comme moyen de locomotion auraient aussi contribué au développement d’un son spécifique, en phase avec l'architecture de ces longs souterrains bétonnés.

Les deux éléments ont tout cas stimulé l’imaginaire d’artistes qui, comme cela a longtemps été le cas, provenaient essentiellement des banlieues françaises et étaient donc susceptibles d’utiliser les transports publics pour se rendre en plein centre-ville.

Ce détail géographique explique peut-être pourquoi Flynt, dans «J’éclaire ma ville», considère que l’on est «plein de voyageurs qui ne connaissent que le bleu / Du RER B, de la ligne 13 ou la ligne 2» –rappelons au passage que la ligne 13, qui s'étend sur environ vingt-cinq kilomètres, accueille quotidiennement près de 650.000 personnes.

Il explique aussi probablement la richesse d’un titre comme «Syndrôme du trom’» au sein duquel Nakk, entre mélancolie, drôlerie et cruauté, se livre aux délices du jeu narratif et énumère différentes situations bien connues de celles et ceux empruntant régulièrement les transports en commun: le voisin à l’odeur insupportable, la jolie fille qu'on laisse volontairement passer, l'enfant qui vous fixe du regard, le fraudeur ou encore le mec plein de sueur.

«Un type porte un cuir, une pure balle / Il a un sac d'Urban dans les mains / L'genre d'homme qui a les dernières Jordan […] Le gars d'en face doit carburer au Père Labat / Sa femme, il doit la tromper ou pire la battre / Honnête? Nan! Les trois quarts ont fraudé sans doute / Dans l'métro, les gens qui s'font contrôler s'en foutent / Au fait, on est pauvres et ça, ça compte / J'ai pas mis huit francs dans l'ticket, donc j'vais pas t'en donner 150 / Cet été, m'faut une caisse, même une Seat / Une place s'libère, j'pousse une vieille, je sais, ça s'fait ap.»

Mais plutôt que de revenir sur le parcours de ces différents personnages, Nakk en profite surtout pour raconter sa propre vie, celle d'un jeune homme qui refuse le conformisme et la doxa de ses ainés, et qui utilise les lignes souterraines comme métaphore de la morosité du monde qui l’entoure –«Les transports en commun / S'transforment en coma».

Un peu comme si le métro était non seulement le symbole d’une population reléguée à la marge des villes, mais aussi un territoire ouvrant sur l'illégalité («On se passera bien de cette étiquette qui nous colle à la peau / La peur du pickpocket quand on pénètre dans le métro», rappe la Scred Connexion sur «Bouteille de gaz»), sur d'éventuelles romances («Le plus beau cul du monde» d'Odezenne), sur une certaine idée de la liberté, de l’enfermement et de l’expression créative –«Paris sous les bombes» de NTM en est un exemple parfait, notamment pour cette phrase balancée par Kool Shen dans le dernier couplet: «Alors, on allait s'évader en bande / Fallait que l’on descende dans les hangars, prendre / De l’avance sur la Comatec / Ainsi que sur les autres crews afin de faire le break.»

Quelque chose de l’ordre de l’universel

Plus qu'une simple métaphore, le métro devient alors le prolongement du mouvement hip-hop, un symbole du son underground, de son ancrage urbain («Ma voix dessert les banlieues comme RER C», proclame Rohff dans «Culture UrbHaine») et de son épanouissement artistique pour tout un tas de rappeurs dits indés.

À l’image d’Hugo TSR, également graffeur, tout fier de prétendre qu’il «baise le trom’ comme des salopes» et saisissant de sincérité lorsqu’il dédie un morceau à la ligne 12 («La ligne verte»): «Du printemps à l’hiver, la mort fait des ristournes / La ligne verte, quelques mesures grattées au fond d’la ligne 12 / La ligne verte, on n'est pas tous tarés mais c'est pratiquement ça / La ligne verte, on pousse en intérieur dans des bâtiments sales.»

À l’image également de tout un tas d’autres artistes hip-hop, qui y trouvent des images suffisamment fortes pour évoquer la mélancolie, le désespoir, la lassitude. C’est Guizmo qui préfère quitter ce monde allongé «dans un corbillard» plutôt «que de vivre en chien, à pachave dans l’métro» C’est tout»); c’est Booba qui prétend que sa «jeunesse a la couleur des trains, RER C»Ma définition»); c'est Casey qui y voit un moyen de séparer les classes sociales («S'ils pensent contenir la colère qui débarque par containers / Des métro, bus et RER», dans «Horreur et guerre»); c'est Damso qui fait du métro un synonyme du manque de réussite financière («Tu parles de Lambo' mais tu prends le métro / T'as fait qu'un album mais c'était l'album de trop», dans «CQFD»); c'est enfin l’Asocial Club qui en fait le symbole d'une routine peu excitante (Ma voisine sent le thiouraye, le RER trace sur les rails / Le cafard m'entaille, me déchire de la tête jusque dans les entrailles / J'suis pressé de rentrer, j'me les suis gelées dans l'trom», dans «L’hiver est long»).

Toutes les références ne sont bien évidemment pas géniales ou lourdes de sens; certaines égrènent même quelques clichés attendus. Reste que l’écoute de ces différents morceaux, mais aussi la vision de certains clips («En apnée» de Rocé, filmé sur les quais de la station Jussieu, par exemple), permet de tisser des liens entre tous ces artistes, qui utilisent le métro comme un lieu transmettant un mode de vie, quelque chose de l’ordre de l’universel, l’idée d’aller vers les autres (ou de s'en tenir à bonne distance, c'est selon), de se confronter à un rituel plus ou moins reluisant.

Ce que ne manque pas de rappeler Kohndo, dont le morceau «RER» dépeint le métro comme un monde en soit: «Métro, bondé / À tous les recoins, condés / J’entends les signaux grondés / Regarde c’qui t’attend / Manque pas le train ! / Prends ton sac, et retiens bien / Les détails qui composent c’qu’est ton monde et le mien / Il y a la marmaille, la pagaille, les freestyles, les fausses cailles / Les grenailles, les cobayes, les chichiteux, la grisaille / Les clochards, les soulards, le pinard, les zonards / Les taulards, les repentis, les stars et puis les...»

Maxime Delcourt Journaliste et auteur

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