Santé / Sciences

Expériences de mort imminente: que va nous dévoiler la science?

Temps de lecture : 6 min

Des chercheurs viennent de reproduire, avec une drogue, ce que vivent certains malades. Les substances psychédéliques retrouvent du crédit dans la recherche médicale et scientifique.

Et après ? | Joe Yates via Unsplash CC License by
Et après ? | Joe Yates via Unsplash CC License by

C’est une expérience spectaculaire qui n’est pas sans faire songer à celle d'Orphée et Eurydice. Conduite par des chercheurs du Psychedelic Research Group (Imperial College de Londres) et du Coma Science Group (Université de Liège) ses résultats viennent d’être publiés dans la revue en ligne Frontiers in Psychology. Ses auteurs et autrices nous expliquent qu’un puissant hallucinogène, la diméthyltryptamine, peut induire expérimentalement des perceptions similaires à celles décrites par les personnes ayant vécu les joies (ou les affres) d’une expérience de mort imminente (EMI) –near-death experience (NDE).

«Ces travaux ont été menés auprès de volontaires sains, six femmes et sept hommes (âge moyen 34 ans). C’est la première fois qu’une étude scientifique évalue la relation entre une EMI induite par une drogue et une “véritable” EMI, survenant chez des patients comateux ou accidentés et se manifestant par la vision d’un tunnel, d’une lumière brillante, un sentiment de paix intérieure, une expérience de décorporation (“sortie de corps”), d’entrée dans une “autre réalité”, la rencontre avec des “êtres” spirituels», résume le journaliste Marc Gozlan sur son blog Réalités Biomédicales.

Le rôle de la DMT

La diméthyltryptamine (DMT) est une substance psychotrope présente dans plusieurs plantes, dont les psychotria ou Anadenanthera. «Elle est le principal principe actif de l’ayahuasca, une infusion aux effets hallucinogènes utilisée dans des cérémonies tribales d’Amérique du Sud et centrale, explique Marc Gozlan. Le terme ayahuasca est issu de la langue Quechua, parlée au Pérou, dans certaines régions des Andes, ainsi qu’en Colombie et Argentine. La traduction littérale d’ayahuasca est “vin du mort” ou “vin de l’âme”, selon les auteurs.»

La DMT a été synthétisée pour la première fois en 1931 par le chimiste Richard Helmuth Frederick Manske (1901-1977). Utilisée depuis des siècles lors de certaines cérémonies rituelles chamaniques (et ayant suscité différentes recherches et écrits), elle est aujourd’hui le plus souvent classée comme un produit stupéfiant dont le commerce est interdit. Son usage induit des effets hallucinogènes quasi-immédiats et de courte durée comparables, parfois, aux témoignages fournis par les personnes ayant vécu une EMI.

C’est dans ce cadre que s’inscrit le travail des chercheurs britanniques et belges. Ils cherchaient notamment à déterminer avec précision les caractéristiques des EMI induites par la DMT. Et ce en prenant les plus grandes précautions expérimentales. Aucune des personnes volontaires participant à l’étude n’avait auparavant consommé de drogue psychédélique (LSD, psilocybine contenue dans des champignons hallucinogènes, DMT). Aucune d'elles n’avait présenté de trouble psychiatrique ou n’avait consommé d’alcool de manière excessive.

«Avez-vous éprouvé une sensation d’harmonie ou d’unité avec l’univers?»

On a administré à chacun et chacune des volontaires, par voie intraveineuse, 7 mg, 14 mg, 18 mg ou 20 mg de DMT pendant trente secondes. Ces mêmes volontaires avaient, une semaine auparavant, reçu 2 ml d’une solution saline (placebo). Tous et toutes ignoraient dans quel ordre le placebo et la DMT leur été administrées. Les chercheurs ont ensuite demandé aux participants et participantes de décrire ce qu’ils et elles ressentaient immédiatement après leur avoir administré de la DMT (les effets induits surviennent dans un délai de l’ordre de deux à trois minutes, et disparaissent progressivement au bout d’une vingtaine de minutes.

«Les participants ont été invités à répondre à un questionnaire avant et après l’expérience, résume Marc Gozlan. Ce questionnaire a été élaboré en 1993 sur la base de données provenant d’une étude concernant soixante-treize récits d’EMI vécus par soixante-sept personnes. Cette échelle standard NDE comprend seize items évaluant les composantes cognitive, affective, transcendantale et paranormale. Parmi les questions: “Avez-revu des scènes de votre passé?”, “Avez-vous vu une lumière brillante, ou vous êtes senti(e) entouré(e) par elle?”, “Avez-vous éprouvé une sensation d’harmonie ou d’unité avec l’univers?”.»

Globalement, les résultats obtenus par les chercheurs montrent que les expériences mentales vécues sous DMT sont comparables à celles rapportées «spontanément» en l’absence de toute prise de drogue

Cette échelle permet d’établir un score qui permet de considérer que la personne a, ou non, effectivement ressenti une expérience de mort imminente. D’autres paramètres ont aussi été explorés, comme la «dissolution de l’ego» (perte de la structure mentale du soi) et «l’expérience mystique». Globalement, les résultats obtenus par les chercheurs montrent que les expériences mentales vécues sous DMT sont comparables à celles rapportées «spontanément» en l’absence de toute prise de drogue par celles et ceux ayant vécu une EMI. Avec, il est vrai, quelques petites et subtiles différences, notamment concernant la sensation d’atteindre un point de «non-retour», plus intense en l’absence de drogue. Ce qui ne manque pas d’intriguer les novices et de questionner les scientifiques.

«Les auteurs estiment que l’expérience psychédélique pourrait permettre de mieux appréhender “la psychologie et la neurobiologie associée à la mort, phénomène inévitable et universel” dans la mesure où elle permet d’induire des effets subjectifs similaires à l’EMI, résume Marc Gozlan. Une meilleure compréhension des mécanismes neurologiques possiblement communs à l’expérience psychédélique et à l’EMI “véritable” pourrait ainsi permettre d’étudier scientifiquement ces “états fascinants”, estiment les auteurs qui ne manquent pas au passage de souligner que des théories fantaisistes, “problématiques sur le plan scientifique”, circulent au sujet de l’EMI.»

Et ces mêmes auteurs de conclure leur publication avec une citation tirée, non pas d’Orphée et d’Eurydice, mais d’un ouvrage consacré au bouddhisme: «En méditant sur la mort, nous prenons paradoxalement conscience de la vie. Comme il est extraordinaire d'être ici. La conscience de la mort peut nous éveiller à la sensualité de l'existence.»

Trois grands axes de développement

On trouve une autre trace de l’intérêt médical pour les EMI dans le passionnant petit ouvrage du Pr Dominique Laplane, successeur de Charcot à La Pitié-Salpêtrière, consacré aux approches neuroscientifiques contemporaines de la «conscience»: Qu’est-ce que la conscience, ce que la science peut en dire? (Dervy éditions).

Plus généralement la publication des chercheurs britanniques et belges s’inscrit dans un nouveau courant qui voit des scientifiques revenir travailler la question des effets et des possibles usages thérapeutiques des drogues «psychédéliques»:

«Mot emprunté à l'anglais psychedelic –terme proposé en 1956 par un correspondant d’Aldous Huxley (1894-1963) et popularisé par le psychologue américain Timothy Leary (1920-1996) lorsqu'il répandit l'usage du L.S.D.–notamment à partir de 1963 dans The Psychedelic review.
Une autre manière de parler des révélations induites par des voies différentes de celles proposées/imposées les religions.
État psychédélique: façon de vivre, éthique qui préconise l'utilisation de drogues hallucinogènes.»

«L’utilisation thérapeutique des substances psychédéliques a été concomitante de la découverte du LSD et de la mescaline après la Seconde Guerre mondiale, rappelle le Dr Christian Sueur, psychiatre (Centre Hospitalier du Vinatier, Bron, France) dans une remarquable synthèse sur ce sujet. Ces utilisations thérapeutiques concernaient, à l’origine, essentiellement “l’accompagnement’’ des psychothérapies (thérapies psycholytiques), le traitement des addictions (alcool, puis opiacés) et, du fait de leurs capacités anxiolytiques et antidépressives, la prise en charge des troubles psychologiques post-traumatiques, les dépressions résistantes, les pathologies obsessionnelles et psychosomatiques (douleurs, migraines…) et l’accompagnement des fins de vie.»

Puis vint l’interdiction de l’utilisation médicale de ces substances durant les années 1960 (à la suite de leur classement dans les conventions internationales d’interdiction des «stupéfiants»).

«Aujourd’hui, de nombreuses fondations scientifiques et des universités se consacrent à l’étude des effets thérapeutiques des substances psychédéliques, et des études cliniques et neurobiologiques reprennent progressivement. Les indications concernent la prise en charge des addictions, les traitements des troubles psychotraumatiques, en lien avec des psychothérapies, et tous les domaines relatifs à l’anxiété et à la dépression, ainsi que les états autistiques et les “schizophrénies résistantes’’ aux traitements classiques.»

Pour le Dr Sueur trois grands axes de développement sont désormais à attendre dans les années qui viennent. D’abord le développement d’une prise en charge plus efficace et plus large des syndromes post-traumatiques et des addictions, dans un cadre médicopsychologique spécifique. Ensuite une amélioration des conditions de l’accompagnement à la fin de vie (avec le LSD, la mescaline, et la psilocybine). Et enfin, en psychiatrie, on devrait assister, pour les dépressions dites «résistantes», à un développement de l’utilisation médicale de la psilocybine, de la kétamine, des cannabinoïdes, et de nouveaux composés issus de la recherche pharmacologique.

Beaucoup reste à découvrir. Sans pour autant oublier. «Sapience n'entre point en âme malivole et science sans conscience n'est que ruine de l'äme» (François Rabelais). Il faut revoir Orphée et Eurydice.

Jean-Yves Nau Journaliste

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