Monde

Syrie: la dignité sur le fil du rasoir

Temps de lecture : 8 min

Sous l’impulsion de la Russie, les premiers retours de Syriennes et Syriens dans leur pays d’origine ont commencé. Reportage à Ersal, au Liban, où 70.000 d’entre elles et eux vivent dans des abris de fortune.

À la sortie d’Ersal, les réfugiés sur le chemin du retour empruntent un no man’s land autrefois tenu par les forces de Daesh. | Adib Chowdhury
À la sortie d’Ersal, les réfugiés sur le chemin du retour empruntent un no man’s land autrefois tenu par les forces de Daesh. | Adib Chowdhury

Assis sur un fauteuil de barbier hors d’âge, Brahim se fait raser les tempes et la nuque. Malgré la chaleur assommante et la fumée des cigarettes allumées frénétiquement par les clients du salon de coiffure, la tondeuse est rapide, précise, efficace. C’est Ahmad qui officie. Il est le coiffeur du camp de réfugiés syriens d’Ersal, un village du nord-est du Liban situé à une vingtaine de kilomètres de la frontière libano-syrienne.

Dans cette cahute de moins de dix mètres carrés, construite à la hâte par les Nations Unies, se joue l’une des tragédies de la guerre civile qui déchire la Syrie depuis sept ans. «Si je rentre dans mon pays, ils vont me tuer, s’emporte Ahmad, tout en attaquant la barbe de Brahim. Je viens d’une région où il y avait une réelle mixité: des alaouites, des chiites, des chrétiens... Nous vivions ensemble. Mais aujourd’hui, en tant que sunnite, j’ai peur de ce que pourrait me faire le régime de Bachar el-Assad [alaouite, ndlr] et son armée.»

Bachar el-Assad, leur bourreau

Ahmad vient de Qousseir, une commune située à une trentaine de kilomètres au sud de Homs. «Quand j’ai fui ma ville natale, j’avais de l’argent avec moi, raconte-t-il, fier de montrer le peu qui lui reste. J’ai pu acheter du matériel pour continuer mon activité. Mais ici, tout coûte extrêmement cher.»

Le coiffeur enchaîne les coupes. Toutes les mêmes: rasé sur les tempes et court sur le dessus. Le rasoir d’Ahmad taille aussi les barbes tiraillées par la poussière qui sature l’air dilaté de cette région semi-désertique. Les particules proviennent des carrières de pierre blanche situées à la sortie d’Ersal. Certains réfugiés y travaillent pour un salaire de misère. Il n’y a pas d’autres activités, si ce n’est quelques plantations d’arbres fruitiers.

Ahmad, le coiffeur du camp, accueille tous les jours des dizaines de clients dans son salon de fortune construit grâce au soutien des Nations Unies. | Adib Chowdhury

Abbas travaille à l’extraction de pierres depuis 2013. En Syrie, il était avocat. Son corps est presque trop grand pour la petite cahute du salon de coiffure d’Ahmad. «Nous sommes l’un des plus anciens peuples de l’histoire, confie-t-il, les yeux brillants de larmes contenues. Nous sommes à l’origine de l’alphabet. Nous sommes un peuple créatif. Regardez ce que Bachar el-Assad a fait de nous. Nos filles et nos fils n’ont plus d’éducation. C’est toute une génération qui est perdue. Il a détruit l’homme, il a détruit la pierre et massacré ses enfants.»

À 31 ans, le juriste ne se destinait pas à casser des pierres dans le désert libano-syrien, tel un bagnard. Dans le camp, ils sont nombreux à vivre la même injustice. «Nous sommes beaucoup à être très éduqués, précise-t-il en replaçant sa casquette trempée de sueur. Il y a des ingénieurs, des avocats, des médecins. Et nous travaillons dans les carrières. C’est très triste, mais c’est toujours mieux que de ne rien faire. Beaucoup d’entre nous n’ont même pas de travail.»

Sur toutes les lèvres des clients du salon, le nom de celui qu’ils désignent comme leur bourreau: Bachar. Entre deux coups de tondeuse, les langues se délient. Elles ont besoin de dire, de désigner, de témoigner. Tous veulent parler. Les voix se font de plus en plus en fortes. Mais c’est celle d’Abbas qui fait trembler de son éloquence les murs en plastique de l’abri de fortune.

«La population syrienne a fini par se résigner à laisser Bachar en place, regrette-t-il, debout dans l’encadrement de la porte. Mais c’est une honte que la communauté internationale l’accepte. Nous sommes au XXIe siècle et il nous fait vivre comme à l’époque de l’Inquisition. Il a transformé dix-neuf millions de Syriennes et de Syriens en automates qui n’ont d’autre souci que de nourrir leurs enfants.»

De l'hospitalité à la rancœur

La ville d’Ersal symbolise à elle seule la crise migratoire que traverse le Liban depuis 2011. Au plus fort de la crise, la commune a accueilli jusqu’à 120.000 personnes ayant fui la Syrie –soit trois fois plus que le nombre d’habitantes et habitants. Aujourd’hui, elles seraient environ 70.000, principalement originaires de la région du Qalamoun-ouest.

Ersal est la seule enclave sunnite d’un territoire majoritairement chiite contrôlé par le Hezbollah. Bien qu’extrêmement pauvres et oubliées du gouvernement libanais, ses résidentes et résidents ont chaleureusement accueilli leurs «frères» et «sœurs» syriennes sunnites fuyant les bombardements et l’oppression du régime de Bachar el-Assad.

«Nous sommes vraiment reconnaissants envers les Libanais et les habitants d’Ersal, tient à préciser Abbas, en s’asseyant dans un coin de la cahute. Nous savons que leur pays traverse une crise économique et nous mesurons vraiment les sacrifices qu’ils ont faits pour nous.»

Ahmad coupe sa tondeuse nerveusement. Lui aussi est reconnaissant, mais il veut dénoncer les conditions de vie du camp. Il parle plus fort pour couvrir la voix d’Abbas. «Quand nous sommes arrivés ici, nous avons dû complètement changer nos vies, s'emporte-t-il. En guise de vêtements, nous n’avions que ce que nous portions sur nous. Nous n’avions pas de meubles. Rien. C’était extrêmement dur. Notre situation dans le camp est très mauvaise. C’est terrible de vivre ici. Nous n’avons pas une vie décente. Mais aussi mauvaise soit-elle, et même si elle empirait, c’est toujours mieux que la Syrie.»

Peu à peu, l’hospitalité bienveillante de la population libanaise s’est effritée. Laissées pour compte, les habitantes et habitants d’Ersal ont vu d’un mauvais œil ces personnes réfugiées profitant des aides des ONG. Celles et ceux qui étaient accueillis les bras ouverts sont devenus la cause toute désignée de la crise économique locale et nationale.

Peu après, les groupes terroristes Daech et al-Nosra se sont installés dans la ville, prenant en otage et exécutant des militaires libanais, installant des tribunaux religieux, assassinant des opposants. Chassés par les forces libanaises et le Hezbollah en août 2014, les djihadistes ont achevé de briser l’entente entre les populations réfugiée et locale, et plus largement libanaise.

La peur pour seul avenir

Depuis, le Liban pousse les réfugiées et réfugiés syriens à retourner dans leur pays d’origine. Le 20 juillet 2018, la Russie a annoncé un projet de rapatriement massif. Les autorités libanaises ont saisi cette opportunité pour accélérer le mouvement.

À quelques centaines de mètres du salon de coiffure d’Ahmad, 600 Syriennes et Syriens sont sur le départ, encadrés par l’armée libanaise. Elles et ils s’apprêtent à emprunter le no man’s land entre Ersal et la frontière syrienne, une terre désolée grignotée comme du gruyère par les carrières de pierre blanche où Daech s’était installé.

Au volant de son camion, Hassan, 17 ans, fera cinquante kilomètres pour conduire ses petits frères dans la ville de Flitah, en Syrie | Adib Chowdhury

Dans un coin sombre du salon de coiffure, les yeux clairs d’Hamed sont inquiets. Lui aussi souhaite retourner dans son pays. «Mais ce ne sera possible qu’avec des garanties internationales pour nous protéger contre ce régime qui veut notre mort, s’insurge-t-il. Toute ma famille est ici avec moi. Bachar a tué mon père devant mes yeux. Comment pourrais-je revenir après ça?»

Pour lui, comme pour tous les clients du salon, les conditions de sécurité ne sont pas suffisantes pour assurer son retour. «Même si les Nations Unies nous garantissaient la protection, leurs soldats ne seraient pas capables de me protéger au quotidien devant ma maison, dans les rues, de jour comme de nuit, regrette-t-il, assis au pied du vieux fauteuil de barbier. Nous savons de quoi ce régime est capable. C’est un État qui fonctionne pour tuer.»

Une peur confirmée par les premières nouvelles qui reviennent de Syrie. Plusieurs réfugiés auraient été assassinés à leur retour. L’un d’entre eux était originaire de la ville de Flitah, dans le Qalamoun-ouest. Il était le cousin d’Oum Rida, une réfugiée restée à Ersal avec ses quinze enfants.

«Il avait 36 ans, raconte-t-elle en s’allumant une cigarette. Il est parti avec le deuxième convoi. Le lendemain de son retour, il a rendu visite à un ami. À la fin de la soirée, il est sorti de la maison pour rentrer chez lui. On lui a tiré une balle depuis l’autre côté de la rue. Il est mort sur le pas de la porte.»

Selon les sources locales, ces assassinats prendraient la forme de règlements de comptes entre civils. L’armée ne serait donc pas impliquée. Il est toutefois presque impossible de vérifier les faits, tant les informations fiables sont rares. «Il y a une telle atmosphère de crainte que nous n’osons pas appeler nos proches restés au pays, explique Oum Rida. Nous savons que nos téléphones sont surveillés.»

Enrôlements de force

Les personnes sur le départ sont toutes volontaires; elles ont inscrit leurs noms sur une liste préalablement validée par les autorités syriennes. La sélection est rigoureuse. À Ersal, nombre de réfugiées et réfugiés ont fui leur pays par peur des représailles, après avoir soutenu la rébellion.

C’est le cas du coiffeur Ahmad. Après avoir servi deux ans dans la brigade n°7 de l’armée syrienne, il a manifesté pour la chute du régime en 2011. «Si je rentre en Syrie maintenant, dans le meilleur des cas, ils vont m’enrôler dans l’armée, affirme-t-il en essuyant sa lame de rasoir. Mais ils peuvent aussi me tuer directement.»

Dans le salon de fortune, ce sont les yeux clairs d’Hamed qui expriment la plus grande peur. «J’ai déserté, avoue-t-il la voix tremblante. Le régime ne veut pas réellement que nous, l’opposition, rentrions en Syrie. Nous ne sommes pas les bienvenus là-bas. Le régime a besoin de jeunes hommes pour regarnir les rangs de son armée décimée par six années de guerre.»

À l’extérieur du salon de coiffure, un marchand de glace fait résonner la mélodie désaccordée d’un «Joyeux anniversaire» joué au synthétiseur. La musique tourne en boucle depuis des heures.

Hassan, 22 ans, entre dans le salon pour se faire rafraîchir la nuque. Pour lui non plus, pas de retour possible. «Tous ceux qui partent d’ici sont récupérés par le régime, assure-t-il en s’installant entre les mains expertes d’Ahmad. Tous les jeunes hommes sont recrutés par l’armée. J’ai fui la guerre en 2013 pour venir ici. Je subis ces conditions de vie depuis cinq ans pour ne pas faire la guerre. Je n’ai pas enduré tout cela pour être enrôlé dans l’armée dès mon retour.»

Assis sur une banquette, Ali est le seul qui souhaite rentrer dès maintenant. Il est originaire de Qousseir, comme Ahmad. «Aucun retour n’est prévu pour ma ville, car beaucoup de personnes de cette région ont soutenu la rébellion, regrette-t-il. Je ne peux pas inscrire mon nom sur la liste. Les seuls qui peuvent rentrer, ce sont les réfugiés de la Qalamoun-Ouest.»

Le salon de coiffure d’Ahmad est coincé entre deux mondes. D’un côté, celui d’une relative sécurité dans un pays qui ne veut plus entendre résonner sa tondeuse. De l’autre, celui de la peur et des représailles. Le vieux fauteuil de barbier flotte dans cet espace-temps qui ne se situe nulle part.

Les réfugiées et réfugiés d’Ersal sont poussés dehors, vers un ailleurs impossible. Comme des enfants non désirés, elles et ils restent bloqués dans les cahutes du camp de fortune: leur avenir s’écrira sans Bachar el-Assad ou ne s’écrira pas.

François de Monès Journaliste freelance

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