Société

Ce que nous enseignent les accusations contre Asia Argento et Avital Ronnel

Temps de lecture : 5 min

On se rappelle que l’État de droit n'est pas là pour faire joli.

Asia Argento au Festival de Cannes, le 17 ai 2018. | Loïc Venance / AFP
Asia Argento au Festival de Cannes, le 17 ai 2018. | Loïc Venance / AFP

Et voilà, paraît-il, le retour de bâton. Le vent qui tourne. Asia Argento, l'une des premières accusatrices d’Harvey Weinstein et égérie s'il en est du mouvement #MeToo, vient elle-même d'être mise en cause par le New York Times. Selon les informations du journal, qui avait été l'un de ceux à sortir l'affaire Weinstein en octobre dernier, Asia Argento aurait commis une agression sexuelle (voire un viol) sur la personne de Jimmy Bennett, mineur au moment des faits, avant de lui verser près de 335.000 euros pour qu'il ne se pourvoie pas en justice. Accusation démentie par l'actrice dans un communiqué.

Depuis, la fourmilière s'affole. D'un côté, on multiplie les sarcasmes sur l'arroseuse arrosée et l'hypocrisie d'une guerre des sexes mal déguisée en lutte contre les violences sexuelles –telle est prise qui croyait prendre. De l'autre, on s'alarme d'une volonté de casser le mouvement de libération de la parole des victimes, quitte à voir des complots partout –Sandra Muller, pourtant journaliste de son état, trouve par exemple bizarre que les documents envoyés au New York Times l'aient été de manière anonyme et cryptée. Sur une affaire similaire et survenue à peu près au même moment –la suspension par l'Universté de New York d'Avital Ronell, accusée de harcèlement sexuel sur l'un de ses anciens thésards, Nimrod Breitman–, le philosophe Robert Maggiori s'émeut en ces termes dans Libération:

«Bien des aspects de cette affaire sont sans doute encore à découvrir, et pourraient être révélés si Nimrod Breitman portait plainte en justice, ce qu’il n’a pas encore fait. Mais ce qui, de l’enquête interne à la New York University, a été rendu public par le New York Times, a déjà sali la réputation qu’une philosophe s’était gagnée par ses travaux, traduits dans le monde entier. Il est vrai que dans l’Amérique de Trump, une théoricienne de gauche, politiquement incorrecte, lesbienne, féministe, militante de la “révolution #MeToo”, fait une parfaite “harceleuse” qu’on doit couvrir d’opprobre».

Quand les faits ne semblent pas suffisants

Si on va par là, la suspension de Ronell ne peut être une histoire, somme toute banale (ce qui ne veut pas dire bénigne) d'un abus de pouvoir entre prof et élève. Ni même un des errements du Titre IX, la législation fédérale américaine interdisant en théorie toute discrimination sexuelle dans le système éducatif mais qui, en pratique, aura poussé une bureaucratie universitaire toujours plus boursouflée à faire le travail de la police et de la justice sans en avoir (légitimement) ni les compétences ni les prérogatives. (Pour un aperçu détaillé des «kangaroo courts» que sont les procédures disciplinaires afférentes au Titre IX, le livre de Laura Kipnis Unwanted advances, est une ressource précieuse, quoique particulièrement déprimante). Dans cette histoire, comme dans celle d'Argento, les faits présumés ne se suffisent visiblement pas. Il faut, pour certains et certaines, les inclure dans un air du temps, un «fait de société», comme on dit, des raisons et des causes dépassant l'événement. Les uns dénonceront la force sourde de la réaction à la «révolution anthropologique» qu'est censée être #MeToo, d'autres le bruit des bottes d'une chasse aux sorcières néo-fasciste.

Sauf que dans les deux cas, on ne fait que croire ce qu'il nous importe de croire. Mais on ne comprend rien, à commencer par la direction qu'un mouvement comme #MeToo aurait dû prendre pour ne pas se retrouver le bec dans l'eau: la défense de l’État de droit et d'une civilisation relativement pacifiée qu'il nous aura permis de construire et de fréquenter. Pas le piétinement de ses principes les plus élémentaires sous couvert d'une «juste cause».

À oublier comment et pourquoi nous en sommes venus à régler nos conflits par l'entremise d'un système judiciaire structuré autour de l'indépendance et de la logique factuelle, et non pas en nous en remettant à la vindicte populaire carburant à l'émotion de celui ou celle qui crie ou émeut le plus fort, comment s'étonner que des histoires comme celle d'Argento ou de Ronell nous fassent l'effet d'une belle reprise de boomerang en pleine face? Comment, effectivement, ne pas s'étonner de la circonspection d'une Rose McGowan qui dans un tweet (depuis retiré), en appelle à la prudence et à la «gentillesse» quand c'est Argento qui est accusée par voie de presse, alors qu'elle était en première ligne quelques mois auparavant contre les «pleutres moraux» qui hésitaient à donner un blanc seing aux accusations par voie de presse de «prédateurs sexuels» comme Weinstein? Pourquoi, selon le poids de la mesure, être ici perplexe et là sonner l'hallali des traîtres et des complices? «Vous savez qui vous êtes. Plus important encore, nous, nous savons qui vous êtes», avait averti Argento à Cannes, brandissant son «poing du refus de la honte».

Justice indépendante

Alors rappelons-le: il est certain que #MeToo aura révélé de graves défaillances des systèmes policier, judiciaire et médiatiques vis-à-vis des victimes de violences sexuelles. Il a pu aussi à n'en pas douter traduire une méconnaissance collective de la mission proprement libérale, égalitaire, démocratique et pacificatrice des principes les plus élémentaires de l’État de droit. Parce que s'inquiéter de dérives de #MeToo et de #balancetonporc, comme j'ai pu le faire en co-rédigeant la «fameuse tribune Deneuve», avec un accent mis notamment sur la défense de la présomption d’innocence et la nécessité de ne pas confondre accusation et culpabilité, ce n'est pas «faire le jeu des agresseurs», comme j'ai pu l'entendre et le lire si souvent (dans sa forme la plus «polie»).

C'est seulement prendre à cœur l'idée qu'il fait mieux vivre dans une société où les individus sont protégés de l'arbitraire que dans une autre où votre vie peut être brisée par la «rumeur publique» sans que personne ou presque ne s'en indigne. Penser qu'il est plus grave, pour la concorde civile, de condamner à tort un innocent plutôt que de laisser libre un coupable. Considérer que la justice moderne n'a pas à reprendre l'ancienne fonction cathartique et expiatoire des vengeances collectives. Ou encore estimer que la séparation des pouvoirs et le principe de personnalité des peines oblige à une justice autant indépendante du pouvoir politique que de celui d'une soi-disant «opinion publique»– en d'autres termes, qu'un violeur doit être jugé et condamné pour ses crimes et ses crimes seuls, au terme d'une procédure contradictoire et impartiale, pas parce que ses actes participeraient d'un «système d'oppression» organisé par les hommes contre les femmes.

Ce sont là quelques-unes des garanties de nos droits et de nos libertés parmi les plus essentielles de notre système pénal. Qu'il puisse être défectueux vis-à-vis des victimes de violences sexuelles est un fait, mais croire qu'on leur rendra la justice en l'endommageant encore un peu plus ne garantit rien d'autre que le genre de retour de flamme auquel nous assistons avec les affaires Argento et Ronell.

Peggy Sastre Auteur et traductrice

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