Culture

«Ozark», miroir imparfait de l'Amérique profonde

Temps de lecture : 8 min

La série «Ozark», de retour sur Netflix le 31 août, offre une vision tronquée de la région américaine éponyme.

Scène extraite de la bande-annonce de la deuxième saison d'«Ozark» | Capture écran via Netflix
Scène extraite de la bande-annonce de la deuxième saison d'«Ozark» | Capture écran via Netflix

Attention: cet article dévoile des éléments-clés de la première saison de la série Ozark.

Chemise à carreaux et coupe de cheveux proprette d’où perlent des gouttes de sueur, Marty Byrde prie pour sa vie. Conseiller financier de Chicago, il blanchit depuis plusieurs années des millions de dollars pour le compte du «second plus gros cartel du Mexique». Un calibre sur sa tête, son patron l’accuse de vol.

«Plus de littoral que toute la côte californienne, balbutie-t-il, ramassant dans ses mains attachées une brochure chiffonnée sur le sol du hangar sur lequel frottent ses genoux. Apparemment, chaque été, la population de cet endroit explose. Des tonnes de touristes. Des gens du Midwest de tous les coins. Des cols bleus, des cols blancs, bourrés de cash.»

Cet endroit où Marty part dès la fin du premier épisode blanchir huit millions de dollars pour prouver sa valeur, c'est le lac des Ozarks, du nom d’une région montagneuse à cheval sur les États de l’Illinois, du Missouri, de l’Arkansas et de l’Oklahoma. Le lac artificiel, créé durant la Grande Dépression, a selon le site de l’office du tourisme du Missouri effectivement plus de littoral que toute la côte pacifique en Californie.

Cours de golf plutôt que champs de pavot

La survie de Marty Byrde et de sa famille ne tient qu’à un fil, attaché au génie présumé du pater familias. Quasi impossible, l’opération est mise à mal par la concurrence agressive des Snells, une riche famille établie dans la région depuis des temps immémoriaux. Derrière le rideau, on apprend que les estimés fermiers cultivent le pavot.

Sans surprise, dans la vie réelle, nombre d’habitantes et habitants des Ozarks [du français «aux Arcs», ndlr] ne goûtent que très peu cette association entre leur région et la criminalité organisée –comme la communauté italo-américaine n’aime pas que l'on dépeigne ses membres comme des gangsters; comme la population d’Albuquerque ne voulait pas entendre parler de Breaking Bad. D'autant qu'il semble que l’existence d’associations mafieuses du coin ne soit que pur fantasme.

Né dans les Ozarks, l’éditeur Brooks Blevin s’échine depuis des années à republier des romans sur sa région, enrichis d’études comparatives confrontant la fiction à la réalité. «Les Snells ne me sont pas très familiers, assure-t-il. Les familles aisées de la région sont difficilement dissociables de celles du reste du pays. Ce sont souvent des médecins, des avocats ou des banquiers, qui vivent sur les cours de golf et conduisent de grosses voitures de sport. J’ai grandi et je vis dans une ferme des Ozarks, et ce serait étrange de découvrir que des familles similaires à la mienne s’adonnent au trafic de drogue.»

La drogue, et la criminalité qui peut l'accompagner, sont en revanche bien présentes. Dans les années 2000, le Missouri connaissait une épidémie de méthamphétamines, évoquée dans Winter’s Bones, le très beau film de Debra Granik –qui a en outre révélé Jennifer Lawrence.

En 2016, les médias locaux rapportaient que la meth des cartels mexicains avait pris le dessus. On parlait cette année-là de soixante-neuf arrestations dans le milieu.

Dans la série, on parle plutôt d’héroïne, que les Snells distribuent dans des bibles au moment de messes sur l’eau. Le pasteur et ses fidèles ont fait du lac leur église et de leurs bateaux des bancs plus confortables que ceux des lieux de cultes traditionnels. Un homme des Snells distribue deux sortes de bibles: une normale aux croyantes et croyants, et une contenant la drogue aux addicts qui se faufilent dans leurs rangs. Brooks Blevin assure ne «jamais avoir entendu parler d’une chose pareille».

Scène extraite de la première saison d'Ozark | Capture d'écran Netflix

Starbucks et rednecks

L’éditeur confirme en revanche l’existence de «Party Cove», soit «la crique de la fête», où de riches touristes alignent leurs bateaux pour organiser une orgie d’alcool flottante, façon Spring Break.

Charlotte Byrde, la fille de Marty, y est conviée. Adolescente championne de natation, elle est celle qui paraît avoir le plus de mal à s’ajuster à la vie rurale des Ozarks. De manière un peu clichée, elle se plaint du manque d’activités, de réseau téléphonique et de Uber.

Dans un article du site de la chaîne télé locale 13KRCG, un agent immobilier se plaignait du tableau peint par la série: «Ça nous montre comme plus ploucs, vraiment plus reculés que ce qu’on est. Ça montre qu’il ne se passe pas grand-chose. […] Nous avons un Starbucks!»

L’Amérique rurale n’échappe pas à la chaîne de café, qui réconforterait sûrement Charlotte lorsque le gosse de riche qui l’a invitée à la fête lui brise le cœur. La fin de l’été venue, le jeune homme a sorti son bateau de l’eau pour rentrer à Chicago.

L’information est révélée par Wyatt Langmore, fils aîné d’une famille de rednecks décrite comme l’antithèse des celle des Byrde: dysfonctionnelle plutôt qu’unie, qui fait dans la petite criminalité plutôt que dans celle en col blanc. Les notables de la grande ville sont opposés aux ploucs du coin.

«Je n’ai jamais connu de famille de criminels rednecks, contredit Brooks Blevin. Des membres de ma famille ont été en prison, mais ils représentent plutôt les moutons noirs. Il est possible que des familles comme les Langmore existent, mais dans mon coin des Ozarks, il s’agirait plutôt de familles qui viennent d’arriver plutôt que de vieilles familles.»

Niveau accent, c’est quand même Ruth, la gamine cheffe de clan, qui donne la meilleure partition. «C’est pas mal, surtout qu’elle est de New York, juge l’éditeur. Mais le gars qui joue Jacob Snell [Peter Mullan, ndlr] est loin du compte. Hollywood ne sait jamais quoi faire des accents du Missouri. Est-ce le Sud? Est-ce le Midwest?» Qu’importe, le public américain, et encore plus étranger, n’y voit souvent que du feu.

Filmé en Géorgie

Les séries sont avant tout devenues des produits destinés à un marché globalisé. Les téléspectateurs et téléspectatrices aiment souvent ce à quoi il est facile de s’attendre, comme des touristes qui ne quittent pas leur canapé. On regarde une série sur des rednecks du Missouri en espérant entendre de vagues accents nasaux, comme on espère une eau turquoise en séjournant dans le sud de la Corse.

On ne retrouve que très peu de paysages réels des Ozarks dans la série: pour des raisons fiscales, la majorité des scènes ont été tournées en Géorgie. Et pourtant, Brooks Blevin reconnaît que la ressemblance frôle la perfection.

«Principalement dans les premiers épisodes, expose-t-il. Ces routes qui serpentent, ce promontoire où s’assoit Marty Byrde. La série a été tournée dans les Appalaches, qui ressemblent physiquement –et à bien d’autres égards– aux Ozarks.»

Scène extraite de la première saison d'Ozark | Capture d'écran Netflix

D’après Blevin, le bled anonyme où s’établissent les Byrde ressemble bien à un village du coin. «Il y a en effet plein de petites villes attrape-touristes en bord de lac, dans les Ozarks. Tu trouves beaucoup d’endroits comme la Blue Cat Lodge de la série, qui accueillent une clientèle issue des classes moyennes, voire ouvrières, qui vient nager et pêcher. La tenancière, Rachel, est assez réaliste» –rien d’étonnant lorsque l’on sait que le créateur, Bill Dubuque, travaillait dans les années 1980 sur les docks de l’Alhonna Resort, un endroit similaire sur les bords du lac.

Blevin reprend: «À l’inverse du reste des Ozarks, ces villes sont largement peuplées par des gens, souvent à la retraite, qui ne sont pas de la région mais viennent de Kansas City ou Chicago.»

Colocataire en fin de vie des Byrde, le personnage surnommé Buddy assure que tous «les enfants de putes» qu’il a vus «déménager ici fuyaient quelque chose de peu savoureux» –lui compris.

Une remarque qui amuse l’éditeur: «De là où je viens, dans un coin plus pauvre et très peu touristique, on a toujours pensé que ceux qui venaient ici fuyaient quelque chose. Pourquoi débarquer ici alors que gagner sa vie y est si dur? Il y a des routes reculées où tu peux éviter d’être repéré par les autorités. Mais souvent, les gens fuient surtout le bruit et l’activité des grandes villes.»

Avec du vrai, du faux et quelques clichés sur l’Amérique profonde qui vote Donald Trump, Netflix s’approprie un terrain relativement peu montré à l’écran. «C’est l'un des derniers lieux semi-exotiques sur le continent, développe Blevin. Le genre d’endroit avec une image ambiguë, faite de hillbillies menaçants et de montagnards plein de ressources.»

Un monde finalement peu connu de l’Amérique côtière. «Et donc un endroit parfait pour une série comme ça, conclut l’éditeur. Un scénariste peut injecter des idées un peu tirées par les cheveux, comme des prêtres sur des bateaux et faire en sorte que ça paraisse à moitié plausible pour la majorité de l’audience qui ne sait rien des Ozarks.»

Un destin à la «Breaking Bad»?

Brooks Blevin avoue avoir aimé la première saison d'Ozark –non pas pour un quelconque aspect sociologique, mais parce qu’il s’agit d’une série bien écrite, avec un casting de qualité. On pourrait ajouter la musique et une ambiance tenaces.

D’autres ont en revanche critiqué avec véhémence les clichés sur les rednecks. Si l’on voulait défendre la série, on pourrait avancer que ces visions tronquées sont inhérentes à la narration. Après tout, c’est l’histoire de Marty Byrde que l’on suit, et il fuit dans les Ozarks avec une vision préconçue de la région, comme un touriste forcé. On regarde la série comme un vacancier ou une vacancière potentielle, qui aimerait pêcher sur le lac. La série montre une vision faussée que l’on se serait de toute manière créée.

Scène extraite de la première saison d'Ozark | Capture d'écran Netflix

Des années après avoir critiqué Breaking Bad, une partie des habitantes et habitants d’Albuquerque ont épousé son succès. À travers visites guidées et souvenirs, elles et ils offrent au touriste ce qu’il vient chercher: les traces de sa série préférée –un vrai paradoxe, quand on sait que l’œuvre était elle-même supposée montrer une réalité qu’elle finit par altérer.

«L’écrivain Harold Bell Wright a écrit un best-seller intitulé The Sheperd of The Hills [Les bergers des collines, ndlr], continue Blevin. Il se déroulait dans une version romancée de la ville de Branson. Rapidement, des touristes sont venus à la recherche de cette version de Branson, qui n’existait pas. Pour ne pas les décevoir et pour exploiter le filon, des locaux ont commencé à se faire passer pour des personnages du livre et faisaient payer pour des photos. Une famille s’habillait comme le stéréotype des hillbillies pour des cartes postales. Ils se sont conformés à la fiction dans la tête des touristes

La ville fictionnelle des Byrde, elle, pourrait exister. Mais pour les gens des Ozarks, ces petites villes touristiques n’ont déjà plus grand-chose d’authentique, parce qu’affectées par le tourisme. Et dans cette région où la vision des touristes a déjà changé les choses, la série a elle aussi commencé à altérer les lieux. Il y a quelques mois, un nouveau bar-grill ouvrait au bord du lac. Son nom? Marty Byrde’s. Si vous voulez une bière et blanchir quelques millions, vous savez où aller.

Thomas Andrei Journaliste

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