Médias

«Un si grand soleil», fresque balzacienne ou machine commerciale?

Temps de lecture : 5 min

France 2 mise sur le nouveau soap opera, diffusé à une heure de grande écoute, pour gonfler ses audiences.

Le casting d'Un si grand soleil. | Philippe Leroux / Studio FTV
Le casting d'Un si grand soleil. | Philippe Leroux / Studio FTV

C’est une des nouveautés télévisuelles de la rentrée. Après Plus belle la vie sur France 3 et le récent Demain nous appartient de TF1, voilà que France 2 diffuse (et produit) à son tour un soap opera, Un si grand soleil. Lancé lundi 27 août, le programme de vingt-six minutes, diffusé à 20h40, représenterait «un vrai renouveau du feuilleton quotidien» selon la direction de la chaîne publique. Le renouveau: la moitié des scènes extérieures sont effectivement tournées... en extérieur. Bref, une révolution. Ou presque, cette même direction concèdant que la narration de la série reste «classique» et fait partie d’un genre «qui a ses codes et ses conventions».

Pourquoi, alors, le service public s'est-il lancé dans une telle «aventure industrielle» –ce sont les mots de les mots de Caroline Got, directrice de la stratégie de France Télévisions– dont on se demande en quoi elle peut correspondre aux missions de service public.

«Faire la nique à TF1»

Le soap opera, genre peu développé en France, émerge en Grande-Bretagne et aux États-Unis à l'orée des années 1930 via un procédé qu’un article des Échos a très justement comparé au «brand content» actuel: il s’agissait d’abord de programmes radiophoniques courts mais réguliers, aux scénarios simplifiés à l’extrême pour correspondre à ce qu’on pensait être les désirs de la ménagère. Financés et créés par des marques de lessive ou de savon, d’où le nom soap (savon en anglais), ils avaient pour seul but de diffuser leurs publicités.

Une logique sur laquelle se sont bâties nombre de télés privées (le trio programmes/audiences/publicité) et qui justifie la diffusion de Demain nous appartient sur TF1. De son côté, si Plus belle la vie, autre soap oeuvre du service public, n'est ni produit ni financé par un annonceur, le programme s’est mis au placement de produit dès 2011. Et en ce qui concerne le nouveau Un si grand soleil, sur France 2, un professionnel du secteur nous explique que son existence est tout simplement guidée par «une pure logique d’audience pour faire la nique à TF1».

L’année dernière donc, la première chaîne s’est jetée dans le bain du soap avec succès en diffusant Demain nous appartient du lundi au vendredi à 19h20 (trois millions de fidèles). L’arrivée du feuilleton sur France 2 a ainsi été perçue par beaucoup comme une réaction au pari gagnant de TF1. Mais, comme nous l’indique notre interlocuteur, l'histoire est tout autre: «France 2 préparait la série depuis deux ans. TF1 l’a su et l'a prise de vitesse en ne mettant que six mois à lancer Demain nous appartient». Le soap public fut d'abord pensé pour une diffusion l’après-midi, horaire sur lequel France 2 était en difficulté, avant que Sophie Davant (Affaire conclue) et Nagui (N'oubliez pas les paroles!), diffusés en fin d’après-midi/début de soirée, ne viennent dynamiser le créneau tout entier et changer les plans de la chaîne concernant son futur feuilleton.

Double ration de soap

«La seule surprise», dans la diffusion d'Un si grand soleil, se trouve donc du côté de la case horaire choisie: 20h40, soit entre le JT et le prime-time. Un horaire inattendu mais qui éclaire sur la stratégie du service public. L’objectif ne réside pas dans les rentrées publicitaires, mais dans une tentative pour aspirer les téléspectateurs et téléspectatrices de la Une, dont la proposition, à ce moment-là, repose sur un tunnel de publicités et de programmes très courts parrainés par des annonceurs. Le «temps de cerveau disponible» est alors optimal, et le téléspectateur infidèle. En captant son attention par un fil quelconque, une narration même (surtout?) simple, France 2 espère «l’aspirer jusqu’au prime-time» et l’y garder bien au chaud pour gonfler les audiences les plus importantes de la journée, celles du soir.

Pour l'instant, la greffe semble prendre: en moyenne, de 20h45 à 21h07, le premier épisode d'Un si grand soleil a rassemblé 4,01 millions de téléspectateurs et téléspectatrices selon Médiamétrie, et semble se maintenir (3,71 millions mardi, 3,87 mercredi). Un score nettement supérieur à la moyenne de la case.

Horaire «aussi surprenant qu’intelligent», pour un journaliste média, «coup particulièrement pervers» pour notre professionnel du secteur, qui souligne qu'en parallèle du lancement d'Un si grand soleil, l’horaire de Plus belle la vie a été avancé, (20h20 contre 20h30 auparavant), pour ne pas que les deux programmes se chevauchent et tenter de voler les téléspectateurs de TF1 pendant le JT.

Une tactique à trente-cinq millions d’euros, le budget prévu pour la série, décompté sur les 420 millions désormais conscracrés par France Télévisions à la «création» (contre 400 millions la saison précédente). Mais est-ce le rôle du service public d’investir autant d’argent dans du pur divertissement destiné à gonfler ses audiences?

Accompagner une époque

Dès le premier épisode, on sait où l'on met les pieds. Pas de surprise, le feuilleton reste dans les canons du soap. On est au-dessus de la télénovelas, mais rien d'éblouissant par rapport à ses concurrents français. France 2 promet cependant que des thèmes originaux seront abordés et que la série sera «le reflet de la France d’aujourd’hui».

Ce levier-là, celui de la représentation d’une société contemporaine, moderne à l’instant T, est la marque de fabrique revendiquée du soap sauce service public. Il a déjà été actionné à plusieurs reprises par Plus belle la vie, notamment au moment du débat autour du mariage pour tous, quand le feuilleton de France 3 avait marié deux de ses protagonistes masculins.

Pour notre journaliste spécialisé dans les médias, «ce traitement des enjeux de société, qui plus est sous l’angle de la tolérance, donne une certaine importance à ce type de programmes». À l’origine de Plus belle la vie, nous précise-t-il encore, il y a une tentative d’appliquer le modèle du soap anglais EastEnders, également diffusé sur la la télévision publique (la BBC) et qui n’a jamais craint d’aborder des thématiques sociales fortes.

Accompagner une époque, voilà donc la facette implicite des soap opera, du moins quand ils sont l’œuvre d’un service public, TF1 ne sortant jamais des clous et évitant soigneusement les sujets politiquement sensibles dans Demain nous appartient. Du côté de France 2, Sophie Gigon, directrice de la fiction, assure à Libération que l’ambition d'Un si grand soleil est de «faire quelque chose d’aspirationnel, de porteur et de naturaliste».

Un feuilleton balzacien

«Naturaliste». Un terme significatif: les chantres du naturalisme littéraire, Honoré de Balzac et Émile Zola, ont aussi été les pionniers du roman-feuilleton publié dans la presse chapitre par chapitre, illustre ancêtre du feuilleton télé. Genre à propos duquel la critique n’a pas été tendre, à l'époque. Dans des termes résonnant avec ceux de Sophie Giron, l'écrivain Eugène Sue avait alors déploré, au sujet des premiers romans-feuilletons de Balzac, «l’absence d’idéal et de poésie, d’enthousiasme et d’aspirations».

Sue reproche également au naturalisme balzacien un «excès de vérité». À croire qu’il avait composé avant l’heure la formule sur laquelle semble reposer Un si grand soleil, entre l’aspiration à la Plus belle la vie et le polar-romantique alambiqué de pur divertissement à la Demain nous appartient.

Le tout «estampillé création française» souligne notre interlocuteur journaliste, et ce même si, comme l’a fait remarquer un cadre de la chaîne à Libération, «c’est pas du Coppola…». Avant d’être une fresque balzacienne, Un si grand soleil est une machine commerciale, «une aventure industrielle», destinée à gratter de l’audience au voisin. À voir désormais de quel côté la série de France 2 va pencher, sociétal et excès de vérité, ou vers une logique commerciale qui, comme le disait à Balzac le patron de presse qui publiait son roman-feuilleton, d’éviter de «blesser les pudeurs susceptibles» afin de se donner «une grande chance d’un immense succès».

Adrien Huysmans

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