Monde

Orbán et Salvini ont chacun leur propre vision anti-migrants

Temps de lecture : 2 min

Bien qu’ils aient joué aux tourtereaux ce mardi face caméra, les deux têtes de pont du front anti-migrants et «illibéral» en Europe s’affrontent sur la manière d’imposer leur ligne devenue dominante.

Le Premier ministre hongrois Viktor Orban et le Premier ministre italien Matteo Salvini lors d'une conférence de presse à Milan, le 28 août 2018. | MARCO BERTORELLO / AFP
Le Premier ministre hongrois Viktor Orban et le Premier ministre italien Matteo Salvini lors d'une conférence de presse à Milan, le 28 août 2018. | MARCO BERTORELLO / AFP

L’affiche était parfaite. D’un côté, le leader magyar Viktor Orbán, fort de sa suprématie électorale, confirmée en avril, et de son statut de chef du bloc eurosceptique, électoralement en vogue de la Tamise à la Vistule. De l’autre, Matteo Salvini, trublion transalpin au verbe cru biberonné à l’école du remuant Umberto Bossi et étoile montante de l’extrême droite européenne. Des dizaines de caméras ont immortalisé la chaleureuse poignée de main qu'ils ont échangée, pendant qu’environ mille manifestants protestaient sur la Piazza san Biala de la capitale lombarde, non loin du lieu de l’entrevue.

Les gentillesses réciproques se sont enchaînées au Palais régional de Milan. Salvini serait le «héros» et le «compagnon de fortune» d’Orbán, l’incitant à poursuivre sa route même si les critiques pleuvent. Salvini voit en Orbán un «exemple» avec lequel il entend provoquer un tremblement de terre aux européennes de mai 2019, balayer le «diktat» de Bruxelles, combattre le discours des ONG financées par la bête noire commune George Soros et remettre l’Ouest dit «décadent» dans le droit chemin. Rien de bien étonnant, quand on sait combien son parti, la Ligue du Nord ou Lega applaudit des deux mains l’inflexibilité magyare.

«La Ligue est depuis de longues années l’un des principaux alliés de la politique migratoire hongroise et de celle des autres pays du groupe de Visegrád (Slovaquie, République Tchèque et Pologne, ndlr). Salvini et Orbán sont sur la même longueur d’ondes concernant la défense de l’Europe, la lutte contre le terrorisme et l’immigration illégale ainsi que la protection des frontières extérieures de Schengen. L’alchimie s’est matérialisée à Milan», confirme un éditorial du quotidien conservateur Magyar Hírlap.

Divergences de fond

Orbán et Salvini ont dix ans d’écart, mais une même voix sur leur «adversaire principal», Emmanuel Macron, accusé de mener la barque des partis encourageant l’immigration massive en Europe. L’ennemi désigné s’est empressé de tacler les «nationalistes» et leur «discours de haine» depuis Copenhague, trop heureux de décocher une flèche de gauche déviant l’attention du cataclysme Hulot. Néanmoins, derrière les embrassades de circonstance et la fédération déjà adoubée par certains observateurs de Budapest à Rome, les deux spadassins «illibéraux» se regardent en chiens de faïence.

Pour Orbán, s’acoquiner avec Salvini signifie gagner des points à l’Ouest et s’assurer la sympathie du démagogue le plus populaire de la Botte, qui deviendrait Premier ministre haut la main en cas de législatives anticipées, un scénario assez plausible dans une Italie coutumière de l’instabilité politique. Le calcul s’avère tout aussi avantageux côté Salvini. Cajoler Orbán, c’est s’inspirer d’un logiciel radical ayant fait ses preuves alors que Marine Le Pen en France, Geert Wilders aux Pays-Bas et l’AfD en Allemagne sont maintenus loin du pouvoir. L’amitié stratégique serait idyllique si le couple ultra rêvé n’achoppait pas sur sa martingale migratoire: «Salvini défend depuis des mois les quotas de répartition alors qu’Orbán estime que chaque pays doit pouvoir décider pour lui-même. Salvini veut mener une coalition de droite radicale au Parlement européen et cherche en Budapest un allié, tandis qu’Orbán s’est contenté de lui jeter des fleurs sans prendre de risque politique inconsidéré», développe le spécialiste des affaires étrangères et ancien député européen libéral István Szent-Iványi.

Écart de style

Bien sûr, Orbán se souvient du soutien de Salvini défendant sa Constitution controversée de 2012, et apprécie les flatteries du bretteur lombard partisan d’un duo Rome-Budapest imitant «l’axe des bonnes volontés» anti-migrants réunissant les ministres de l’Intérieur italien, allemand et autrichien. Le Hongrois reste néanmoins vigilant afin de ne pas griller volontairement ses cartouches avec le Parti populaire européen qui continue de lui dire «amen» en dépit des nombreuses réprobations internes contre la droitisation exacerbée du dirigeant danubien fort de douze députés Fidesz-KDNP à Bruxelles.

À la prudence s’ajoute un certain écart de style: Orbán le grand-père quinquagénaire ex-dissident anticommuniste égrenne minutieusement sa vulgate «illibérale» d’universités d’été du Fidesz en discussions avec Poutine, tandis que le bouillant Salvini sature Twitter tel un Trump latin. Viktor soigne sa stature renforcée par la crise des réfugiés et déroule un discours conservateur édulcoré devant le Conseil européen. Matteo revendique fièrement son populisme, chargeant sabre au clair la «dictature de la finance» et les «donneurs de leçon» en bras de chemise comme sur CNN.

«Orbán critique les élites européennes et affirme que la Commission et le Parlement agissent contre les intérêts de la Hongrie mais reconnaît néanmoins l’importance de l’Union et ses institutions. Salvini ne se donne pas cette peine. Il parle ouvertement d’abandonner l’euro (ce qui reviendrait à quitter l’UE), attaque sans cesse l’instance et l’a même tenue responsable de l’effondrement du pont de Gênes», commente Politico, présentant Orbán et Salvini comme le maître et l’élève du populisme continental.

Choc des ambitions

Au-delà de l’expérience, Orbán se trouve en bien meilleure posture que son nouvel associé. La Ligue n’a aucun bouclier européen, contrairement au Fidesz. L’économie hongroise se porte mieux que la transalpine massivement endettée (2.302,3 milliards d’euros). Des alliés d’Orbán contrôlent la justice plus une large partie des médias alors que les procureurs sont indépendants en Italie et qu'une grande partie de la presse tacle Salvini. Le Mouvement Cinq Étoiles gouvernant avec la Ligue se montre particulièrement dur envers la politique de Salvini, tandis qu’aucune voix discordante n’émerge dans le Fidesz caporalisé.

Même si le «modèle» Orbán montre ses limites en Slovénie ou en Macédoine, le seigneur de Budapest et pape de «l’illibéralisme», réélu trois fois de suite, représente une sorte de gourou suscitant l’admiration, statut dont le «jeune» Salvini découvrant les arcanes du pouvoir ne peut s’enorgueillir. Déterminé à exister, le transalpin rejetant l’Aquarius et les 6.000 euros proposés par l’UE pour chaque nouveau migrant accueilli met les bouchées doubles, histoire de rattraper la locomotive hongroise. Conséquence? L’alliance de circonstance pourrait bien virer au clash si les ambitions se chevauchent.

«Orbán n’a pas rencontré un ami mais un challenger. Lui et Salvini refusent de laisser entrer les Maghrébins et les Noirs sur le Vieux Continent mais ne sont absolument pas d’accord sur la manière de régler ce qu’ils voient comme un problème. Salvini est en pleine bourre et entend devenir l’un des leaders de l’extrême-droite européenne après le scrutin de mai 2019 alors qu’Orbán travaille depuis des lustres afin d’incarner le porte-étendard du camp anti-migrants», relève le portail d’opposition 24.

Orbán et Salvini n’ont pas encore sorti les poings puisque chacun y trouve son compte jusqu’à présent. Le Magyar utilise son partenaire comme outil de pression, lui permettant d’intimider le PPE en vue du vote sur la Hongrie du 12 septembre, concernant le déclenchement de l'article 7 qui pourrait priver la Hongrie de droit de vote au Parlement, puis d’aller confiant au sommet sur l’immigration de Vienne le 20. Le Lombard prend habilement du galon en cultivant sa relation avec l’un des dirigeants les plus polémiques du continent, dont il partage l’idéologie national-conservatrice empreinte de xénophobie. Reste à savoir si l’impétueux apprenti montrant les muscles dépassera un jour l’habile maestro Orbán.

Joël Le Pavous Journaliste

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