Politique / Culture

Nicolas Hulot, héros stendhalien?

Temps de lecture : 4 min

«Aucune hypocrisie ne venait altérer la pureté de cette âme naïve, égarée par une passion qu’elle n’avait jamais éprouvée.»

Nicolas Hulot aux îles du Frioul, près de Marseille, le 18 mai 2018 | Bertrand Langlois / AFP
Nicolas Hulot aux îles du Frioul, près de Marseille, le 18 mai 2018 | Bertrand Langlois / AFP

Pour celles et ceux qui attrapèrent l'interview en plein vol, ce fut un moment très spécial. Un moment comme hors du temps où un homme, qui par ailleurs n’est pas exempt de contradictions ou de soupçons, s’est transcendé lui-même. Ce moment de vérité où le héros romanesque, confronté à sa fin prochaine, arrive à sa pleine conscience. Où il lit dans son âme avec tranquillité, et une lucidité accrue par le tragique. Un peu à la manière de Julien Sorel attendant sa mort en prison à la fin du roman Le Rouge et le Noir, qui porte un regard sans concession sur l’humanité: «J’ai aimé la vérité... Où est-elle?... Partout hypocrisie, ou du moins charlatanisme, même chez les plus vertueux, même chez les plus grands».

Car il y a une forme de sublime qui s’oppose au vulgaire dans cette dernière tirade du ministre, et une hauteur de vue, comme l’ont remarqué un élu et des journalistes, mardi, sur Twitter. Des consoeurs ont parlé d’un «fantastique moment de vérité politique» (Catherine Rochon, rédactrice en chef de Terrafemina), d’une «folle densité» (Rachel Garrat-Valcarcel, 20 Minutes), d’un «discours et [d’un] moment très forts» (Faustine Vincent, journaliste au Monde), etc. Si cette parole nous étonne, c’est parce qu’il est rare en politique, et même plus généralement dans tous les lieux de pouvoir, de trouver quelqu’un qui exprime «une parole sincère, vraie, profonde, non calculée, inattendue», comme l’a aussi remarqué Boris Bastide, du magazine M Le Monde:

L'hypocrisie en horreur

Un moment romanesque, et peut-être même stendhalien, si bien qu’on pourrait pousser la comparaison entre Nicolas Hulot et les héros dépeints par l’écrivain au XIXe siècle. Comme l’ex-ministre de l’Écologie qui se désole du mensonge, l’écrivain fustige «ce siècle gourmé et qui semble avoir contracté mariage avec l’hypocrisie». Les héros stendhaliens en ont absolument horreur: Lucien Leuwen accepte par obéissance à son père une place auprès du ministre de la Guerre, qui lui coûte moralement à cause des manigances qu’il doit accepter. Julien Sorel ne découvre l’amour véritable et le bonheur complet qu’au moment où il est condamné à mort, tant le jeu de masques constant dont il a dû faire preuve pour assurer son ascension dans le monde lui a bouché les yeux sur l’essentiel. En face, Madame de Rênal, l’épouse de l’homme qui l’emploie et dans la famille duquel il a été placé comme précepteur, est l'héroïne stendhalienne typique: «Aucune hypocrisie ne venait altérer la pureté de cette âme naïve, égarée par une passion qu’elle n’avait jamais éprouvée».

Beaucoup d'héroïnes stendhaliennes sont ainsi, incapables de mensonge, ou frappées par la sincérité de ceux qu’elles aiment. Madame de Chasteller est touchée par les aveux naïfs et «l’extrême sincérité» de Lucien Leuwen, dans le roman éponyme. C’est ce qui avait été bien vu par Simone de Beauvoir, qui en se penchant sur l’oeuvre du romancier dans le Deuxième sexe, affirmait que «ce qu’il goûte en elle, c’est ce que nous appellerions aujourd’hui leur authenticité: c'est là le trait commun à toutes les femmes qu'il a aimé ou inventé avec amour».

Nicolas Hulot, lui aussi, semble avoir en horreur le mensonge, si courant et peut-être même nécessaire en politique, si bien que son «acte de sincérité», comme il le qualifie lui-même, son «je ne veux plus me mentir», le hisse à une dimension tragique.

«Stendhal aurait approuvé Hulot»

On retrouve aussi dans le discours de Nicolas Hulot le vocabulaire des émotions, qui fonde la passion (il admet avoir souffert, et parle d’une «décision douloureuse» qui le «bouleverse»), la nécessité de la foi («Je n’y crois plus, pas en l’état, pas dans ce mode de fonctionnement»), l’honneur et le besoin de cohérence («Ce que les gens attendent d’un ministre, c’est que s’il n’est pas à la hauteur, il en tire les leçons», dit Hulot. «Sans vertu point de bonheur», dit Lucien Leuwen) et l’absence de compromis («Petit à petit on s’accommode de la gravité, et on se fait complice du pire», dit Hulot, tandis que les héros stendhalien chérissent la constance de leurs principes).

«Comme Lucien Leuwen, Nicolas Hulot découvre l'incompatibilité entre la politique, forcément médiocre, compromise voire malhonnête, et l'exigence morale», abonde Philippe Berthier, professeur émérite à l’université Paris 3 Sorbonne nouvelle et grand spécialiste de Stendhal. «Stendhal aurait approuvé Hulot», conclut-il.

«Hulot est un militant dans l'âme qui croit à certaines idées et veut les faire avancer, alors que les héros stendhaliens sont complètement sceptiques»

Michel Crouzet, professeur émérite à l’université Paris-Sorbonne

Mais si les héros stendhaliens sont épris de sincérité, c’est dans l’amour qu’ils essaient de la trouver, pas dans la politique, contrairement à Nicolas Hulot, «pétri d’idéalisme» selon Michel Crouzet, professeur émérite à l’université Paris-Sorbonne et qui a consacré de nombreux ouvrages à Stendhal. «Hulot est un militant dans l'âme qui croit à certaines idées et veut les faire avancer, alors que les héros stendhaliens sont complètement sceptiques; Lucien ne fait de la politique et en arrive à truquer les élections que parce que son père l'y a obligé; il méprise profondément l'univers politique. Julien Sorel ne s'en sert que pour des raisons d'arrivisme personnel, il ne croit à rien qu'à lui-même. Quant à Fabrice del Dongo, après la chute de Napoléon, à qui dans un élan d'enthousiasme adolescent il est allé prêter main forte à Waterloo, plus rien ne l'intéresse que l'amour», commente Philippe Berthier.

Hulot est l’antithèse du comte Mosca, héros politique le plus abouti de Stendhal dans La Chartreuse de Parme, qui révulse la duchesse à cause de son esprit de «courtisanerie». Pour Michel Crouzet, «Stendhal croit à la politique, et même à la malhonnêteté politique, comme un aspect capital de la politique. L’homme politique est cynique car il veut réussir. Mais aujourd’hui tout est réglé en dehors des hommes politiques. Ils ne sont pas cyniques, ils sont impuissants». Et de conclure sur une note pessimiste: «Ce qui nous sépare du siècle de Stendhal, c’est le déclin du politique, menacé par lui-même…»

Aude Lorriaux Journaliste

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