Culture

Le centenaire d'Ingmar Bergman au cœur d'un moment-clé pour le cinéma de patrimoine

Temps de lecture : 8 min

Rétrospective et films-portraits accompagnent le centenaire du cinéaste suédois. L'occasion de le redécouvrir, mais aussi de souligner la place croissante des films de répertoire dans la relation actuelle au cinéma.

Les enfants-titres de "Fanny et Alexandre" d'Ingmar Bergman (Pernilla Allwin et Bertil Guve)| © Arte
Les enfants-titres de "Fanny et Alexandre" d'Ingmar Bergman (Pernilla Allwin et Bertil Guve)| © Arte

Je me suis assis au centre du quatrième rang, en face de l’écran. C’était un cinéma à l’ancienne, l’Olympia, à La Rochelle, où a lieu chaque été un des meilleurs festivals de cinéma de France. Je venais revoir un film que je connais bien.

Que je croyais bien connaître. Mais cette nouvelle vision de Fanny et Alexandre, sur grand écran et en copie numérique restaurée, a été une émotion d’une puissance tout à fait inattendue. Splendeur, mystère, nuances. Cruauté, vitalité, sensualité et innocence. Courage. Film d’époque où tout est au présent, aux présents.

Bande annonce de Fanny et Alexandre

Durant toute la projection, je savais ce qui allait arriver dans la séquence suivante, et cela n’avait aucune importance: je n’avais aucune avance sur l’expérience du film, surtout vu dans de telles excellentes conditions. De même qu'on ne se baigne jamais dans le même fleuve, on ne revoit jamais le même film –en tout cas les grands films. C'est même une manière de les reconnaître.

Excellentes conditions? Oui. Mais pourtant, ce n’est pas Fanny et Alexandre que j’ai revu à l’occasion de cette séance.

Cérémonies du centenaire

Le film était présenté dans le cadre de l’hommage rendu à Ingmar Bergman, à l’occasion du centenaire de sa naissance. Un peu partout dans le monde, festivals, cinémathèques et salles de répertoire projettent cette année des pans entiers de cette œuvre immense, quarante-cinq films en cinquante-cinq ans. En France, la Cinémathèque lui dédie une intégrale à partir du 19 septembre et à partir du 26, vingt de ses films sont réédités en salle, aux bons soins du très actif distributeur Carlotta.

À cette occasion seront aussi distribués deux films consacrés à l’auteur du Septième Sceau. L’un et l’autre s’ouvrent d’ailleurs par une évocation vibrante de ce même film, qui marqua en 1957 une étape décisive dans la reconnaissance internationale de l’auteur de cinéma le plus primé au monde.

La Mort (Bengt Ekerot) et Ingmar Bergman sur le tournage du Septième Sceau, photo figurant dans le film de Jane Magnusson | ©Carlotta

Porté aux nues en 1957, juste avant la consécration avec l’Oscar des Fraises sauvages, tourné la même année, ce film peut d’ailleurs sembler aujourd’hui daté, plus que Monika ou que La Nuit des forains, pourtant plus anciens, et alors que les chefs d’œuvre de la maturité, Persona, Le Silence, L’Heure du loup, Cris et chuchotements, Sonate d’automne, Scènes de la vie conjugale mais aussi les moins consacrés La Honte, Le Rite ou l’extraordinaire De la vie des marionnettes n’ont pas pris une ride.

Toute comme la question, inépuisable, de l'expérience d'un film dans le moment de sa projection, le statut acquis par les grandes œuvres fait partie des enjeux autour du patrimoine cinématographique: Le Septième Sceau est un monument, à juste titre consacré. Tout aussi reconnu, Persona est, reste et restera une plaie ouverte en même temps qu’une splendeur insondable.

Deux portraits en regard

Il existe une considérable littérature à propos de Bergman, à commencer par ses propres livres, dont sa vertigineuse autobiographie, Laterna Magica, et, parmi les nombreuses études, le livre très inspiré de Jacques Aumont. S’y ajoutent donc à présent deux films portraits, À la recherche d’Ingmar Bergman de Margarethe von Trotta (sortie le 5 septembre) et Ingmar Bergman, une année dans une vie de Jane Magnusson (sortie le 19 septembre), qui fait avec pertinence de 1957 l'année décisive du parcours de cet artiste, immense cinéaste mais aussi écrivain, dramaturge et metteur en scène de théâtre.

Ils sont tous deux réalisés par des femmes, mais de générations différentes. Le premier développe un point de vue plus international, cherchant à rendre perceptible ce que Bergman a représenté pour les cinéastes, et ceux qui s’intéressent au cinéma, dans le monde entier. Le second est plus axé sur ce que Bergman a représenté en Suède –pour ses concitoyens, en particulier pour ses collaborateurs, au cinéma et surtout au théâtre.

Bande anonce d'À la recherche d'Ingman Bergman de Margarethe von Trotta.

Si le point de vue féministe est présent dans les deux films, le jugement est plus négatif chez Magnusson –pour résumer, Bergman était à la fois un immense artiste et un sale type, une part essentielle de l’importance de son œuvre tenant à ses côtés sombres– que chez von Trotta, qui évoque sa propre relation amicale avec le réalisateur et donne la parole à des grands connaisseurs de son œuvre, notamment le cinéaste Olivier Assayas et le critique Stig Björkman, co-auteurs d’un entretien mémorable avec le réalisateur suédois.

Que disent de nous les films de Bergman?

Dans un beau texte publié par le catalogue du Festival de La Rochelle, le même Olivier Assayas posait la question essentielle concernant Bergman, loin des jugements people-moralisateurs qui sont hélas aujourd’hui l’approche dominante: «On pourrait se demander ce que l’œuvre de Bergman a à nous dire aujourd’hui, mais on pourrait tout aussi bien inverser la question et interroger ce que notre rapport à son cinéma dit de nous.»

Et Assayas de conclure que si la place de Bergman est très bien établie sur les plus hautes marches du Panthéon cinéphile, ou même culturel en général, ce que son cinéma questionne et ses puissances actives dans la réflexion et la création actuelles sont marginalisées, occultées.

Les grands films de Bergman sont des gouffres, ils mettent en danger en approchant au plus près ce qui hante les humains –vocation essentielle des grandes œuvres, aujourd’hui largement supplantées par les dénonciations et les schématisations, quand ce n’est pas par le cynisme spectaculaire.

Le mouvement de fond du cinéma de patrimoine

L’ensemble des programmes consacrés à Ingmar Bergman est un des aspects les plus visibles du considérable phénomène de promotion du patrimoine cinématographique qui se déploie depuis quelques années.

Il a désormais en France son événement phare, le Festival Lumière à Lyon (et des concurrents à Toulouse et à Paris), sa publication dédiée, Revus et corrigés, dont le très réussi n°1 est paru au début de l’été, ses activistes, à commencer par Serge Bromberg et sa société Lobster ou Ronald Chammah avec Les Films du Camélia, ses temples «classiques» (les cinémathèques, les salles de répertoire) ou néo-classiques (la Fondation Jérôme Seydoux, les chaînes cinéphiles sur Canal +, les plateformes VOD comme Cinetek ou Tënk pour le documentaire), sa grande ONG internationale, la World Cinema Foundation dirigée par Martin Scorsese.

Actrice d'une sidérante modernité, Marion Davis (au centre) dans The Patsy de King Vidor (1927)| ©Festival de La Rochelle

Chaque mois reviennent sur nos (grands) écrans une bonne dizaine de films essentiels –en septembre, Un condamné à mort s’est échappé et Les Dames du Bois de Boulogne de Bresson, Fièvre sur Anatahan de Sternberg, La Religieuse de Rivette, L’Année dernière à Marienbad de Resnais…

À La Rochelle, on a découvert, inconnues au bataillon de la cinéphilie, de véritables merveilles avec l’actrice Marion Davies, signées King Vidor, tandis que Locarno permettait de revisiter l’œuvre étonnamment variée de Leo McCarey, actuellement reprise à la Cinémathèque française.

Ce mouvement de fond permet de nombreuses découvertes ou retrouvailles. Il est dans une large mesure un effet de la révolution numérique. L’indispensable transposition sur support digital (idéalement de tout le cinéma depuis 1895) est l’occasion de multiples opérations, de qualités très inégales, mais dans bon nombre de cas pour de très beaux résultats.

Entre autres effets, ce mouvement constitue un débouché nouveau pour des laboratoires fragilisés par le raz-de-marée digital, laboratoires parmi lesquels l’émanation de la Cinémathèque de Bologne, L’Imagine ritrovata, fait à la fois figure de pionnier et d’étalon d’excellence.

Cette efflorescence est aussi liée à une autre conséquence de la révolution numérique, la multiplication de canaux de diffusion de niche, très demandeurs de ces contenus prestigieux, ou curieux.

Une certaine confusion

Tout cela ne va pas, inévitablement, sans une certaine confusion. Il est légitime d’essayer de découvrir des films perdus, ou tombés dans l’oubli. Et il est très nécessaire de donner ou redonner accès, dans les meilleures conditions, aux grandes œuvres des décennies précédentes, celle des années 1910 comme celles des années 1980.

C’est ce que fait, là aussi de manière exemplaire, la grand messe mondiale du cinéma de patrimoine (puisque tel est la formule en vigueur), Il cinema ritrovato, qui se tient à Bologne chaque début d’été, avec année après année des révélations impressionnantes, et le bonheur des immenses projections sous les étoiles de la Piazza Maggiore.

La Piazza Maggiore de Bologne, où est célébré chaque soir durant le festival Il Cinema ritrovato le culte de la mémoire cinéphile | ©JMFrodon

Non sans soulever aussi des questions: toutes les redécouvertes ne sont pas de bons films, loin s’en faut, et trop de gens aiment apparaître comme ayant héroïquement sorti de l’oubli et rendu justice à des réalisateurs et à des réalisations qu’il est assurément légitime de voir ou de revoir, sans les mettre pour autant sur un piédestal.

Bref, cela devrait toujours se faire avec l’accompagnement d’une réflexion, de débats, de réévaluations argumentées –et toujours discutables, évidemment.

Cette année, on a par exemple pu voir à Bologne le film dont Bergman avait rigoureusement interdit la projection, Cela ne se produirait pas ici, film d’espionnage violemment anticommuniste tourné en 1949, au scénario absurde mais avec quelques belles expériences visuelles, inspirées du Fritz Lang époque Mabuse et du Hitchcock anglais.

Faut-il montrer les films contre l’avis de leur auteur, après la disparition de ceux-ci? Cela mérite, à nouveau, discussion, plutôt au cas par cas qu’en général –et pour en discuter, il faut regarder le film en question, donc que quelqu’un le montre… Avec toujours en toile de fond, au-delà des manies archivistiques et des passions rétro, aussi symathiques soient-elles parfois, la question-clé formulée par Assayas: en quoi ces films, ces auteurs nous regardent, maintenant?

Si beaucoup de questions nécessitent d'être débattues au cas par cas, on peut affirmer avec force, et cette fois comme une règle générale, que chaque fois qu’on en a la possibilité, un film devrait être montré tel que son auteur l’a voulu. C’est loin d’être toujours le cas, encore aujourd’hui. Ce qui nous ramène à Fanny et Alexandre.

Une terrible souffrance

Ingmar Bergman a réalisé en 1982 le film qu’il considérait comme le plus important de toute son œuvre, fresque monumentale de 5h12. Ce film, il l’a vu mutilé par les «gens de cinéma», producteurs et distributeurs, qui l’ont amputé de plus de 2 heures, tandis que la télévision le diffusait dans son intégralité, même si saucissonné en cinq «épisodes». Dans l’entretien avec Assayas et Björkman, Bergman leur dit qu’il a ressenti cette mutilation comme «une terrible souffrance».

Il y a de bonnes raisons de croire que c’est la raison pour laquelle il affirmera alors abandonner le cinéma. Et la raison pour laquelle il réputera «téléfilms» trois immenses œuvres de cinéma, Après la répétition réalisé juste après Fanny et Alexandre, En présence d’un clown et Sarabande, ses deux derniers films.

Il est aberrant qu’aujourd’hui la véritable version de Fanny et Alexandre soit un peu partout désignée comme «version pour la télévision». Il importe au contraire de montrer le film tel qu’il l’a réalisé, fresque directement inspirée par cette enfance qui hante, sous des formes diverses, tout son cinéma.

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