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Les «bébémojis» sont bien plus que des enfants avec un masque emoji

Temps de lecture : 5 min

Ces créatures hybrides, au corps de poupon et au visage sphérique et jaune poussin, peuplent les réseaux sociaux. Et ça n’a rien d’anecdotique.

«Bebemoji» au supermarché | Montage Slate / Photo par Jomjakkapat Parrueng via Unsplash License by
«Bebemoji» au supermarché | Montage Slate / Photo par Jomjakkapat Parrueng via Unsplash License by

Vous en avez forcément aperçu sur Facebook ou Snapchat: des nourrissons et jeunes enfants dont la bouille toute mimi a été camouflée par un emoji. Ces «bébémojis», qui méritent bien un néologisme, ont de quoi surprendre.

À quoi bon en effet publier une photo de sa progéniture sur un réseau social si c’est pour qu’on ne la reconnaisse pas? Oui, pourquoi donc des parents postent-ils sur internet ces images cheloues, où l’on ne voit pas grand-chose à part des mains minuscules, des petits corps potelés, des bodies, des couches et des crânes plus ou moins chevelus?

On pourrait se dire qu’en accédant au statut de parents, les personnes se mettent à utiliser de manière décomplexée et systématique les pictogrammes d’origine japonaise, peut-être pour montrer qu’elles restent jeunes quand bien même se seraient-elles reproduites. Ou, plus simplement, considérer que les emojis ont contaminé toutes nos manières de communiquer, des textos à la photo.

En réalité, «cette monstration paradoxale, ce montré-caché, est un geste narratif bien moins simple que ce que l’on croit, énonce le maître de conférences en histoire visuelle à l’EHESS André Gunthert. Elle s’inscrit dans un mouvement d’effacement des visages privés sur internet».

Photo extraite du compte Instagram de notre collaborateur Thomas Messias, reproduite avec l'autorisation de l'auteur

«Dolto visuel»

D’abord, comme le fait remarquer la professeure de sciences de l’information et de la communication à l’Université Bordeaux-Montaigne Sandra Lemeilleur, «le fait de cacher le visage est caractéristique de ce qu’est le visage dans le social: c’est celui qui s’expose, qu’on ne couvre pas, sauf dans certains cas (prescriptions religieuses, circonstances particulières comme le carnaval). Gilles Deleuze parle du visage comme lieu de résonance. On pourrait dire qu’il est le lieu de résonance du social».

Masquer son enfant, poursuit la spécialiste, ce serait ainsi «couper le lien possible de l’enfant à la sphère sociale et le déplacer sur l’adulte», qui lui, le bébé dans les bras, au sein ou se tenant à côté de la poussette, expose sa face souriante.

Rien que de très logique que l’adulte soit visuellement le «réceptacle du lien social», étant donné que «l’enfant lui-même ne va pas communiquer sur les réseaux», même si sa photo s’y trouve.

Mais, après tout, quel besoin de cacher le gamin pour identifier que c’est l’adulte qui s’exprime, qui plus est sur des comptes Facebook, Instagram, Snapchat ou WhatsApp qui portent le nom du parent?

«L’autocensure du bébémoji, c’est un peu l’envers du selfie.»

André Gunthert, maître de conférences en histoire visuelle à l’EHESS

Pour André Gunthert, cette façon de faire nous vient entre autres de la popularité du selfie. Paradoxal? Pas tant que cela: «Le succès de la pratique du selfie a conduit à l’idée que l’image de soi doit être produite par soi-même, que l'on ne manipule pas l’image des autres. L’autocensure du bébémoji, c’est ainsi un peu l’envers du selfie, c’est du Dolto visuel».

En gros, même si les enfants ne parlent pas, ce sont des êtres de langage; idem pour la photo: s’ils ne sont pas en capacité de se prendre en photo –à part avec l'application Baby Selfie, les images d’eux n’ont pas à se trouver sur le net.

«Puisque [ma compagne] ne voulait pas qu’on la voie sur les réseaux sociaux, en tout cas pas sans son autorisation préalable, pourquoi aurait-ce été différent pour notre fille? Elle ne connaît pas Instagram ni Facebook, son vocabulaire est encore limité, mais est-ce que pour autant ça lui donne moins de droits sur son image?», se demandait ainsi rhétoriquement Giorgi, père interrogé par mon confrère Thomas Messias pour Slate.

Société de la défiance

Plus qu’une question de respect de droit à l’image, les bébémojis traduisent en fait une peur. Pas forcément une crainte que les photos de bambins soient récupérées par des réseaux pédophiles –ce qui conduit plutôt à ne pas du tout exposer son enfant sur internet. Davantage une «peur de la décontextualisation» des photos, précise André Gunthert.

«Un risque objectif: à partir du moment où une image se trouve sur internet, on ne la contrôle plus, donc on préfère prendre de l’avance sur ce risque, s’adapter à ce nouvel univers de circulation sans limite des informations.»

Quels détournements? Quels mésusages? On ne sait pas trop, mais on préfère être sur ses gardes. On ne sait jamais. «Cette peur est engendrée par la rumeur et les fantasmes», ajoute le spécialiste, en mentionnant la fake news de cette jeune Autrichienne ayant porté plainte contre ses parents pour avoir posté des photos d’elle jugées embarrassantes sur Facebook depuis son plus jeune âge. Rien d’étonnant à ce que cette histoire ait été reprise dans de nombreux médias: «Ça paraît tellement coller à ce nouvel horizon très dangereux de détournement des images».

C’est pourquoi, selon André Gunthert, «les bébémojis indiquent le passage d’une société de confiance à une société de défiance». Bye bye le web des débuts et la communication utopique entre pairs, sous sa véritable identité et avec sa vraie tête, «où tout le monde se dévoile dans un grand mouvement de confiance».

Face à «l’extension de la surveillance», voici venu le temps du «retrait des identités». Au point que «va venir un moment où l’apparition d’un visage va être le signe d’une production fictionnelle ou à visée professionnelle», suppose-t-il.

Incarnation numérique

Cette inquiétude n’empêche pas de vouloir manifester sur les réseaux sociaux des moments de bonheur et de familiarité –on ne va pas pour autant se couper du monde. Et c’est là que le bébémoji apparaît comme le compromis parfait.

Tout en permettant facilement (il suffit de sélectionner l’emoji, pas besoin de maîtriser Photoshop) de se présenter comme un parent et plus généralement un individu respectueux de l’image de son enfant –et en se construisant en parallèle une image de «persona numérique accomplie», note Sandra Lemeilleur, l’usage de l’emoji offre un côté joyeux et gai, tant par sa couleur tournesol que sa forme rondouillarde.

Pas de carrés noirs façon Nouveau Détective ni de floutage en mode caméra cachée. On se détache avec l’emoji de «ces références visuelles qui, culturellement, renvoient à l’univers des affaires criminelles», appuie André Gunthert. On reste dans la communication intime.

Car l’emoji, même s’il masque le visage du marmot, est aussi une façon de le montrer. La ressemblance entre la tête d’un bébé et un emoji est parfois frappante et, surtout, ce picto n’est pas un masque neutre: il est expressif, traduit des émotions, un état d’esprit.

D’après Sandra Lemeilleur, également autrice de l’article «L’intime dans les réseaux sociaux» (Mondes sociaux, 2016), «les parents utilisent les emojis pour renvoyer la chair, qui est absente du numérique. Car, selon l’emoji choisi, on ne transmet pas la même information». Entre un emoji aux joues rouges et un avec les yeux en forme d’étoile, voire des têtes d’animaux ou des cœurs, on peut faire preuve de créativité.

«Cette liberté d’agir sur l’image est plaisante. La possibilité de customisation est immense, on décide quel emoji on colle sur le visage de l’enfant et de ce que l’on va incarner.» Il ne s’agit pas juste de le cacher d’un simple masque, mais bien de trouver une manière safe et parlante de partager ses émotions dans un monde de méfiance.

Daphnée Leportois Journaliste

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