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Nous n'avons même pas besoin de la justice pour savoir que Trump a trahi sa patrie

Temps de lecture : 27 min

Enquête russe ou non, les preuves ont toujours été juste sous notre nez.

Vladimir Poutine offre à Donald Trump un ballon de la Coupe du monde de football, le 16 juillet 2018 à Helsinki (Finlande). | Yuri Kadobnov / AFP
Vladimir Poutine offre à Donald Trump un ballon de la Coupe du monde de football, le 16 juillet 2018 à Helsinki (Finlande). | Yuri Kadobnov / AFP

Mardi 21 août, le président Trump a écarté les questions sur la mise en accusation de son ex-directeur de campagne, Paul Manafort, et sur le plaider coupable de Michael Cohen, son ancien avocat.

Les deux affaires n’ont pas d’importance, a décrété Trump, parce qu’elles n’apportent aucune preuve de ce qui lui est principalement reproché. «Cela n'a rien à voir avec la collusion russe», a dit Trump aux journalistes en arrivant en Virginie-Occidentale.

Plus tard, lors d’un meeting de campagne, il s’est moqué de l’échec de la presse à prouver qu’il avait collaboré avec la Russie. «Ils cherchent encore la collusion», a-t-il raillé. «Où est la collusion

Je vais vous le dire, moi, où est la collusion. Elle est juste sous notre nez.

Pour échapper aux scandales de Cohen et de Manafort, Trump se réfugie dans le mystère russe. Théoriquement, il ne peut pas être destitué, parce qu’il n’a pas été pris en flagrant délit de trahison à son pays. Et pourtant, c’est bien ce qu’il a fait.

Trump s’est mis en quatre pour défendre Vladimir Poutine aux dépens de l’Amérique, et la question est: pourquoi? Les journalistes ont exploré les pires possibilités: Trump est un agent russe, il a comploté avec Poutine pour influencer les élections de 2016, le président russe fait chanter Trump avec une sex tape.

Je présenterai le minimum de ce que nous savons sur Trump et la Russie. Ce minimum suffit à justifier une destitution.

Dans cet article, je vais adopter l’approche inverse. Je vais partir du postulat qu’aucune de ces hypothèses n'est vraie. Je vais me contenter de ce qui est publiquement avéré, mettre de côté la question de la collusion telle qu’elle est généralement comprise –un complot pendant les élections– et je ne partirai pas du principe qu’il puisse exister des motifs cachés. Je présenterai le minimum de ce que nous savons sur Trump et la Russie. Ce minimum suffit à justifier une destitution, car Trump œuvre avec Poutine pour protéger la Russie et paralyser les États-Unis.

Cette conclusion ne nécessite l’évocation d’aucune théorie décoiffante sur un quelconque dossier compromettant ou une double allégeance. Tout ce que Trump fait peut aisément s’expliquer par des traits de caractère et des motivations qu’il affiche tous les jours: narcissisme, manque de confiance en lui, cruauté et méchanceté.

Le président américain se délecte de la célébrité que procure le fait de rencontrer des dictateurs armés jusqu’aux dents. Il a du mal à faire une distinction morale entre des régimes ou des systèmes de gouvernement. Il ne voit pas de différence entre l’intérêt national et ses intérêts personnels, ou entre obtenir des aides pour sa campagne de la part d’Américains et en obtenir de la part d’une puissance étrangère. Et il est obsédé par les ennemis de l’intérieur. L’idée d’utiliser Poutine pour démonter les Démocrates l’attire bien davantage que celle de travailler avec eux pour affronter Poutine.

Ces ingrédients ont largement suffi à retourner Trump contre son propre pays; Poutine n’a pas eu besoin de conspirer avec lui. Tout ce que le président russe a eu à faire a été de complimenter Trump, de signaler son soutien pour lui lors des élections, de lui offrir une relation géopolitique prestigieuse et de voler à son secours lorsque les agences de renseignements américaines ont accusé la Russie d’avoir aidé Trump à remporter la victoire.

Pour Trump, cela a placé les services de renseignements du mauvais côté de la barrière, et Poutine du bon côté. Et c’est comme cela que nous en sommes arrivés à la situation actuelle, avec un président qui défend les crimes de Poutine et qui persécute d’anciens hauts fonctionnaires américains qui ont porté ces crimes au grand jour.

Peut-être avez-vous du mal à croire que le comportement de Trump puisse s’expliquer sans l’existence de dossier compromettant. Ou peut-être, en l’absence de preuve de collusion, pensez-vous qu’il n’est pas juste de l’accuser de trahir son pays. Mais suivez-moi, et je vais vous prouver que les deux sont possibles.

1. La séduction

Trump et Poutine ne sont pas amis depuis le début. Pour Poutine, Trump n’était au départ qu’un homme d’affaires parmi d’autres. Pour Trump, Poutine n’était qu’un faire-valoir.

Dans les années qui ont conduit à sa campagne présidentielle, Trump a parfois tenté de se faire mousser en prétendant connaître Poutine. À d’autres moment, il a essayé de se donner des airs de dur en décrivant Poutine comme une menace.

Dans l’esprit de Trump, Poutine était un personnage qui pouvait avoir son utilité dans la bataille qui, à ses yeux, importait vraiment: la lutte pour acquérir un standing dans son pays. Alors lorsque Trump disait que Poutine était un adversaire, il voulait dire qu’il était le maître-étalon servant à révéler la faiblesse d’autres politiciens –principalement du président Barack Obama.

«Que pensez-vous qu'Obama fera quand Poutine s'emparera de l'Alaska?»

Quand Poutine a envahi puis annexé la Crimée en 2014, Trump a décrété que ce coup révélait «l'échec du leadership» d’Obama. Les faucons républicains ont dit la même chose, mais ils ont évoqué des inquiétudes sous-jacentes, comme la souveraineté, la liberté et les droits humains.

Pour Trump, ces inquiétudes n’avaient pas de sens. Lui était davantage intéressé par la cote de popularité de Poutine. «Poutine est devenu un grand héros en Russie, avec la popularité la plus haute qu'on ait jamais vue, a tweeté Trump, pendant que la Russie s’emparait de bases et de bateaux ukrainiens en Crimée. Obama, d’un autre côté, est tombé dans ses chiffres les plus bas. TRISTE.»

La candidature de Trump à la présidence et sa progression dans les sondages ont attiré l’attention de Poutine. Le 17 décembre 2015, lors de sa conférence de presse de fin d’année, le président russe a dit de Trump qu’il avait «beaucoup d'intelligence et de talent». Trump a adoré. Le lendemain, sur MSNBC, il rayonnait: «Quand les gens disent de vous que vous êtes intelligent, c’est toujours bon, surtout lorsque cette personne dirige la Russie».

Dès qu’il a eu les faveurs de Poutine, Trump a ajusté son angle d’attaque. Il pouvait toujours se servir de lui comme étalon pour juger les politiciens américains, mais désormais, cette mesure comprenait un autre élément: l'«alchimie».

«Plein de bonnes choses peuvent se passer avec la Russie si nous nous entendons bien», a avancé Trump lors de l’interview avec MSNBC. «Poutine ne respecte pas notre président», a-t-il averti, et «notre président n’aime pas Poutine. [...] Je vois ces deux-là assis sur deux chaises en train de se regarder... et je dis: “Wow, il y a vraiment une mauvaise alchimie entre eux.”»

Le journaliste qui conduit l’interview, Joe Scarborough, souligne que Poutine «tue des journalistes, des opposants politiques et envahit des pays». Trump balaie ces objections. «Notre pays tue aussi beaucoup, répond-il. Au moins, c’est un leader, vous savez, contrairement à ce que nous avons dans ce pays.»

Encore une fois, Trump s’émerveille de la cote de popularité de Poutine et souligne qu’elle est «dans les 80», tandis que «Obama est dans les 30 et le bas des 40 [%]».

N’importe quel observateur du Kremlin était capable de comprendre que Trump était exploitable. Il attachait un grand prix à la force et à la popularité, et non aux droits humains ou au contrôle des agressions. Il admirait Poutine et était tout disposé à chanter ses louanges en public. Et il était tout à fait prêt à faire de l'alchimie et des bonnes relations –en gros, de la satisfaction de Poutine– la mesure du succès américain.

2. Les tests d’allégeance

Pendant que Trump traversait les primaires en trombe, la Russie rassemblait du matériel sur ses adversaires. En mars et avril 2016, des pirates russes ont pénétré dans les ordinateurs du Comité national démocrate (DNC) et de membres de la campagne présidentielle d’Hillary Clinton.

En juin, l’intermédiaire d’un oligarque russe a envoyé à Donald Trump Jr. un mail proposant des «informations sensibles» sur Clinton, «dans le cadre du soutien apporté à M. Trump par la Russie et son gouvernement». Trump Jr. a organisé une rencontre dans la Trump Tower pour obtenir les ragots en question, mais les Russes n’ont pas tenu promesse.

Il a fallu attendre le 22 juillet, trois jours après l’investiture de Trump par le Parti Républicain, pour que WikiLeaks publie des documents issus du piratage du DNC.

Ces démarches avaient pour but de tester l’allégeance de Trump. S’il n’avait pas été d’accord pour conspirer avec Moscou, le mail envoyé à son fils aurait pu n’aboutir sur rien. Au pire, l’équipe de campagne de Trump aurait prévenu le FBI.

Au lieu de cela, Trump Jr. a répondu: «Si c'est ce que vous dites, j'adore». Manafort, alors directeur de campagne de Trump, et Jared Kushner, son gendre, sont également venus entendre ce que les Russes avaient à proposer. Aucune action du FBI n’a semblé suivre. Apparemment, l’équipe de campagne de Trump était ouverte à la coopération.

Donald Trump Jr. à la Trump Tower de New York, le 18 janvier 2017 | John Moore / Getty Images / AFP

Cette rencontre dans la Trump Tower est devenue une obsession dans le cadre de la quête de preuves de collusion entre Trump et la Russie. Mais parfois, des choses dites en public peuvent avoir davantage de contenu que les propos tenus en privé. C’est pour cette raison qu’il vaut la peine de revisiter les commentaires de Trump de la fin juillet 2016.

La publication par WikiLeaks de la première rafale de mails volés a provoqué un clash entre le Kremlin et les agences de renseignement américaines. Les agences ont affirmé que la Russie était derrière le piratage; la Russie a nié. Poutine opposait sa propre crédibilité à celle du gouvernement américain. Trump devait choisir.

Et il a choisi Poutine. Le 27 juillet, lors d’une conférence de presse en Floride, il a paraphrasé le démenti de Poutine et rejeté le jugement des agences de renseignement. Si la Russie était derrière le piratage, estimait Trump, il fallait qu’elle récupère aussi les mails de Clinton. Devant les caméras, le candidat américain a déclaré: «Russie, si tu écoutes, j'espère que tu pourras trouver les 30.000 mails qui manquent».

Consternation des journalistes. L'un d’entre eux a demandé à Trump: «Ça ne vous fait pas hésiter un instant de demander à un gouvernement étranger –la Russie, la Chine ou n’importe quel autre– d’intervenir, de pirater le système de n’importe qui dans ce pays. [...] Est-ce que vous n’avez pas envie d’y réfléchir?» «Non, ça ne me donne pas envie d’y réfléchir, a répondu Trump. Si la Russie ou la Chine ou n’importe quel autre pays possède ces mails, je veux dire, je vais être honnête avec vous: j’adorerais les voir.»

Cette conférence de presse a dit à Poutine tout ce qu’il avait besoin de savoir: que Trump ne se sentait en rien lié à Clinton ou aux Démocrates, qu’il plaçait l’opportunisme avant le patriotisme et que chercher l’aide de la Russie dans la campagne le satisfaisait pleinement, quitte à avoir recours à l’espionnage. Mais cela lui a également révélé que Trump était prêt à placer sa confiance en lui plutôt qu’en la communauté des renseignements américains –et qu'il n'avait aucun problème à le dire en public.

Le même soir, des pirates russes visaient le bureau personnel de Clinton et son équipe de campagne.

3. La guerre intérieure

Dans les mois qui ont suivi, WikiLeaks a publié d’autres documents piratés dont Trump a usé et abusé pendant toute sa campagne. Clinton a tenté de soulever le problème du soutien de Trump par Poutine, en vain; Trump a remporté les élections.

Les leaders démocrates n'en revenaient pas. Elles et ils ont demandé au public de s’unir derrière Trump, mais le nouveau président n’a pas renvoyé l’ascenseur. La victoire ne l’a pas transformé. Pendant des semaines, il a tenu des meetings à travers tout le pays où il ridiculisait les personnes qui s’étaient opposées à lui. Il n’arrivait pas à dépasser l’idée que c’était Clinton et les Démocrates ses ennemis, au lieu des dictateurs étrangers.

Défaut de fabrication fatal, que Poutine s’est hâté d’exploiter. Le 23 décembre 2016, pendant sa conférence de presse de fin d’année, le président russe a de nouveau tendu la main à Trump. Un journaliste a demandé à Poutine son avis sur les plaintes américaines d’ingérence russe dans les élections. Poutine a répondu que les Démocrates «perdaient sur tous les fronts et cherchaient ailleurs quelque chose sur laquelle rejeter la faute».

Trump a saisi la remarque de Poutine au bond. Il a tweeté: «Vladimir Poutine a dit aujourd’hui, au sujet d’Hillary et des Dems: “À mon avis, c’est humiliant. Il faudrait pouvoir perdre avec dignité.” Tellement vrai!».

Cela aussi lançait un signal: Trump n’en avait pas fini avec sa guerre intérieure. Et il acceptait volontiers que Poutine l’aide à la mener.

4. L’attaque contre les services de renseignements

Deux semaines avant que Trump ne prenne ses fonctions, les agences de renseignement américaines ont essayé de le détourner de Poutine. Elles ont échoué.

Le 6 janvier 2017, les chefs des renseignements ont briefé Trump sur leur estimation du rôle de la Russie dans les élections. Leur rapport concluait que Poutine avait «commandé une campagne d’influence» pour «saper la confiance du public dans le processus démocratique américain», afin de nuire à Clinton et de «donner un coup de pouce aux chances d’élection du président-élu Trump».

Les agences ont publié leur rapport, ce qui a rendu difficile pour Trump d’ignorer ses conclusions. Lors d’une conférence de presse donnée le 11 janvier 2017, Trump a oscillé entre reconnaître la culpabilité de Poutine –«Il n’aurait pas dû faire ça»– et la contester –«Ça aurait très bien pu être quelqu’un d’autre».

Trump a été affecté par ce briefing. Il semble avoir reçu le message qu’il lui fallait s’opposer aux interventions étrangères dans les élections américaines. Mais ce n’était pas suffisant pour vaincre son ego ou sa colère.

Lors de la conférence de presse, il a reproché aux Démocrates de s’être laissé pirater. Il a insisté sur le fait que les choses accablantes qu’elles et ils avaient écrites dans leurs mails étaient plus graves que de savoir qui était responsable du piratage. Et il a avancé qu’une intervention d’une puissance étrangère en sa faveur, sous quelque forme que ce soit, était une bonne chose: «Si Poutine aime Donald Trump, je considère que c’est un atout, pas un inconvénient».

L’obsession de Trump pour la loyauté à sa personne a donné à Poutine un immense avantage sur les agences de renseignement. Celles-ci sont obligées de rapporter la vérité et de servir le pays, même au risque de placer le président-élu dans une position inconfortable –ce qui a fait naître de constantes frictions avec Trump.

Pendant le briefing, le directeur du FBI, James Comey, a prévenu Trump de l'existence d'un dossier mettant en cause les relations entre la Russie et lui, contenant notamment le fait que le Kremlin possédait une vidéo de Trump en train de regarder des prostituées uriner sur un lit à Moscou.

Le but de cet avertissement était d’alerter Trump, alors que le dossier était déjà entre les mains des médias, et de désamorcer toute possibilité de chantage de la part de la Russie. Or Trump a interprété cet avertissement comme une menace de la part des agences de renseignement. Quelques jours plus tard, lorsque le dossier a fait surface dans la presse, Trump a eu l’impression que ses soupçons étaient justifiés.

Plus les agences de renseignement examinaient les relations de la Russie et de Trump, plus Trump se retournait contre elles.

Désormais, la dérive de Trump vers le Kremlin et l’éloignement de son propre gouvernement étaient entrés dans un processus d’auto-alimentation. Plus les agences de renseignement examinaient les relations de la Russie et de Trump, plus Trump se retournait contre elles.

Poutine pouvait accélérer la scission en prenant simplement la défense de Trump et en s’opposant au travail des agences. Alors lorsque Trump, dans le sillage du rapport du 6 janvier 2017, a qualifié l’attention accordée à l’ingérence russe de «chasse aux sorcières», le porte-parole de Poutine, Dmitry Peskov, l'a tout bonnement imité, en qualifiant le dossier d’«invention absolue» et d’éléments d’une «chasse aux sorcières».

Trump, à son tour, a repris Peskov. «La Russie vient de dire que le rapport non-vérifié et payé par des opposants politiques était “UNE INVENTION TOTALE ET ABSOLUE”», a-t-il tweeté.

Deux jours plus tard, il a ajouté: «La Russie dit qu’il n’existe rien. Probablement publié par les “renseignements”, même en sachant qu’il n’y a pas de preuve, et qu’il n’y en aura jamais».

Pendant sa conférence de presse, Trump a remercié Poutine d’avoir dénoncé le dossier. Dans leur défense commune contre les agences de renseignement, les deux hommes commençaient à coordonner leur message.

5. L’attaque contre l’enquête

Le 20 janvier 2017, Trump a prêté serment et est devenu président. Dans une interview accordée à Fox News, il a balayé le passif sanglant de Poutine, en demandant: «Quoi, vous croyez que notre pays est si innocent que ça?»

À présent que Trump détient le pouvoir, les employées et employés des renseignements qui ont menacé sa relation avec Poutine ne sont pas juste confrontés à des tweets colériques: elles et ils pourraient perdre leur place.

Six jours après l’investiture de Trump, les services de renseignement américains ont envoyé un émissaire à la Maison-Blanche pour avertir Trump que Michael Flynn, son conseiller à la Sécurité nationale, avait induit en erreur le FBI et le vice-président Mike Pence au sujet de conversations secrètes avec la Russie. Ces conversations, tenues après les élections, avaient pour objet la possibilité d’adoucir les sanctions américaines contre la Russie. L’avertissement était censé protéger Pence. Mais Trump ne s’est pas retourné contre Flynn ou contre la Russie: il s’est retourné contre le FBI.

Trump a gardé Flynn jusqu’au 13 février, jour où le Washington Post a divulgué l'avertissement. Sous pression, Trump a accepté la démission de son conseiller. Le lendemain, il a évacué le Bureau ovale pour pouvoir parler à Comey seul à seul. Selon la note de Comey, Trump aurait dit au directeur du FBI: «J'espère que vous serez d'accord pour laisser tomber cela, pour laisser Flynn tranquille».

Le même soir, le New York Times publiait un autre article fâcheux. On y lisait que «les forces de maintien de l'ordre et les agences de renseignement américaines» avaient des preuves de contacts répétés entre la Russie et des membres de l’entourage de Trump avant les élections.

Trump s’est emporté contre les auteurs des fuites sur Twitter: «Des informations sont transmises illégalement aux [médias] défaillants @nytimes & @washingtonpost par la communauté des renseignements (NSA et FBI?). Comme la Russie».

Le 16 février 2017, Trump a tenu une longue conférence de presse pour attaquer l’affaire russe. «Toute cette histoire russe» a-t-il insisté, était une «ruse», un «accord inventé pour tenter de compenser la défaite des Démocrates». Pire, a dit Trump, elle entravait la relation harmonieuse entre les États-Unis et la Russie.

Plusieurs fois, Trump a émis tout haut l’hypothèse que Poutine le surveillait, et il s’est plaint que la «pression» de l’histoire russe rendait impossible une collaboration entre les deux présidents.

Cette pression s’est accrue. Le 20 mars, Comey a confirmé que le FBI enquêtait sur la possibilité d’une collusion entre l'équipe de campagne de Trump et la Russie. Trump s’est mis à avancer que le véritable scandale était l’enquête elle-même.

Sur Twitter, le président a exigé que les médias «commencent à parler du SCANDALE DE SURVEILLANCE d’Obama et arrêtent avec cette fausse histoire Trump/Russie». En privé, Trump a pressé Comey de «dissiper le nuage» de l’enquête.

Comey ne s’est pas exécuté et le 9 mai 2017, Trump l'a renvoyé. Le lendemain, le président américain a rencontré à huis clos le ministre des Affaires étrangères russe et l’ambassadeur russe aux États-Unis –celui-là même dont les conversations secrètes avec Flynn l'avaient conduit à induire le FBI en erreur.

«Je viens juste de renvoyer le directeur du FBI. Il était fou, un vrai taré, a confié Trump aux Russes, d'après une note de la Maison-Blanche. J’ai subi de grandes pressions à cause de la Russie. C’est réglé.»

Pendant la réunion, Trump a fait peur à ses conseillers en partageant des renseignements extrêmement sensibles avec les Russes. Il semblait penser que la vraie interférence selon lui –l’intrusion des agences de renseignement américaines dans sa relation avec Poutine– était enfin écartée.

6. Le rapprochement avec Poutine

Trump se trompait. Au cours de l’année suivante, la pression causée par l’enquête russe ne ferait que croître. Pour s’y opposer, Trump devrait travailler plus dur pour protéger Poutine. Et c’est ce qu’il a fait.

Le limogeage de Comey par Trump s’est retourné contre lui. Des notes de la rencontre entre Trump et les Russes ont fuité dans la presse, comme le récit de Comey sur la manière dont le président américain a tenté de le corrompre. Ce qui a conduit à la nomination d’un conseiller spécial, Robert Mueller, pour reprendre l’enquête.

Pour lui, recevoir de l’aide pour sa campagne de la part du gouvernement russe ou de la part de ses soutiens américains, c’était du pareil au même.

Début juillet 2017, le New York Times a publié un compte rendu de la rencontre de juin 2016 dans la Trump Tower.

Trump n’a manifesté aucun remords au sujet ce rendez-vous et des mails qui y avaient conduit. Pour lui, recevoir de l’aide pour sa campagne de la part du gouvernement russe ou de la part de ses soutiens américains, c’était du pareil au même. Lors d’une conférence de presse et d’une interview avec Reuters, il a soutenu que n'importe quel candidat ou candidate aurait accepté l’offre russe. «C'est tout à fait banal en politique», a-t-il affirmé.

Pendant ce temps, Trump et Poutine nouaient des liens. Tandis que le New York Times publiait son article, les deux présidents devisaient à l’occasion d’une réunion du G-20 en Allemagne, où ils ont parlé en privé pendant presque une heure.

Trump a été impressionné. Il a ensuite tweeté que Poutine avait «nié avec véhémence» être intervenu dans les élections.

Puis il a rajouté une couche de scepticisme, en se plaignant que le FBI n’avait jamais examiné physiquement le serveur du DNC piraté –Trump n’a pas mentionné le fait que le FBI avait examiné une copie du contenu du serveur, comme il est d’usage dans ce genre d’enquêtes.

Il a dénigré le rapport des renseignements américains qui impliquait Poutine, en disant qu’il n’avait été produit que par quatre agences seulement. Et il a annoncé que lui et Poutine discutaient de l’idée de travailler ensemble sur la cybersécurité.

Sous la pression du Congrès, Trump a dû accepter de laisser passer quelques mesures politiques qui déplaisaient à la Russie. Mais il l’a fait à contrecœur et sans épargner les fauteurs et fauteuses de trouble de ses mots durs.

En août 2017, devant une majorité au Congrès à laquelle il était impossible d’opposer son veto, Trump a signé un projet de loi de sanctions qui incluait la Russie. Il n’en a pas moins critiqué cette loi et résisté à sa mise en œuvre.

«Notre relation avec la Russie est à un niveau très dangereusement bas et encore jamais vu. Vous pouvez remercier le Congrès, ces mêmes personnes qui ne sont même pas capables de nous donner un système de santé!», s'est-il emporté sur Twitter.

Les soutiens de Trump ont avancé que ses attaques contre l’enquête n’étaient pas destinées à protéger la Russie. La seule chose qui posait un problème au président, insistaient-ils, était la partie de l’enquête avançant l’hypothèse d’une collusion. Mais le comportement de Trump défiait cette explication.

En septembre 2017, lorsque Facebook a reconnu que des agents russes avaient placé des publicités sur sa plateforme pendant les élections, le porte-parole de Poutine a nié et prétendu que le Kremlin ne savait même pas comment procéder à une telle opération. Le lendemain, Trump l’a également nié dans un tweet: «Le canular russe continue, maintenant ce sont des pubs sur Facebook».

En novembre, Poutine a eu une autre opportunité de parler avec Trump, cette fois lors d’un sommet de la Coopération économique pour l’Asie-Pacifique organisé au Viêt Nam. Pendant le vol du retour, Trump a confié aux journalistes à quel point il était impressionné par les dénégations sincères de Poutine au sujet de l'interférence dans les élections. «À chaque fois qu’il me voit, il dit: “Je n’ai pas fait ça.”, a expliqué le président américain. Je le crois vraiment quand il me dit ça, il est sincère. […] Je crois qu’il se sent très insulté par ça, si vous voulez savoir la vérité.»

Vladimir Poutine et Donald Trump au sommet de la Coopération économique pour l’Asie-Pacifique à Danang (Viêt Nam), le 11 novembre 2017 | Mikhail Klimentyev / Sputnik / AFP

Le problème n’était pas Poutine, a expliqué Trump. C’était les Démocrates et leur «obsession de faire tomber» Trump et la Russie: «Le président Poutine serait terriblement utile. Mais cette barrière artificielle est un obstacle. J’appelle ça la “barrière démocrate artificielle”. […] Il est honteux que quelque chose comme ça puisse détruire une très importante relation potentielle entre deux pays».

Trump a écarté le rapport des services de renseignements sur l’ingérence russe. Il s’est moqué de Comey, de l’ancien directeur de la CIA John Brennan, de l’ancien directeur du renseignement national James Clapper et d’autres fonctionnaires ayant travaillé sur le rapport. «On dit qu’il y a dix-sept agences. Eh bien, il y en a trois. Et une c’est Brennan, et une c’est je sais pas quoi. Je veux dire, non mais sérieusement. Ce sont des politicards. […] Vous avez Brennan, vous avez Clapper, et vous avez Comey. C’est prouvé que Comey est un menteur, et qu’il est l’auteur de fuites. Alors vous regardez ça, et vous avez le président Poutine qui dit très fort, de façon très véhémente, qu’il n’a rien à voir avec ça.»

L’allégeance de Trump est devenue de plus en plus manifeste. Il faisait davantage confiance à Poutine qu’aux chefs des services de renseignement, et il était fier d’être l’homme du président russe. «Les Démocrates voulaient avoir de bonnes relations avec la Russie, mais ils n’ont pas réussi, parce qu’ils n’avaient pas le talent pour le faire, a déclaré Trump aux journalistes à bord d’Air Force One. Ils n’avaient pas l'alchimie pour faire ça.»

7. La condamnation de l’Amérique

En mars 2018, Poutine a été réélu pour un quatrième mandat. Les conseillers de Trump lui ont demandé de ne pas féliciter le président russe. Lors d’un appel téléphonique, il l'a quand même fait.

Sur Twitter, il s’est rengorgé de cette affinité. «Bush a essayé de s’entendre avec eux, mais il n’avait pas la “comprenette” nécessaire, a-t-il fanfaronné. Obama et Clinton ont essayé, mais ils n’avaient ni l’énergie, ni l'alchimie.»

Quelques moments désagréables –un empoisonnement par-ci, une attaque à l'arme chimique par-là– ont occasionnellement menacé le lien entre Trump et Poutine. Mais le président américain a travaillé dur pour préserver leur relation.

En avril 2018, après que le gouvernement syrien a gazé des civils, Trump a prévenu Poutine de ne pas entraver les frappes de missiles américains contre les forces syriennes. Deux heures plus tard, Trump mettait leur prise de bec sur le dos des Démocrates.

«La plus grande partie de l’animosité avec la Russie est causée par l’enquête russe fausse & corrompue, dirigée par les loyalistes tous démocrates, ou des gens qui travaillaient pour Obama.»

En juillet dernier, Trump et Poutine se sont rencontrés dans le cadre d’un sommet à Helsinki. Trois jours auparavant, le département de la Justice américain avait publié la mise en accusation par un grand jury de douze agents des renseignements russes dans le cadre du piratage électoral. L’inculpation, rédigée par l’équipe de Mueller, présentait des preuves fouillées de la culpabilité de ces agents.

Mais pour Trump, c’était les États-Unis qui étaient fautifs. «Notre relation avec la Russie n’a JAMAIS été plus mauvaise, a-t-il tweeté, à cause des nombreuses années de bêtise et de stupidité de l’Amérique et maintenant, la chasse aux sorcières truquée!»

Trump a insisté pour rencontrer Poutine seul à seul. Pendant deux heures, les deux présidents ont discuté à huis clos, avec pour seuls témoins leurs interprètes. Ensuite, lors d’une conférence de presse commune, Trump a de nouveau fait porter le chapeau à son propre pays et refusé le défi qui lui était lancé à brûle-pourpoint de dire qu’il tenait la Russie pour «responsable de quoi que ce soit».

Donald Trump et Vladimir Poutine en conférence de presse après la rencontre de Helsinki (Finlande), le 16 juillet 2018 | Brendan Smialowski / AFP

Lorsqu’un journaliste a interrogé Poutine sur «les preuves fournies par les agences de renseignement américaines» de l’interférence russe, Trump est intervenu pour écarter la question. «Tout le concept» de l’interférence de la Russie, a dit Trump, avait été monté de toutes pièces «pour justifier la défaite des Démocrates».

Un deuxième journaliste a mis Trump au défi de dénoncer l’intervention de la Russie, et lui a demandé s’il croyait Poutine ou les agences de renseignement. La réponse de Trump a consisté à attaquer les agences.

Le président américain fait la différence entre les personnes qu’il a nommées lui-même –«mes gens des renseignements»– et les chefs des renseignements qui ont publié le rapport de janvier 2017 sur l’ingérence de la Russie. Il a exigé de savoir «pourquoi le FBI n’avait jamais pris le serveur», et il a conclu: «Le président Poutine a été extrêmement fort et puissant dans son démenti aujourd’hui».

Lors d’une interview accordée à Fox News après le sommet, Trump a confié à l'animateur Sean Hannity que l’enquête russe avait «creusé un fossé entre nous et la Russie». Il a cité des remarques faites par Poutine lors de leur rencontre privée: «Et le président Poutine a dit ça. Une des premières choses qu’il a dites quand on a commencé, il a dit: “C’est vraiment dommage, parce que nous pourrions faire tellement de choses bien.” […] Quand il est entré, il a dit: “C’est tellement dommage.” Il a senti que c’était vraiment difficile pour moi de conclure un accord à cause de, vous savez, toutes ces idioties».

Trump a attaqué l’enquête dans son intégralité. Il a prétendu que Flynn n’avait pas menti au FBI –son ex-conseiller avait déjà plaidé coupable– et que Manafort était injustement poursuivi –en plus des accusation financières en cours, Manafort a fait de la prison pour suspicion de subornation de témoins.

En fait, a dit Trump, l’équipe de Mueller est tellement pourrie qu’elle n’accepterait probablement pas «l’incroyable proposition» de Poutine de travailler avec la Russie dans l’enquête sur les agents russes inculpés. Poutine a généreusement «dit que les gens de Robert Mueller pouvaient aller avec eux», a expliqué Trump à Hannity. «Mais ils ne vont probablement pas vouloir. Les treize démocrates en colère –vous croyez qu’ils vont vouloir y aller? Je ne crois pas.»

Il a essayé de monter les Américaines et Américains contre quiconque représente une menace pour Poutine. Et il a présenté le président russe comme le maître-étalon de la vérité et de la justice.

Quatre fois au cours de l’interview, Trump a utilisé le mot «fossé» pour décrire à quel point ses ennemis divisaient les États-Unis et la Russie. Mais c’est en réalité lui qui creusait ce fossé, avec ces accusations.

Il a essayé de monter les Américaines et Américains contre quiconque –procureurs, journalistes, membres des services de renseignement–représente une menace pour Poutine. Et il a présenté le président russe comme le maître-étalon de la vérité et de la justice. Si Poutine dit que l’enquête russe, c’est n’importe quoi, alors c’est n’importe quoi. Si l’équipe de Mueller refuse d’accepter les termes de Poutine dans l’enquête sur les agents russes inculpés, alors l’équipe de Mueller est corrompue.

L'épisode à Helsinki a rendu l’alliance de Trump et de Poutine trop flagrante pour qu’on puisse l’ignorer. Trump était presque caricatural dans ses tentatives de protéger la Russie et de vilipender ses adversaires.

«Les médias des fake news veulent tellement voir une énorme confrontation avec la Russie, même une confrontation qui pourrait conduire à la guerre», a tweeté Trump, avant d'ajouter: «Le sommet avec la Russie a été un grand succès, sauf avec le vrai ennemi du peuple, les médias des fake news».

Sur Fox News, les soutiens de Trump ont répété fidèlement son maccarthysme à rebours. L'animatrice télé et ancien juge Jeanine Pirro a demandé: «Mueller représente-t-il une plus grande menace que Poutine pour ce pays?»; l'avocat et animateur radio Mark Levin a déclaré: «Robert Mueller est une plus grande menace pour cette République et la Constitution que tout ce que Vladimir Poutine a fait pendant la campagne».

8. Pas d’espoir de sortie de crise

Les trois dernières années ont clairement montré que Trump est mentalement incapable de faire face à l’ingérence de la Russie. Même les Républicains du Congrès le reconnaissent. Trump «considère toute forme d'admission d'interférence russe comme un aveu de collusion», explique le sénateur Marco Rubio.

Et cette incapacité à se détacher de Poutine s’est transformée en union cancéreuse. Si cette théorie est vraie, si Trump collabore effectivement avec le président russe non pas à cause d’une vidéo urinatoire ou d’une dette secrète mais parce que les deux hommes se sont trouvé une cause commune, c’est bien plus inquiétant. Cela signifie que les motifs pour lesquels le président américain trahit son pays sont internes et durables.

Trump continuera à attaquer les personnes critiquant Poutine et à affaiblir les États-Unis tant qu’on ne l’arrêtera pas. La semaine dernière, il a révoqué l’habilitation de sécurité de Brennan, en évoquant le rôle de l'ancien directeur de la CIA dans l'enquête sur la Russie. La Maison-Blanche a annoncé que le président envisageait le même genre de mesure contre Comey et Clapper. «Ces gens ont mené» la «chasse aux sorcières truquée», a déclaré Trump au Wall Street Journal. «Donc je pense que c’est quelque chose qui devait être fait.»

Il faut faire quelque chose en effet, mais pas aux personnes qui ont fidèlement servi ce pays. Les États-Unis ne peuvent avoir un président mentalement incapable d’unir notre pays, de reconnaître une attaque dirigée contre notre nation et de faire passer les intérêts nationaux avant les siens propres, ou de faire la différence entre une influence étrangère et une influence nationale. Nulle personne à ce point moralement défaillante ne peut agir dans le respect du serment d’investiture.

William Saletan Journaliste

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