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Au Yémen, les humanitaires démunis face au massacre de civils

Temps de lecture : 7 min

Le cas du Yémen montre combien le cadre actuel rend difficile pour les ONG d'intervenir dans des conflits internes et internationalisés, qui prennent principalement pour cible des civils.

Des déplacés yéménis de Hodeida reçoivent de la nourriture d'une ONG japonaise, dans le quartier nord de Abs, dans la province d'Hajjah, le 17 juillet 2018.
Essa Ahmed / AFP
Des déplacés yéménis de Hodeida reçoivent de la nourriture d'une ONG japonaise, dans le quartier nord de Abs, dans la province d'Hajjah, le 17 juillet 2018. Essa Ahmed / AFP

Le conflit au Yémen, qui oppose depuis 2015 les forces régulières soutenues par l’Arabie Saoudite aux rebelles houthis, appuyés par l’Iran, a provoqué selon l’ONU «la pire crise humanitaire», et récemment franchi un nouveau cap dans l’histoire des conflits et de leur niveau de violence: désormais, ce ne sont plus seulement les combattants ou les civils qui sont pris pour cible, mais les travailleurs humanitaires aussi.

Après l’assassinat en avril d’un de ses employés, Hanna Lahoud, le comité international de la Croix rouge (CICR), présent dans le pays depuis 1962, a même dû évacuer une partie de son personnel pour la première fois depuis plus d’un demi siècle dans ce pays.

Cet assassinat faisait «suite à une série d’incidents et de menaces» ayant contraint «le CICR à transférer soixante-et-onze de ses collaborateurs hors du Yémen», avait annoncé début juin le directeur des opérations de l’organisation, Dominik Stillhart. L'organisation emploie près de 17.000 personnes réparties à travers plus de quatre-vingts pays dans le monde.

«Il y a clairement une volonté d’instrumentaliser notre organisation sur l’échiquier du conflit», a-t-il ajouté, imputant la responsabilité des incidents à l’ensemble des acteurs sur l’échiquier yéménite. «Depuis plus de cinquante ans, le CICR s’emploie au Yémen à aider les victimes des conflits armés et de la violence», a enfin regretté le responsable.


Cette décision, rare pour une organisation des plus neutres et respectées internationalement, va réduire l’assistance alimentaire et en eau potable ainsi que les soins médicaux qu’elle apportait à une population des plus précarisées du monde. Plus de vingt-deux millions de Yéménites ont désormais besoin d’une assistance humanitaire, selon l’ONU, dont seize millions n’ont pas accès à l’eau potable, tandis que 8,4 millions sont menacés de famine. Avant le déclenchement du conflit en 2015, le Yémen était déjà sur la liste des pays les moins avancés (PMA) à l’échelle planétaire.

Grosses difficultés pour les ONG

Le retrait partiel du CICR va compromettre, en parallèle, d’autres actions entreprises par l’organisation sur tout terrain miné, à savoir la visite régulière de personnes arrêtées, la recherche de personnes portées disparues, la libération des prisonniers de guerre et la diffusion des règles du droit humanitaire international auprès des forces armées régulières et irrégulières.

Cette décision risque enfin d’entraîner dans son sillage d’autres ONG présentes sur le terrain ou de les inciter à doubler de vigilance et à revoir ainsi leur niveau d’implication sur le terrain. Les organisations humanitaires au Yémen sont déjà confrontées à de nombreuses difficultés logistiques liées au transport et à l’approvisionnement ou à l’acheminement de vivres, vêtements, bâches, médicaments et autres types de secours en raison du blocus imposé par l’Arabie Saoudite et du contrôle par des forces irrégulières, notamment les rebelles chiites du parti Ansarallah, de plusieurs portes d’accès ou barrages clés à l’intérieur du pays.

Ce retrait partiel du CICR au Yémen pose, par ailleurs, la question cruciale de l’efficacité du droit international dans la protection des civils et des travailleurs humanitaires ainsi que ses limites à l’ère de la violence sans règles ni bornes.

Part croissante de victimes civiles

Il y a dix-sept ans déjà, l’ancien directeur de l’organisation, Jakob Kellenberger tirait la sonnette d’alarme lors d’une réunion à Zurich sous le thème de «l’action humanitaire dans les conflits armés actuels».

Parmi les obstacles à l’action classique, il citait notamment la mutation progressive de la nature même des conflits au XXIe siècle, de plus en plus de type «internes internationalisés, comme en République démocratique du Congo ou en Sierra Leone» –par opposition aux conflits internationaux qui caractérisaient bien davantage le siècle précédent– ainsi que le rôle croissant dans ces conflits des acteurs non-étatiques, qui sont «dans bien des cas difficiles à identifier, structurés de manière confuse et sans chaîne de commandement claire».

Il mettait aussi en garde contre la part croissante des victimes civiles «qui représentent 90% des victimes des conflits armés» actuels. «Les civils sont de plus en plus la véritable cible des parties à un conflit qui, pour des raisons différentes, tantôt les terrorisent, tantôt les déportent ou les assujettissent (…). La population civile est souvent utilisée comme source d’approvisionnement en nourriture et comme source de recrutement de combattants», soulignait-il.

Les humanitaires, derniers témoins des exactions

Quant au personnel des organisations humanitaires, il «est de plus en plus la cible délibérée des acteurs d’un conflit, le but étant en général de parvenir à leur retrait en tant que derniers témoins» des exactions, abus et violations commis par les divers acteurs sur le terrain. Ces cas de ciblage intentionnel ont même «considérablement augmenté ces dernières années», alertait l’ancien patron du CICR.

Cette situation n’a guerre changé au fil des dix-sept dernières années. Bien au contraire, elle n’a fait que se confirmer davantage, comme en témoignent, parmi d’autres, les conflits actuels en Libye, en Syrie et au Yémen.

Ce dernier, moins médiatisé, corrobore quasi-parfaitement le diagnostic brossé par l’ancien patron du CICR. Pas plus tard que ce mois d'août, deux raids aériens, attribués à la coalition militaire menée par l'Arabie saoudite au Yémen, ont fait respectivement trente morts le 23 août, dont vingt-six enfants et quatre femmes, et cinquante-et-une victimes civiles le 9 août, dont quarante enfants. Dans ce dernier cas, la frappe a ciblé un bus qui transportait des écoliers et écolières sur un marché très fréquenté dans la province septentrionale de Saada, fief des rebelles houthis.

Un mois d'août meurtrier

Des yéménis portent un cercueil, le 13 août 2018, dans le nord de la capitale Saada, bastion des rebelles huthis soutenus par l'Iran. Une attaque aérienne menée par la coalition a tué au moins 29 enfants. | STRINGER / AFP

Autre terrible incident du mois d'août: le bombardement du plus grand hôpital du Yémen dans la ville portuaire de Hodeida contrôlée par les rebelles, au moment même où le personnel de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) préparait une campagne de vaccination contre le choléra, qui toucherait un million de personnes dans le pays en raison du conflit en cours. La frappe a fait cinquante-cinq morts parmi les civils, selon le CICR.

En octobre 2016, le bombardement d'une cérémonie funéraire dans la capitale Sanaa par cette même coalition, accusée de plusieurs «bavures» contre des civils depuis 2015, avait causé la mort de 140 civils.

De son côté, la coalition dirigée par Ryad, qui a lancé l’opération «Tempête de fermeté» en mars 2015, accuse régulièrement les houthis d'utiliser les civils comme boucliers humains et de recruter des enfants. Preuve chiffrée que ces derniers sont les premières victimes: sur les quelque 10.000 morts recensés jusque-là, 9.500 sont des civils.

Des traités qui ne concernent que les États

Que faire face à cette spirale de violence aveugle alors que les montants déboursés chaque année par l’ONU et d’autres organisations ou États faillissent à réellement enrayer l’impact des conflits sur les civils?

Un retour aux origines s’impose pour mieux saisir l’enjeu et les solutions potentielles: le texte fondateur du droit humanitaire international (DIH) remonte à 1862, lorsque l’humaniste suisse Henri Dunant rédigea un livre sous le titre Un souvenir de Solferino. Celui-ci avait donné naissance à la première convention de Genève en 1864, considérée comme l’élément central du droit humanitaire moderne.

D’autres conventions ont vu le jour depuis dont les plus importantes sont les Conventions de Genève de 1949 et leurs protocoles additionnels de 1977 et 2005. Des traités et conventions annexes ont vu le jour, en parallèle, à Genève ou à La Haye, pour répondre à l’évolution de la nature des conflits, des méthodes de guerre et des armes. La Convention sur les armes chimiques, entrée en vigueur en 1983, en est un exemple parmi d’autres.

Si ces textes couvrent d’assez larges domaines des conflits armés et définissent et posent théoriquement les règles et limites du «jeu», ils n’ont pas été revus ou adaptés au cours de la dernière décennie –marquée par une montée fulgurante d’acteurs irréguliers ou qualifiés de «terroristes»– et font structurellement défaut sur le terrain à deux niveaux: d’abord, en ne s’appliquant pas à ces acteurs non-étatiques, qui dominent désormais le paysage guerrier, sachant que le DIH fait partie du droit international qui régit les relations entre États, et qu’il est formé d'accords conclus entre États ainsi que de la coutume internationale, constituée également par la pratique des États et non de groupes irréguliers.

Changer le droit humanitaire international

Ensuite, lorsque ces textes s’appliquent, ils manquent souvent de mécanisme réellement contraignant. Ainsi, le DIH n’a pas réussi à mettre fin à l’usage récurrent d’armes chimiques dans le conflit syrien ou le massacre et la prise en otage de civils dans le conflit yéménite, laissant les auteurs continuer d’agir dans l’impunité la plus totale.

Certes, les vetos posés par la Russie à des résolutions condamnant le recours à ces armes illégales ont empêché dans le cas syrien la traduction concrète de la Convention de 1983, mais cela pose une autre question qui ne mérite pas moins d’être soulevée dans tout éventuel débat sur le DIH et son efficacité dans notre monde actuel: faut-il que celui-ci reste tributaire des desiderata des grandes puissances formant le conseil de sécurité? Comment l’affranchir des luttes d’influence à l’échelle internationale? Faut-il créer un conseil de «sécurité» indépendant et spécifique aux questions humanitaires ou revoir le statut et les prérogatives du conseil actuel et de ses membres permanents, en annulant, par exemple, le droit de veto dans les cas d’atteinte avérée aux civils?

En attendant le lancement d’un débat international sérieux et objectif sur ces questions, une vérité reste indéniable: l’action humanitaire et la philosophie qui la sous-tend n’ont jamais été autant menacées ou peu concluantes depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Saleh Ben Odran Saleh Ben Odran est journaliste.

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