Politique / Société

Hulot part parce que nous allons mourir et il se résigne à l’idée qu’il ne l’empêchera pas

Temps de lecture : 8 min

Derrière la démission du ministre de la Transition écologique, l'aveu d'une impuissance face au danger qui nous menace.

Nicolas Hulot au Muséum national d'histoire naturelle à Paris, le 4 juillet 2018 | Gérard Julien / Pool / AFP
Nicolas Hulot au Muséum national d'histoire naturelle à Paris, le 4 juillet 2018 | Gérard Julien / Pool / AFP

Un homme est parti parce que nous allons mourir, et Nicolas Hulot a renoncé à nous en empêcher, et sans doute était-ce un superbe orgueil, s’il a cru qu’il pouvait, à sa mesure, dans la duperie des palais, un peu sauver le monde.

Un homme est parti parce que nous allons mourir et il nous laisse à l’illusion de la vie. Elle se tisse de commentaires, sera demain drapée d’oubli. Après son départ est revenu notre bruit et nous encerclons de mots Nicolas Hulot et sa rupture et ce qu’elle dit de la politique, la beauté tragique d’un moment, ce que cette sortie révèle ou confirme de la légèreté insoutenable du macronisme, ce verbe inabouti, qui proclame «great again» la planète face à Trump et contre lui, mais se plie aux habiletés d’un rusé lobbyiste et flatte le portefeuille des chasseurs, tout ça pour ça…

Homme libre, mais pas seulement

Nous avons l’aubaine d’une vérité et d’une crise politique à la fois; voyons donc comment pourra réparer ce président habile, et ses féaux qui parfois le sont moins, pour atténuer l’offense et lui ôter son sens. Discourtois pour le porte-parole du pouvoir Benjamin Griveaux, Hulot est devenu libre dans les mots présidentiels, et ce mot, «libre», élément de langage, dépolitise la sortie de Hulot, sorte d’Antigone sexagénaire qu’on ne tuera pas, dont les pulsions, sympathiques peut-être, ne peuvent juger les hommes de pouvoir, de devoir.

La courtoisie comme la liberté d’un homme ne sont d’aucun intérêt. Hulot est homme bien élevé, et conscient de lui-même, mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Incompris au pouvoir, où on le caressait de doux mots et de quelques victoires pour qu’il ne s’en aille pas, il restera incompris dans sa démission, si l’on s’arrête à l’orgueil et à l’intégrité. Il se joue bien plus que cela, pour lui et pour nous.

Un homme est parti parce que nous allons mourir, et il nous laisse à l’illusion d’une vie qui se tisse de distraction. Emmanuel Macron n’est que la circonstance de Nicolas Hulot. Plus charmeur ou plus fort que ses prédécesseurs, ou grâce à de meilleurs moments, ce président avait fait ministre un prophète conseilleur: c’était habile et bienvenu, et risible à la fois, puisque Hulot ne se concevait que dans l’entièreté de sa foi.

Demander aux puissants d'agir

Si Macron, parfois, paye et se paye de mots, Hulot pensait absolument, pense absolument l’absolue urgence de l’écologie. Il n’était au pouvoir que pour cette urgence, et ne le quitte qu’en son nom. Il n’était pas l’un d’eux, mais ne les détestait pas. Ce n’était pas le sujet. Il avait aimé Chirac sans doute, il avait détesté Sarkozy, qui le détestait supérieurement, il n’avait grande estime pour Ségolène Royal, il n’avait pas d’affect excessif pour Hollande, et, semble-t-il, dissociait chez Macron et Philippe l’amabilité et l’engagement. Il avait conseillé Chirac, il avait passé avec Royal et Sarkozy le pacte écologique, il avait travaillé avec Hollande, il était chez Macron, un peu plus, et donc un peu plus malheureux, plus vieux aussi ayant moins de temps devant lui tandis que la catastrophe approchait. Fou qui fait le difficile? Hulot prenait les pouvoirs comme ils étaient, sans rien leur demander, simplement de comprendre et d’agir, pour que nous ne mourions pas.

Nicolas Hulot et Jacques Chirac à l'Élysée, le 12 décembre 2006 | Patrick Kovarik / AFP

Hulot part parce que nous allons mourir, il résistait jusque-là à cette idée. Il prétendait que celles et ceux qui ont la charge des peuples sauraient comprendre l’enjeu climatique et en être dignes. Il avait voué son existence à ce pari –mais en était-ce un, de pari, puisqu’il n’y a pas d’autre choix, sauf à devenir un dictateur se salut public, ce n’était ni son genre, ni son possible, ni son envie. Il avait en 2006 renoncé à une candidature présidentielle –ses sondages étaient bons et l’écologie un enjeu d’opinion, juste avant la grande crise– pour entraîner dans son pacte tous les républicains. Hulot était un lobbyiste de bonne volonté, qui ne corromprait personne. Les politiques le toisaient, entre inquiétude et mépris, incompréhension. Il leur parlait, ils pensaient à autre chose: peut-il m’aider, peut-il me nuire, dans la jouissance du pouvoir? Hulot voulait croire que le politique était un homme et cet homme, dépouillé de sa peur, serait bon. Il ne l’était pas.

Hulot part parce que nous allons mourir et il se résigne à l’idée qu’il ne l’empêchera pas.

Mourir n’est pas une figure de style. Un monde se meurt quand la planète entre en surchauffe, des hommes meurent et mourront dans le chaos des dérèglements, les vagues s’en viennent, la banquise fond, le permafrost est attaqué, les communications des scientifiques semblent les harangues des prophètes de la bible, quand Ninive doit mourir du péché. Les oiseaux s’éteignent, le sable avance, les incendies se déclenchent, l’eau monte, on sait tout cela, de manière théorique encore, livresque. Lui vivait ce drame, et pourtant combattait.

Refus simple du libéralisme et dégoût paisible de l’Occident

Il parle, Hulot des amitiés qu’il a nouées dans ce pouvoir, et de l’affection des grands hommes qui pourtant ne le comprenaient pas. On peut y croire. Mais il faut lire, si l’on veut connaître la vérité de ce ministre parti, son livre de dialogue réalisé en 2017, juste au moment de sa bascule, publié cet année, avec la légende indienne Vandana Shiva, militante paysanne et féministe, qui avait chassé une usine Coca-Cola du Kerala où la firme captait l’eau des pauvres, qui combattait les OGM et voulait, comme Hulot, abroger le capitalisme.

Comme Hulot, oui. Le livre s’appelle Le cercle vertueux, publié chez Actes Sud de Madame Nyssen, le sort est grinçant. Hulot y expose son refus simple du libéralisme et son dégoût paisible de l’Occident. «Nous, les Occidentaux, si nous voulons aspirer à vivre en paix, il faut que nous cessions de tricher avec l’Histoire. Vouloir la réécrire à l’aune de notre dignité, la travestir ou la tordre, est une violence supplémentaire.»

Ou encore. «Tout comme nous avons une dette d’humanité, nous devons reconnaître que nous avons également une dette écologique.» Et aussi: «Le pillage continue comme à l’époque coloniale parce que nous n’avons pas encore défini la notion de bien commun.»

Et, enfin: «Force est de constater qu’une partie importante de l’humanité, les pays colonisateurs, devenus riches, a une dette qui s’étale sur des décennies. S’indigner que des réfugiés puissent venir chercher un minimum de conditions de survie chez nous, c’est donc oublier qu’historiquement nos sociétés n’ont eu aucun scrupule à aller exploiter des richesses qui ne leur appartenaient pas, avec pour conséquence d’avoir modifié les trajectoires d’évolution de peuples privés de leurs choix de civilisation. Certes, nous n’en sommes pas coupables, mais nous en sommes responsables. Sur tous ces sujets-là, il est très important de ne pas avoir une mémoire trop courte: c’est l’absence de conscience qui a permis à cette injustice de perdurer.»

Le pouvoir a ses règles

Mais que faisait-il, l’ami de Vandana Shiva, car elle est est une amie, dans un gouvernement de garde-frontières et d’optimistes libéraux férus de premiers de cordée?

Il essayait. Il travaillait, sexagénaire, avec des personnages qui n’étaient pas son genre. Il ne pouvait que s’y perdre, trop sérieux comme Swann devant Odette, mais n’avait pas d’autre destin acceptable que celui-ci: rendre vertueux des politiques heureux. Car sinon, quoi? Il aimait par devoir; il aimait parce qu’autrement, la mort était certaine. Renoncer à croire que les coquettes idéologiques peuvent finalement nous aimer, c’est admettre notre fin, et l’inutilité de l’existence. Les catleyas ne sont pas une jouissance, mais un devoir.

Mais Odette ne change pas, ni les politiques. Le pouvoir a ses règles. Il n’est pas une révolution. Cette histoire n’existait pas. Hulot s’en va alors, non pas éconduit, peut-être édifié, vaincu simplement, admettant que dix, vingt, trente ans de combats ont été dilapidés, et finalement, on ne pouvait pas les croire.

Hulot s’en va, parce qu’ils nous laissent mourir. Il s’en va parce que ceux qu’il quitte n’ont pas l’imagination de notre mort. Il est pour cela leur aîné et un sage.

Acceptation de la défaite

Je le connais un peu, et le ressens. Je n’étais pas loin, ce mardi matin, à France Inter, dans un studio de radio où la surprise retombait telle une poussière fine, et recouvrait l’instant. Il était enfermé dans la pire de ses défaites; ce n’était pas de l’orgueil blessé qui animait Hulot, ni la reconquête d’une image frémissante; c’était l’acceptation de la défaite et de la mort, que je lisais dans ses yeux. Il s’y abandonnait enfin. Il s’y consumait.

Je le connais un peu, et l’aime, du si peu que nous nous voyons.

Il y a quelques années, cet homme m’a dit dans un moment de deuil que je devais faire quelque chose de mon malheur d’adulte; j’ai tourné autour de cette idée depuis lors, et y ai nourri, autant que faire se peut, l’idée d’une liberté, si celle-ci peut rattraper nos insouciances passées. Nicolas Hulot a connu la mort plus jeune encore que moi, celle d’un frère. Me trompè-je?

Je ne vois chez Nicolas Hulot, depuis des années, que l’idée du rachat, qui porte les survivants. Racheter sa part d’existence en en faisant quelque chose. Conjurer cette idée que la mort nous domine et nous rattrapera. Il conjura dans l’émerveillement d’être et dans l’ivresse de ses voyages, et puis dans la longue ascèse de la conviction. Il sait, plus et mieux que la plupart des journalistes et des hommes de ce pays, les catastrophes qui nous viennent, et pourtant vit, splendide, et a si longtemps voulu croire que nous les éviterons.

Il a su cet été qu’il n’y aurait pas de rachat. Il l’a dit, un matin sur France Inter et nous devons y voir une catastrophe bien plus définitive que la politique.

Ce qu’il sait –lui et ses pareils, les climatologues, les savants, ceux qui devinent et lisent l’inéluctable– ce qui nous guette. Ce qu’il sait aurait dû, depuis si longtemps, le conduire au désespoir. Il conjurait dans un optimisme forcé. Il pensait que les pouvoirs sauraient se racheter et qu’il y serait pour quelque chose.

Il était alors de Chirac, de Hollande, de Sarkozy, de Macron, quand il n’aimait que Dumont ou le Pape, cet homme qui ne devrait parler que notre mère la Terre, ou Vandana Shiva, parce que c’étaient les Macron, les Obama, les Sarkozy qui avaient les clés du monde. Il ne pensait pas se salir, jusqu’il y a peu, jusqu’à la médiocrité d’un lobbyiste de la chasse, pauvres chasseurs, qui murmure des démagogies à l’oreille d’un président.

Il n’y a pas que cela. Il ne pensait pas se salir. Il faisait, du premier malheur, quelque chose. Il a su cet été qu’il n’y aurait pas de rachat. Il l’a dit, un matin, sur France Inter, et nous devons y voir une catastrophe bien plus définitive que la politique, si une âme blessée admet sa défaite et notre fin. Je regardais Nicolas Hulot, mardi matin, sans pouvoir le consoler. Je regardais Nicolas Hulot accepter notre mort et s’y noyer. Dans un studio de radio un ministre démissionnaire se lamentait comme le prophète sur les ruines de Jérusalem.

Claude Askolovitch Journaliste

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