Parents & enfants / Économie

À la rentrée, il y a les enfants qui ont fait des châteaux de sable à la plage, et les autres

Temps de lecture : 5 min

La longue période des vacances d'été accentue, à la rentrée, les inégalités entre les enfants dont la famille a les moyens de les faire découvrir l'ailleurs, et ceux qui sont restés à s'ennuyer dans leur quartier.

Des enfants s'amusent dans l'eau d'une piscine installée au terrain Poincaré, le 24 juillet 2009 à la Courneuve, lors de la cinquième édition de l’opération Courneuve-Plage. | Bertrand Langlois / AFP
Des enfants s'amusent dans l'eau d'une piscine installée au terrain Poincaré, le 24 juillet 2009 à la Courneuve, lors de la cinquième édition de l’opération Courneuve-Plage. | Bertrand Langlois / AFP

Les vacances d’été évoquent souvent l’image d’une exploration juvénile des joies insouciantes. On imagine des enfants courant dans tous les sens, affrontant la chaleur de l’été en sautant dans la piscine. On imagine les châteaux de sable sur les plages et les voyages en famille dans un break confortable, avec le papa qui conduit, la maman qui lui indique la route, ou l’inverse, et les enfants qui jouent au Uno derrière. On pense aussi, parfois, au retour annuel au «bled» pour les familles d’origines étrangères avec la traversée en bateau qu’elle sous-entend parfois, et les retrouvailles avec les proches lointains.

Mais en réalité, les vacances d’été sont surtout le moment le plus injuste de l’année. Parce que derrière ces étalages de bonheur familial se trouve l’ennui invisible des enfants les plus pauvres. Eux vont faire leur rentrée sans être partis nulle part, et ont passé la majorité de leur été le nez devant un écran à liker, à commenter et à jalouser les vacances des autres.

Les enfants pauvres ne partent pas en vacances

En France, selon l’Observatoire des inégalités, 50% des enfants des familles les plus modestes ne partent pas en vacances, contre seulement 5% de ceux dont les parents sont des cadres supérieurs. L’une des raisons principales est bien évidemment le manque d’argent. Par ailleurs, cette injustice estivale aurait pu être atténuée si les enfants qui ne voyageaient pas participaient à des activités sportives ou culturelles à proximité de leur domicile, mais selon deux enquêtes de l'Insee et du Credoc, ils ne sont que 5% à bénéficier des centres de loisirs. La faute à des choix politiques douteux qui fragilisent ces structures.

À Marseille, par exemple, les centres sociaux qui accueillent les enfants souffrent d’un budget fragilisé, notamment par la politique de l’État sur les contrats aidés et le désengagement de la Région: «Certains centres sociaux, comme celui de la Gavotte aux Pennes-Mirabeau, sont menacés de fermeture», explique Jean-Pierre Lévy, président de l’UCS 13 au journal local Marsactu. Et pour ceux qui restent ouverts, les places sont rares. Début mai déjà, des parents faisaient la queue à 3h du matin, sous la pluie, pour espérer avoir une place pour leurs enfants en centre aéré; peu ont été servis. Et quand ce ne sont pas des centres de loisirs qui ferment pour des raisons économiques, des crèches font de même à cause de l’insécurité, condamnant au passage les habitants et habitantes du quartier au chômage.

Voilà pourquoi, pour certains enfants des quartiers populaires, le mois d’août n’est pas synonyme de vacances, de plage, de repos, d’amusement, mais juste d’ennui profond. Au sein même de leurs quartiers, ils voient les familles partir, les unes après les autres, avec un porte-bagages rempli de cadeaux et rentrer avec une remorque chargée de souvenirs. Eux-aussi ont parfois des origines plus ou moins lointaines et certains les revendiquent fièrement, ils auraient aimé pouvoir poser pour la première fois les pieds sur la terre de leurs ancêtres, embrasser l’héritage immatériel qu’ils ont reçu de leurs parents et confronter les récits nostalgiques à la réalité du terrain. Ces enfants devront se contenter de leurs fantasmes.

Le quartier comme seule frontière

Ce que j’appelle l’injustice estivale n’est pas seulement triste, elle pose aussi un problème parce qu’elle a des conséquences sur les compétences scolaires. J’ai réalisé cela récemment, grâce à la question marquante d’un élève. Un professeur doit faire face à un flot interminable de questions de toutes sortes. Il y a celles qu’on apprécie parce qu’elles témoignent de l’intérêt sincère de l’élève et celles qui nous agacent parce qu’elles trahissent une curiosité simulée. Il y a aussi les sempiternelles questions qui nous obligent à répéter ce qu’on vient juste de dire et puis celles, attendrissantes, qui dévoilent une ignorance amusante et puérile. Enfin, il y a la question triste. Celle que m’a posée un élève âgé de 11 ans, un jour, sérieusement: «Monsieur, on est sortis de la France, là?»

Le car transportant les 6èmes avait à peine fait quelques kilomètres en direction de la montagne Sainte-Victoire pour une simple sortie scolaire que cet élève se demandait déjà s’il avait quitté son pays. Cela aurait pu être une question attendrissante si elle ne laissait pas entendre la médiocre fréquence à laquelle il traverse les frontières, ne serait-ce que de son quartier: quasiment jamais.

Il faut prendre le temps d’écouter ces enfants pour réaliser l’indigence de leur repérage dans l’espace. Jusqu’en CE1, tout se passe bien. Les élèves commencent à élaborer des représentations simples de l’espace familier: la classe, l’école, le quartier. Puis vient l’heure de s’approprier l’espace lointain, de concevoir le fait qu’il existe des pays et des continents séparés par de gigantesques océans. Là, le fossé se creuse entre les enfants qui expérimentent l’espace, et ceux qui ont la charge de l’imaginer parce que non seulement ils ne voyagent pas dans d’autres pays, mais ils voient rarement autres choses que les murs de leur quartier. «Le quartier constitue un point d’ancrage essentiel de l’identité de ces jeunes: objet de protection et d’une sociabilité intensive, il est aussi le lieu d’un enfermement», constate d'ailleurs le sociologue Cyprien Avenel.

Les colonies de vacances ont oublié la mixité

Le passé nous apprend pourtant que l’injustice estivale n’est pas une fatalité. Un rapport datant d’avril 2016 et écrit par neufs chercheurs explique que dans les années 1960, les colonies de vacances accompagnaient un véritable projet social d’ouverture et de mixité. Peu à peu, il a été remplacé par un projet plus lucratif et destiné exclusivement à des enfants d’un milieu aisé. Là encore, ce sont des choix politiques qui sont derrière ce phénomène. Selon cet article du Monde, les subventions de la Caisse des allocations familiales (CAF) aux centres de vacances sont passées de soixante-quinze millions en 1994 à quarante millions dix ans plus tard.

J’ignore à partir de quel moment on a décrété que l’ennui estival des enfants pauvres était une question anodine, mais je sais que ce jour-là, le monde a un peu plus gagné en tristesse et en injustice. Et sans faire preuve de nostalgie qui, on le sait, n’est jamais bonne conseillère, ce rapport nous invite tout de même à nous demander si nous n’avons pas laissé la solution derrière nous.

Pour la sociologue Magalie Bacou, certaines colonies de vacances dans les années 1960-1980 s’appuyaient sur des pédagogies alternatives «offrant la liberté de choisir une activité encadrée ou de rester jouer dans sa chambre (seul.e ou avec d’autres), la possibilité de participer à la confection des repas, voire d’organiser soi-même une rando avec moniteur.trice. Avec ce type de libertés, il devenait plus facile de traverser les frontières d’âge, de classe, de genre, de handicap et de créer des affinités avec d’autres enfants, quelles que soient leurs différences». Et rendre le mois d’août plus juste et en faire un moment de mixité sociale passe peut-être par là: un retour en arrière qui conjugue les belles idées du passé avec la conjoncture du présent, pour qu’à l’avenir, l’été puisse avoir la même saveur dans tous les esprits.

Rachid Zerrouki Professeur de collège

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